Hervé Rostagnat est né en 1955 à Suresnes. Il a vécu à Paris où il a fait ses études pendant ses vingt cinq premières années. Il rejoint Nice au début des années quatre vingts. Il termine ses études de droit et devient enseignant en économie gestion, d'abord en établissement privé puis il rejoint le public où il enseigne en lycée professionnel jusqu'en 2020, année à compter de laquelle il prend sa retraite. Il créé en 2016 la revue littéraire L'Altérité où il rassemble un certain nombre d'autrices et d'auteurs. Il s'entoure de collaborateurs qui oeuvrent gratuitement pour la revue. L'Altérité publie des chroniques littéraires, des essais, des articles, des romans, des oeuvres épistolaires mais au fil du temps c'est la poésie qui va prendre le dessus sur l'ensemble de la production littéraire.
Coronachronique N°34 (28/4/2020)
Quarante-troisième jour de confinement.
128 339 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
3 764 de plus qu’hier.
23 293 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
437 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 18 %.
Quelques dernières chroniques d’une évasion… avant l’évasion.
Arrivée à Tanger à 20h, heure locale. Entre l’Espagne et le Maroc, l'avion prend un large virage pour contourner Tanger et atterrir. Il fait encore jour et je découvre, après la campagne marocaine et la centaine d’éoliennes qui coiffent la crête du rif, la ville qui s’étend amplement par petits ilots de maisons blanches avant de se rassembler au bord de la Méditerranée... ou de l’Atlantique, enfin autour du Détroit de Gibraltar que je vois sous mes pieds comme la ligne de partage des eaux dont je garde intact le fantasme depuis l’école où la carte de géographie, accrochée au tableau, montrait ce mystérieux goulet.
Atlantique, Méditerranée… à partir de quel moment suis-je dans l’un, me baigné-je dans l’autre ? En cette fin de journée où le soleil couchant dore les maisons comme les facettes décalées de multiples cubes, la mer est aussi bleue d’un côté que de l’autre. Peut-être dois-je attendre de m’y tremper avant de dire si je suis plutôt l’une ou plutôt l’autre.
Tanger est là, toute entière répandue à nos pieds, blanche et vaste. Mais cette image d’une mégapole naissante aperçue d’avion ou de la colline du Sharf a-t-elle encore à voir avec l’image que Jeanne et ses parents avaient, du bateau accostant, de la ville internationale qu’ils ont quittée en 1960 ?
Au sortir de l’aéroport, un vieux taxi Mercedes nous prend en charge mobilisé par le Riad dénommé le Darnour[1] où nous avons prévu de séjourner. La voiture est un modèle qui a, au bas mot, une quarantaine d’années. Et quarante mille kilomètres par an. Le moteur est diesel comme tous ceux du parc automobile marocain qui empuantissent la ville de suffocantes émanations de CO². C’est un taxi beige. Mais y a aussi des taxis bleus. Les beiges n’ont pas de compteur et tarifent la course au forfait (entre 800 et 1 000 dirhams[2]) pour des distances qui dépassent le cadre de la ville. Mais pour ce prix, le chauffeur est à l’entière disposition du client. Il le dépose. Il l’attend le temps de la visite. Il le guide surtout s’il veut éviter les faussaires, sortes de mendiants déguisés en expert du site, inventeurs d’un emploi précaire assurant une subsistance de quelques heures, entreprenant jusqu’à l’exaspération et si fantaisistes dans leurs explications qu’ils justifient finalement les quelques dirhams lâchés pour s’en débarrasser. Enfin, il le raccompagne jusqu’à la porte du Riad, à pied si nécessaire surtout s’il est chargé. Les taxis bleus ont un compteur et se cantonnent aux courses citadines pour 5 ou 10 dirhams[3]. Si d’aventure un taxi beige charge un client pour une course en ville, le touriste ignorant en est pour ses frais et doit payer un forfait de 50 dirhams, soit le quintuple d’une course normale dont le chauffeur aura bien pris soin de taire l’inadéquation du véhicule au service demandé.
Le moteur du taxi beige ronfle fort. Il peine, hoquète, cahote. C’est pourquoi il roule à allure constante : sur la route, la réglementation l’oblige à ne pas dépasser la vitesse de 80 km/h et en ville il faut prendre de l’élan pour monter une côte. Et Tanger n’en est pas dépourvue ! Le piéton doit donc se garer car, dans les faits, il n’est jamais prioritaire. Même sur les passages protégés, s’il ne force pas par une présence déterminée une priorité qui n’existe que dans les textes, il ne traverse pas. Les taxis bleus sont moins poussifs car ils sont plus récents mais l’autochtone ou le touriste doit se contenter d’une Dacia Logan ou d’une Fiat Uno dotée chacune d’une motorisation si modeste qu’elle égale en performance la Mercédès et ses 400 000 km au compteur.
Je découvre à cette occasion qu'une voiture de cette époque est inusable car la mécanique est simple et l'électronique encore absente du moteur n'a pas rendu incompétent le particulier dont les velléités de réparation pourraient priver la marque d'un marché juteux à faible élasticité-prix[4]. Le Maroc est à un tel stade de son développement dual qu'il peut se permettre d'entretenir un parc automobile désuet et obsolète en sollicitant la multitude des artisans capables d'usiner une pièce que l'usure a rendu défectueuse et dont la pénurie, sur le marché européen, obligerait n'importe quel consommateur à renouveler son véhicule. Et voici qu'une vieille 220 SL millésimée 1975 et issue des chaines fordistes de montage connait une mutation de statut telle que d'industriel le véhicule devient artisanal, pur produit d'une manufacture dont la dénomination n'est plus un abus langage. Ici, l’obsolescence programmée ne piège encore personne. Mais pour combien de temps ?
Le taxi progresse dans de larges avenues aérées, bordées d'immeubles blancs, ocre et brique. On ne s'attend pas évidemment à cette large configuration des lieux. Mais cette partie de la métropole qui se construit n'est paradoxalement pas déserte. Il y a du monde dehors qui flâne, des groupes de jeunes qui déambulent, des hommes et des femmes assis sur les terre-pleins herbeux avec leurs enfants qui jouent à côté d'eux. La nuit tombe. Au fur et à mesure qu'on se rapproche du centre, la ville se resserre. On rentre dans la médina puis dans la casbah par une porte appelée "Bab Haha" sous laquelle la voiture ralentit pour ne pas érafler ses portières. On se gare. Un type vient de s'improviser gardien de parking et après avoir aidé à une évidente manœuvre, il vient chercher un dirham à la fenêtre du chauffeur. Nous ferons le reste du chemin à pieds jusqu'au Riad par des ruelles si étroites que deux personnes peuvent à peine se croiser. C’est un labyrinthe.
A suivre…

[1] La maison de la lumière
[2] Entre 80 et 100 €
[3] 50 centimes ou 1€
[4] Les constructeurs font de grosses marges sur les pièces détachées mais un prix élevé ne dissuade par le consommateur en raison de l’état de nécessité dans lequel il se trouve pour garder son véhicule en bon état.
Coronachronique N°30 (23/4/2020)
Trente-huitième jour de confinement.
11 9151 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
1 827 de plus qu’hier.
21 340 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
544 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 18 %.
Effet cliquet : attention danger !
« L'effet cliquet est un phénomène ou procédé énoncé par James Duesenberry dans Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior (1949), qui empêche le retour en arrière d'un processus[1] une fois un certain stade dépassé[2] ».
La crise sanitaire et les 60 jours de confinement constitueront-ils des évènements suffisamment importants par leur nature et par leur durée pour que les mesures exceptionnelles prises pour les accompagner soient susceptibles de bénéficier d’un effet cliquet ?
1) L’état d’urgence
L’état d’urgence a été décidé au moment de la guerre d’Algérie par une loi de 1955. Il a été décidé en Nouvelle Calédonie en 1986 et en 1987. Il a été mis en vigueur en 2005 à l'occasion des émeutes dans les banlieues ainsi qu’en 2015 et 2017 à cause des attentats terroristes. L’état d’urgence sanitaire est aujourd'hui en vigueur par une loi du 20 mars 2020 encadrant une série d’ordonnances du 25 mars prises en conseil des ministres pour adapter la réglementation aux conditions spécifiques de la crise sanitaire.
La mise en place d’un tel dispositif limitant les libertés individuelles a systématiquement, on le remarque, une logique répressive et participe de l’incurie des gouvernants à anticiper sur le plan politique les crises que ces situations d’exception sont censées régler (colonisation = guerre d’Algérie ou événements de Nouvelle Calédonie ; ghettoïsation des travailleurs immigrés = émeutes dans les banlieues et constitution d’espaces de non droit ; impérialisme et ethnocentrisme = terrorisme ; déforestation, immixtion de l’espace humain dans l’espace animal, mondialisation = risque pandémique).
Ces mesures d’exception fondent essentiellement leur légitimité sur la peur collective induite par un risque sécuritaire (guerre, terrorisme, émeutes, pandémie) sur laquelle nos gouvernements spéculent. De la même manière, ils spéculent sur le sentiment de cohésion et de solidarité nationale perçu comme nécessaire en période de crise pour attendre du peuple une forme d’autodiscipline et une acceptation moins vigilante des restrictions réglementaires (limitation de la liberté de circuler, interdiction de se réunir, réquisitions, perquisitions autorisées par le préfet ou par le ministre de l’intérieur...).
L’effet cliquet résulte du fait que la population progressivement accoutumée aux mesures exceptionnelles oublie la situation réglementaire antérieure a fortiori si on maintient d’une manière ou d’une autre la peur du risque. A la suite des attentats du 11 septembre 2001, Georges Bush a fait voter par le Congrès américain le « Patriot Act » dont la durée d’application était limitée à 4 ans. Or nombre de ses mesures sont toujours en vigueur actuellement. Dans un entretien[3], Paul Cassia, Professeur de droit à l’Université Paris1-Panthéon-Sorbonne et blogueur sur Médiapart où il décode l’actualité du droit, dit : « L’expérience de la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence, pérennisée sur les terrains législatif (avec la loi sur la sécurité intérieure du 30 octobre 2017) et comportemental (avec l’acceptation sociétale de mesures toujours plus intrusives à l’égard des libertés individuelles, dont l’efficacité préventive pour l’ordre public n’est jamais établie) montre que l’effet cliquet des législations d’exception est inéluctable. Déjà, certaines ordonnances prises par le Conseil des ministres sur le fondement de la loi du 23 mars 2020 ont une durée d’application indépendante de celle de l’état d’urgence sanitaire ; déjà, on s’interroge sur la possibilité pour l’Etat, au nom du respect du droit à la vie, de suivre via les smartphones les déplacements de telle ou telle personne, sans là encore que l’efficacité « sanitaire » de ce type de mesure soit démontrée ».
2) Le traçage numérique
Pour sortir du déconfinement, le gouvernement envisage en effet l’utilisation d’une application qui doit permettre de suivre les contacts des personnes malades. Ce projet doit faire l’objet d’un débat sans vote à l’assemblée nationale fin avril. Ainsi, les smartphones utilisant la technologie du bluetooth pourront repérer et mémoriser les personnes infectées dans un rayon de deux mètres. On imagine les dangers qu’une telle application fait courir notamment sur les risques de discrimination, d’atteintes à la vie privée et de fichage des personnes concernées.
L’effet cliquet pérennisant l’utilisation de dispositifs numériques ne résulte pas ici simplement de la peur qu’inspire la maladie (ou tout autre évènement susceptible de toucher à la santé et à la sécurité des personnes) mais aussi de l’énorme marché de la cybersécurité détenu par les GAFAM[4] et par des start-up soutenues par des fonds publics (Etat, collectivités locales, subventions européennes). La biométrie, par exemple, utilisée dans les cantines scolaires est aujourd’hui totalement rentrée dans les mœurs. Autre exemple : au lendemain des attentats de Nice de 2016, malgré l’inefficacité du centre de supervision urbain situé place du général de Gaule qui contrôle pourtant plus de 2500 caméras, le maire Christian Estrosi a décidé de mettre en place un dispositif de reconnaissance faciale fournit par la société Thalès reconnue pour son travail de lobbying au niveau national et européen[5]. Ce n’est pas pour rien que la Chine cherche à exporter son modèle de cybercontrôle autoritaire grâce aux négociations ouvrant les routes de la soie numériques[6].
L’enjeu économique que constitue le taux d’équipement des ménages en matériel numérique est également considérable. Et c’est sur ce taux d’équipement qu’on peut asseoir un enseignement à distance que la crise du coronavirus a permis de banaliser.
3) Enseignement à distance
La continuité pédagogique indispensable pour permettre à la population scolaire et universitaire de poursuivre ses études pendant la période de confinement n’ouvre-t-elle pas la porte à une généralisation de l’enseignement à distance ?
Les difficultés techniques, logistiques et pédagogiques que les enseignants et les élèves ont rencontrées pour mettre en œuvre cette continuité pédagogique participent, comme pour le secteur de la santé, de l’impréparation de l’Etat et de sa propension à réduire les budgets publics. Des termes sans réel contenu tentent de masquer cette incurie tels que « continuité pédagogique », « vacances apprenantes », « nation apprenante ». Mais ne permettent-ils pas dans le même temps de poser les jalons d’une école du futur moins gourmande en investissements publics (suppression de postes, augmentation des effectifs par classe) et qui sera une « école sans humanité » ?
4) Le télétravail
La même problématique peut se poser pour le télétravail au vu notamment de l’accroissement de l’utilisation de plateformes et d’applications permettant de travailler en équipe pendant les grèves relatives à la réforme des retraites et la période de confinement : « depuis le 17 mars, toutes les organisations qui le peuvent sont vivement encouragées à laisser leurs collaborateurs travailler chez eux pour tenter d'endiguer l'épidémie de Covid 19. Un impératif sanitaire qui pourrait, à l'avenir, produire un effet cliquet dans le mode de fonctionnement des entreprises. Selon une enquête conduite par Citrix auprès d'un millier de personnes actuellement en télétravail, 66 % d'entre elles pensent que le travail à distance sera plus fréquent après cette crise[7] ».
Si on invoque souvent les avantages écologiques du travail à distance, on oublie de rappeler les multiples inconvénients qu’il suppose tels que la distanciation sociale, les aléas dans l’adaptation des règles protectrices du droit du travail, les risques en matière d’hygiène et de sécurité en raison de l’inadéquation des locaux privés aux impératifs productifs, les difficultés de recensement des effectifs pour atteindre les effets de seuil dont dépendent la constitution des structures de défense du personnel, la mesure de la frontière entre vie privée et vie professionnelle.
Il faut être particulièrement attentif à la réglementation qui doit accompagner ce mouvement de télétravail comme il faut être attentif au risque de pérennisation des nouvelles règles de droit du travail mises en place par les ordonnances du 25 mars 2020 évoquées plus haut.
5) Droit du travail
Au regard des dernières réformes du droit du travail (Loi el Khomeri de 2016 et ordonnances Macron 2017[8]) qui assouplissent la réglementation au détriment des droits des salariés, on peut craindre que les ordonnances exceptionnelles donnant la possibilité aux entreprises des secteurs jugés « essentiels à la continuité de la vie économique et la sûreté de la nation » ne se pérennisent : journée de 12 heures, durée hebdomadaire maximale de 60 heures, dérogation au repos dominical et à la prise des congés payés. Ces mesures d’exception sont valables jusqu’au 31 décembre 2020. Seront-elles prorogées ?
On peut rappeler que la durée maximale de travail fixée à 12 heures était le lot quotidien des salariés en … 1848 ! Que le temps de travail hebdomadaire était de 84 heures et que deux semaines seulement de congés payés par an n’ont été obtenues grâce au Front Populaire qu’en 1936. Attention donc à l’effet cliquet constitutif d’une terrible régression sociale. Un rêve pour le patronat…
[1] En l’occurrence, ce processus est celui par lequel le consommateur qui bénéficie d’un certain niveau de vie grâce à ses revenus a du mal à en changer même si ses revenus tendent à baisser.
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_cliquet
[3] https://lundi.am/Entretien-avec-Paul-Cassia
[4] GAFAM est l'acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
[5] Entre 2012 et 2017, le budget lobbying des dix plus grosses entreprises d’armement en Europe – dont Safran, Thales, Naval Group ou Airbus – a doublé, pour atteindre 5,6 millions d’euros. Ce chiffre, qui ne couvre que les dépenses déclarées, est très probablement sous-estimé. « Le lobbying commence aussi au niveau national. Dassault ou Thales ont de bons contacts avec le gouvernement français » (https://multinationales.org/Discretement-l-Europe-s-apprete-a-deverser-des-milliards-d-argent-public-en)
[6] Voir à ce titre l’émission diffusée sur Arte le 21/4/2020 intitulée « Tous surveillés, 7 milliards de suspects ».
[7] https://business.lesechos.fr/directions-ressources-humaines/ressources-humaines/tele-travail/0603012447402-teletravail-le-coronavirus-lui-donne-un-vrai-coup-d-envoi-336504.php
[8] Voir l’article publié par la revue L’Altérité le 25 novembre 2017 dans : https://bit.ly/2Vw7heR
Coronachronique N° 28 21/4/2020
Trente-sixième jour de confinement.
114 657 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
2051 de plus qu’hier.
20265 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
547 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 17.7 %.
Aujourd’hui il pleut.
Le cerisier rose a perdu ce matin ses pétales que la pluie a collés sur le sol.
Clairsemés et diaphanes, ils dessinent une faïence sur les carreaux gris que bleuit la pluie.
Dans le grès vernis, le reflet du ciel.
Du ciel gris. Rose et gris.
Les pétales mouillés sont posés sur le ciel.
Semés sur des carreaux transparents, suspendus, ils marchent sur nos têtes.
Le reflet du ciel, le reflet de l’eau.
Et dans le ciel et l’eau, le cerisier miroite avec ses grappes gourmandes et lourdes,
Empesées par la pluie.
Un vert tendre tout autour lui faisait comme un lit
De jeunes pousses adolescentes.
Rose et gris, vert et rose.
Dépêchons-nous, avant qu’il ne dépose ses fleurs éphémères,
De jouir de sa courte saison.
Car bientôt sur la pelouse recouverte de flocons
D’un rose délavé, les pétales finiront de faner.
Tombent les pétales, les pétales roses.
Voltigent au vent du printemps.
Comme la peau du ciel qui desquame.

Coronachronique N° 26 (18/4/2020)
Trente-troisième jour de confinement.
109 252 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
405 de plus qu’hier.
18 681 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
761 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 17 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
N’avez-vous pas eu cette expérience de courir après votre mémoire, de tenter d’y pénétrer mais d’en avoir perdu la clé ? Vous avez vu un film il y a quelques jours. Vous êtes en société. Vous souhaitez en parler pour partager votre enthousiasme. Vous dites donc : « J’ai vu un super film, il faut que vous alliez le voir ». « Ah oui, vous répond-on, c’est quoi ? ». Et là, impossible de se souvenir du titre du film. Vos interlocuteurs, prompts à vous venir en aide, vous demandent alors qui en est le réalisateur. Et là, impossible de se souvenir de son nom. Afin de ne pas paraître complètement idiot, vous vous raccrochez très vite au nom de l’acteur principal afin d’avoir au moins une référence susceptible d’éveiller votre mémoire, voire celle de vos compagnons qui languissent. Et là, impossible de se souvenir de son nom. Pris de panique, afin de ne pas être en reste, vous tentez de faire référence à un film très connu dans lequel ce fameux acteur a joué. Et là, impossible de se souvenir du titre de ce film d’anthologie.
Oui, bien souvent je ne peux rentrer dans ma mémoire car j’en ai perdu la clé. Est-ce une question d’âge ? S’agit-il du confinement qui me fait perdre en célérité intellectuelle ?
La situation peut se montrer très cocasse si dans le groupe avec lequel vous échangez vous êtes plusieurs dans le même cas. Alors, le dialogue devient totalement surréaliste. Car finalement, vous ne parlez de rien. Mais comme dit Raymond Devos, parler de rien c’est déjà quelque chose.
Enfin c’est ennuyeux. Ce n’est pas tragique car il ne s’agit que de retrouver quelques noms propres qui font défaut au moment de les mobiliser. L’enjeu n’est pas énorme… Il n’y a pas d’interrogation écrite et je ne joue pas pour la télévision. C’est d’ailleurs souvent l’enjeu qui bloque le processus de rappel. Là, même pas. Autrement dit, je peux rentrer chez moi mais j’ai égaré les clés de la bibliothèque.
En de telles circonstances, il faut trouver des stratégies permettant de pallier ces accidents de mémoire. Mais si on se laisse aller à en retrouver le chemin, de drôles associations d’idées se font jour qui peuvent avoir des effets inattendus dont voici la petite histoire.
Je m’interrogeais, un jour, sur l’auteur du livre « Christine » dont je venais de revoir l’adaptation cinématographique à la télévision. Le nom du réalisateur ne m’échappait pas, c’est John Carpenter. Mais le nom de cet auteur de thrillers si fameux dont tant de cinéastes se sont inspirés et que vous avez déjà en tête, cher lecteur, tandis que vous êtes en train de lire ces lignes, ne me revenait pas. Ce trou de mémoire était d’autant plus inquiétant que cet écrivain est d’une grande notoriété. Je tentai alors de procéder par association d’idées et j’espérai qu’en me remémorant d’autres titres de son œuvre, son nom me reviendrait. Je pris l’exemple de « Misery ». Ce titre ne déclencha pourtant rien. En revanche, je savais que pour ce film précis, j’avais déjà utilisé un moyen mnémotechnique afin de ne plus jamais oublier le nom de l’acteur principal : James Caan. Can comme les cannes qu’il porte à la fin du film après avoir eu les jambes brisées par cette affreuse infirmière.
J’essayai « Shining ». Pas plus de succès. Stanley Kubrick est le réalisateur de cette adaptation. Jack Nicholson en est l’acteur principal… Non, ces associations d’idées ne provoquaient rien en moi qui pût me mettre sur la voie. Voilà encore un acteur dont j’oubliais aussi régulièrement le patronyme. Systématiquement, mon esprit déviait du sujet et associait, me semblait-il arbitrairement, à Jack Nicholson le nom de « Sri Chinmoy ». Sri Chinmoy était un gourou et poète oriental, inspirateur d’un mouvement spiritualiste fondé sur la méditation adoptée par John Mac Laughlin et Carlos Santana dans les années 70, et dont quelques vers figurent sur la couverture d’un disque du Mahavishnu Orchestra. Il est même photographié entre les deux guitaristes sur l’album hommage à John Coltrane : « Love Devotion, Surrender ». Quel rapport pourtant entre l’acteur et ce gourou ? Par quel chemin de traverse l’esprit passe-t-il pour générer cet amalgame ?
Donc, pour écarter « Sri Chinmoy », il me fallut décomposer le nom de Jack Nicholson en « fils de Nicole ». Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de cette gymnastique pour me souvenir du nom de l’acteur. C'est-à-dire, en réalité, que Sri Chinmoy ne fait plus barrage à la mobilisation de son patronyme mais il y est toujours associé. Je crois que ce sont le « i » et le « o » qui donnent une couleur sonore commune aux deux noms et qui sont responsables de cette confusion.
Ces réflexions ne m’aidaient pas à retrouver le nom de l’écrivain. Je laissai reposer.
Le lendemain, dans un car qui m’emmenait je ne sais plus où, je tentai, malgré une bonne nuit et toute ma concentration, de me souvenir de ce nom. Je laissai reposer encore. A cette époque, je lisais « Tunnel » de William H Gass. Je trouvais que son style s’apparentait parfois à… comment s’appelle-t-il ?… Voilà que son nom m’échappait aussi. Décidemment. Il a écrit, voyons… « Le roman de la rose », non… « Le poème de la rose », non… « Le chant de la rose », non… Chanson de la rose. Je crois que je le tiens. Enfin, le titre, pas l’auteur. Pourtant, j’étais convaincu que son prénom est Jean. Même le procédé d’association d’idées était inefficace. Je me rappelais qu’il était homosexuel, qu’il était ancien tolar. Néant. Le nom de Jean Guéhenno voletait autour de mon esprit mais je savais bien que ce n’était pas lui que je cherchais. Jean Denis Bredin aussi. Aucun rapport. Paul Guth. N’importe quoi. Je laissai reposer.
Ce livre, « Tunnel » me faisait aussi penser à Guillaume Apollinaire par sa forme. Parfait. Guillaume Apollinaire m’était revenu immédiatement. Mais ce n’était pas exactement ce que je cherchais. Soyons franc. Ce que tu cherches, me dis-je, c’est le terme qui désigne les mots et les vers en forme de dessin qui illustrent les œuvres du poète. Et c’est en évoquant le nom de celui-ci que j’espérais trouver le nom de ces illustrations. Paf ! Calligraphies. Celui là n’avait pas tardé. Chopé comme une mouche au vol.
Le car s’était arrêté. Dehors, le vent soufflait. J’aurais aimé qu’il me soufflât le nom de cet écrivain. Mais ma mémoire se refusait à moi. C’était le mois de mai et l’air était chargé de parfums. Immédiatement, me vinrent à l’esprit les images des feuilles dentelées de cette plante corse dont j’étais sûr, le nom allait m’échapper également. En effet, il m’échappa. Je n’insistai pas. Je constatai le déplorable état de ma mémoire. C’est en remontant dans le car quelques dix minutes plus tard, que le nom m’explosa à la figure, allez savoir pourquoi : ellébores. Comme Hélène. Je me promis de ne pas oublier non plus le moyen mnémotechnique qui me permettrait d’y revenir ! Voilà le comble de l’oubli dont je ne suis d’ailleurs pas épargné, l’expérience me l’a maintes fois prouvé.
Misery ? Shining ? Christine ?
Soirée. La journée se terminait. Le car reprenait la route. Nous attendions que tous les passagers s’installent. Je regardai par la fenêtre. Et soudain, la lumière fut. Stephen King ! L’auteur de « Christine » est Stephen King. Le roi du thriller. J’étais enfin libéré d’une pénible frustration. Tant d’autres, depuis, me troublèrent l’esprit. A commencer par le fameux Jean, homosexuel, ex tolar et remarquable écrivain.
Et vous, vous en souvient-il ?
Coronachronique N° 25 (17/4/2020)
Trentième jour de confinement.
108 847 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
2 641 de plus qu’hier.
17 920 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
753 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 16.45 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
Ce jour, je ne sais que vous dire. Ni où vous emmener. Vous transmettrai-je mon spleen ? Mes doutes ? Mes jours avec. Et mes jours sans. Au rythme des informations, des fake news, des statistiques dont on nous abreuve. Si nous atteignons le trente-deuxième jour de confinement, on peut dire qu’il en reste encore vingt-trois. On peut le dire comme ça. On peut dire qu’il n’en reste que vingt-trois. On peut dire que le gros est passé et qu’il ne reste que trois semaines à tenir dans cet enfermement où le corps s’impatiente. On peut dire aussi que le confinement sera peut-être prolongé. Qu’on ne maitrise rien. Que nous sommes dépossédés du savoir et de notre avenir. Sommes-nous acteurs ? De rien. De quoi ? Acteurs passifs. Déprimés par cet oxymore. Nous sommes au comble de l’inhibition. Citoyens privés de notre pouvoir de citoyens : voterai-je pour ou contre le coronavirus ? Qu’il se montre ! Qu’il s’explique ! Quelle campagne électorale me permettra d’éclairer mon vote ? Je n’ai même pas cet exutoire pour sortir de mon enfermement qui dépasse ma simple condition physique de confiné.
Nous restons à compter les morts et les infectés. Les hospitalisés et les réanimés. Les sortants et les entrants. Triste comptabilité.
Alors voilà aujourd’hui une histoire de statistiques destinée à vous (à me) redonner le moral…
Il était une fois…
Il était une fois un méchant virus qui infectait le bon peuple, chaque jour, impitoyablement et qui tuait cruellement nombre de ses sujets. Comme il exerçait son empire de manière absolue, il fut désigné Roi et couronné. Ainsi on le dénomma Covid 19 : Co pour Corona, Vi pour virus, D pour disease[1] et 19 pour l’année de son avènement.
Le peuple se désespérait de sa cruauté et le roi Covid 19 le maintenait dans la terreur en produisant chaque jour une statistique qui montrait son inexorable puissance :

Il infecta d’abord sournoisement ses sujets qui, ne se rendant compte de rien, continuèrent de vaquer normalement à leurs occupations. Lorsqu’il s’insinua de manière plus significative, il était trop tard : le nombre des malades s’accrut considérablement et en deux mois son ascension fut telle qu’elle ne semblait jamais s’arrêter.
Ainsi en fut-il des statistiques de mortalité :

La courbe des décès qu’il présenta quotidiennement à son bon peuple suivait le même tracé que la courbe des personnes infectées et n’augurait rien de bon qui pût redonner confiance en l’avenir du royaume. Il fallait se résigner à cette implacable dictature. La production de cette statistique n’avait d’autre objet que de garder le contrôle sur un peuple physiquement et psychologiquement affaibli.
La cruauté du Roi Covid 19 n’avait d’égal que son cynisme car bientôt il publia une autre statistique dans un objectif de déstabilisation totale de la population.


En montrant les variations quotidiennes des cas de personnes contaminées ainsi que celles des personnes décédées, il soufflait le chaud et le froid sur une communauté qui ne savait plus sur quel pied danser. Un jour, le nombre de victimes augmentait et le peuple sombrait dans le pessimisme le plus noir. L’autre jour, il diminuait et le peuple retrouvait espoir. En somme, impossible pour lui de retrouver une assise qui lui permît d’adopter, contre le tyran, une stratégie de défense cohérente.
Un jour, cependant, un magicien qui s’appelait Hugues, passa devant les courbes susmentionnées, traditionnellement affichées par la maréchaussée à l’entrée du château. Elles faisaient des montagnes russes impossibles à interpréter. Il les suivit très attentivement des yeux en se focalisant d’abord sur la date du 1er avril puisque c’était le jour de sa fête, jusqu’à celle du jour, le 17 avril. Soudain, un charme s’opéra qui ébahit tout le peuple qui était, comme lui, venu aux nouvelles. Les deux courbes se lissèrent comme par enchantement et prirent une direction que personne n’avait jusqu’ici soupçonnée : au lieu de croitre inexorablement comme les courbes de cumul, au lieu de monter et de descendre au point d’en donner le tournis à n’importe quel lecteur, elles se mirent à descendre. En les lissant de son regard, Hugues mettait en évidence une tendance qui supprimait l’effet pervers de la variation.


A compter de ce jour, le peuple comprit qu’il avait gagné son combat contre le monarque qui s’affaiblissait. Il ne lui restait plus alors qu’à prendre patience. Patience…
[1] Maladie
Coronachronique N° 23 (15/4/2020)
Trentième jour de confinement.
103 573 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
5 497 de plus qu’hier.
15 729 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
762 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 15.19 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
Suite de l’épisode précédent
Peu à peu, les nuages noirs disparaissent. En s’étirant, ils ouvrent des trouées où s’engouffre le soleil. Une légère brume s’élève qui diffuse la lumière de manière éblouissante. Il semble qu’il pleut encore mais se sont les arbres qui s’ébrouent et les gouttes d’eau font comme mille scintillements. La terre qui fume exhale des parfums d’humus qui révèlent autant de vie que de morbidité. Dans mon village, lorsque la pluie cesse, ce sont les immortelles qui libèrent leur puissant parfum de curry que le soleil a concentré pendant les brulantes journées d’été.
Mes vêtements sont encore humides mais le vent et le soleil se chargeront de les sécher sur moi. Je quitte mon refuge. J’ai encore du temps devant moi. Je préfère poursuivre ma boucle plutôt que de faire demi-tour. Il me reste la même distance à parcourir. Dans les descentes ombragées, mon t-shirt colle à ma poitrine et me glace. Mais je sais qu’un peu plus loin, dans le dernier col qui m’attend, je mourrai de chaud et de soif. Pour l’instant, je me laisse prendre par la pente mais la descente coûte cependant une autre fatigue que l’ascension d’un col. Il faut négocier les multiples virages. Il faut anticiper sur la venue d’une voiture en face dont le bruit est masqué par la montagne et qui, sous prétexte d’une faible fréquentation de la route, en prend à son aise en mordant sur une ligne médiane très souvent fictive. Il faut apprécier la texture de la chaussée. Il faut se garder du ravin qui passe de droite à gauche puis de gauche à droite selon la vallée qu’on traverse. Il faut se méfier de l’étroitesse d’un pont qui ne laisse le passage qu’à un seul véhicule. Et des animaux qui divaguent. Des chasseurs qui chassent. Des rus qui dégoulinent. Et surtout de soi-même, grisé par la vitesse et la liberté, porté par le sifflement du vent dans les oreilles et le claquement du K-way. A cet instant, je suis un roi. Mais dans quelques secondes je serai déchu de mon trône lorsque j’aurai atteint le fond de la cuvette et qu’un mur se présentera devant moi, que ma vitesse chutera de 50 à 10 kilomètres par heure et que, avec beaucoup d’humilité, je devrai à nouveau m’arc-bouter sur ma machine pour grimper les quinze kilomètres qui s’annoncent avant d’atteindre le col de St Pancrace. J’ai atteint Moïta, puis Matra, puis Pianello sur des routes minuscules et somptueuses. J’ai quitté la châtaigneraie et je roule dans des paysages de maquis secs et odoriférants. Le rocher est schisteux, l’herbe est jaune. A midi, ici, le soleil est implacable. Il brûle l’air chauffé à blanc, raréfie l’oxygène, il pèse comme le plomb, pompe gratuitement avec une cruelle gourmandise les dernières ressources que chaque coup de pédale consomme en même temps. Mais à l’instant où je grimpe, ce jour, il est dix-huit heures. Le soleil baisse et lance ses longues ombres dans des couleurs mordorées. Il imprime la mienne sur le macadam et je me vois glissant, ondulant, épousant les bosses et les fractures d’un enrobé meurtri par les saisons, long et dérisoire comme la silhouette dégingandée de Don Quichotte et Rossinante. Les montagnes bleuissent. A l’est, la mer apparaît.
Lorsque j’atteins le col, il me reste dix kilomètres à parcourir d’une route qui m’est familière. Je suis heureux d’arriver. J’adopte un train de récupération sur une départementale roulante. Mais il subsiste, dans la descente que j’entame, quelques nids de poule à franchir. Après, c’est du gâteau : St André, Mazzola, Alzi, Le Couvent. De la petite bière. Mais soudain, j’entends s’échapper l’air de mon pneu avant à une vitesse telle que je passe de huit kilos de pression à zéro en trois secondes. Qu’à cela ne tienne. J’ai de quoi réparer. Démontage. Remontage. Une voiture passe et s’arrête à ma hauteur. Un couple me demande si j’ai besoin d’aide et me propose de m’embarquer, mon vélo et moi jusqu’au village. J’apprécie l’intention mais je décline l’invitation car il ne me reste qu’à gonfler ma roue. Nous nous saluons. Ils redémarrent. Je gonfle. Je gonfle. Vainement. Vainement car ma pompe n’est adaptée qu’aux longues valves. Et ma chambre à air n’en est équipée que d’une courte. Après dix essais, je me résigne. Je range mon inutile matériel. Il me reste, honteux et confus, à marcher aux côtés de mon fidèle Tornado pendant les dix kilomètres qu’il reste à parcourir. Je rentre dans l’or du soleil couchant. Est-ce Tornado ou Jolly Jumper que je pousse ? Car me reviennent à l’esprit mes lectures d’enfance et Lucky Luke, dans la dernière vignette de l’album, qui chante un air que je ne connais pas :
« I’m a poor lonesome cow boy and it’s a long way from home »
Coronachronique N° 22 14/4/2020
Vingt-neuvième jour de confinement.
98 076 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
2 673 de plus qu’hier.
14 967 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
574 de plus qu’hier.
Le taux de létalité est de 15 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
Suite de l’épisode précédent.
Mes lunettes sont embuées. Je ne vois plus devant moi et même si je les déchausse, les cataractes qui s’effondrent sur moi font un rideau si dense qu’elles compromettent toute visibilité. Le poids de l’eau me cloue au sol et m’oblige à descendre de vélo. Sur ma gauche, une jolie maison de pierre est assise dans un coquet jardinet. Sous l’auvent, une femme regarde la pluie tomber. Je m’approche du portillon. Je la hèle. Son port est altier. Elle est élégamment vêtue d’une robe longue de style champêtre cependant incongrue dans cette châtaigneraie demeurée très rurale. Je lui demande quelque hospitalité le temps que l’orage se calme. Je sens bien qu’elle se méfie bien que j’aie enlevé mon casque et mes lunettes. L’eau me ruisselle sur les cheveux et les cheveux, sur le visage. Alors, elle me montre du doigt un magnifique sapin bleu déployant ses branchages jusque sur le toit de lauzes et dans un geste large, elle m’offre cet abri en espérant, dit-elle, que j’y prenne une pause.
Je n’insiste pas. Sans autre forme de procès, je quitte ce lieu où l’on se moque de moi. En vérité, cette donzelle est sans aucun doute une citadine venue jouer en cette période estivale à la bergère comme le fit en son temps, dit-on, Marie Antoinette en son hameau du château de Versailles. Tandis que j’enfourche mon vélo pour aller me faire voir ailleurs, cette aventure me rappelle une histoire que me conta un de mes amis : Un pauvre hère sans le sou broutait, comme une manière de repas, une herbe rare. Le châtelain du lieudit sortant de sa demeure voit cet homme démuni. « Hé bien, lui dit-il, que faites vous en ces lieux ? ». L’autre lui répond : « Voyez-vous, je déjeune en ces temps difficiles ». « Mais quelle indigne situation ! » s’émeut le châtelain. Il ouvre au mendiant toutes grandes les grilles du château et lui montre d’un large geste l’étendue de ses terres. Puis, l’invitant à pénétrer en son domaine, il lui dit « Installez-vous mon bon ami, ici l’herbe est haute comme ça ».
Le souvenir de cette histoire, dont je ne me serais jamais douté que j’en puisse vivre une expérience similaire, me fait rire. Mais il ne règle pas mon problème. Maintenant, la foudre et le tonnerre sont presque simultanés. Et quoiqu’en dise Marie-Antoinette, je ne peux me permettre de m’abriter sous les arbres qui sont, au demeurant, légions en ce coin de la Corse.
C’est un peu plus loin que j’aperçois un cabanon de pierres sèches dans un enclos longeant une rivière noueuse. Je pose mon vélo contre la clôture que j’escalade. Je me précipite vers la porte que, par bonheur, je trouve ouverte. La pièce est meublée d’une grande table et de deux bancs de gros bois. Elle s’appuie au fond sur le rocher. Le sol est en terre battue. A ma droite, se tient une cheminée où j’entends le vent s’engouffrer. A gauche, claque le vantail d’une fenêtre mal fermée que je repousse et bloque définitivement. La poussière et les toiles d’araignées qui recouvrent les murs laissent deviner que le cabanon est rarement occupé. Mais il y a des fagots de petit bois et des buches près de la cheminée sur la tablette de laquelle des allumettes sont posées. Je sais qu’elles ne sont pas là par hasard. Ici, parfois, le bien privé est aussi le bien commun.
Dehors, l’orage s’est déchainé. La foudre siffle, elle crépite. Le tonnerre claque immédiatement après. La rivière gronde. Le toit résiste et sur la tôle la pluie fait un terrible tintamarre. Voilà un confort bien spartiate que j’estime à sa très haute valeur et je ne dédaigne pas d’écouter sur les carreaux le claquement de la pluie que j’ai laissée dehors. J’allume un feu. Je me déshabille et pose sur le dossier d’une chaise bancale mes vêtements détrempés. Il me reste à étaler sur la table le contenu de mon sac : mon téléphone marche encore, ma carte routière n’est plus qu’une soupe de papier, mon portefeuille de cuir a doublé de poids et ma petite lampe de poche s’allume intempestivement. Je m’assieds près du feu et malgré le mois d’aout, j’apprécie de sentir, contre mon dos, la chaleur de l’âtre.
Quelques minutes passent. Je laisse s’égarer mon regard qui se trouble et mon esprit qui s’apaise sous l’effet de quelques endorphines. Combien de temps l’orage va-t-il durer ? Je suis à soixante dix kilomètres de chez moi…
A suivre…
Coronachronique N° 21 13/4/2020
Vingt-huitième jour de confinement.
95 403 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
1 613 de plus qu’hier.
14 393 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
561 de plus qu’hier.
Le taux de létalité atteint les 15 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
Je suis parti un matin sur mon fidèle Tornado, faire un tour de Castaniccia. A dix heures, le soleil était déjà haut et la chaleur suffisamment dévoreuse d’énergie. Il eût été préférable que je quittasse le village au lever du soleil - aurait dit Mérimée dont je lis les notes d’un voyage en Corse - mais cette nuit a été la première complète et reposante depuis un bon mois que je souffre d’insomnie. J’enfourche donc ma machine et me dirige vers Bustanicu où je sais que m’attendent déjà la montée du village soprano puis celle qui mène au col de St Antoine. A moins d’une demi-heure du départ, je suis encore froid. A mon âge, le temps de chauffe s’est accru et le diesel ne tourne rond qu’au terme d’une bonne heure de course. J’estime la pente à 8% en moyenne. Mon estimation se confirme lorsque je mesure le dénivelé et la distance parcourue. Mais je suis encore loin des difficultés du Mont Ventoux qui monte à ce degré de pente pendant plus de 20 kilomètres.
Je pédale lentement. Je mesure mon effort comme un marcheur en montagne. J’ai parfois accompagné des bergers jusqu’au point de pacage des bêtes. Et j’ai dans la tête le rythme du godillot qui sonne sur la pierre. Ici, mon effort est rond et le déroulé, onctueux. Ramassé sur ma machine, je fixe le sol et je vois défiler les lignes blanches, preuve que, quelle que soit ma vitesse, j’avance. Le cycliste n’aime pas les grandes voies de circulation car plus l’espace est grand, plus il rapetisse. Plus il rapetisse, plus il ralentit. Plus il ralentit, plus le différentiel de vitesse avec les voitures s’accroit et plus il se convainc de la vanité de son effort. Sur une petite route, le paysage défile. Au détour d’un virage, il y a un autre virage qui le ravitaille en espérance, le cueille avec douceur et le mène, de loin en loin, jusqu’au sommet. Le temps du vélo est d’un autre temps.
La Castaniccia est un bonheur pour le cycliste car les routes sont à sa mesure. Seuls quelques vaches et cochons les fréquentent. Parfois un sanglier et ses marcassins la traversent. L’eau y est tellement abondante qu’il n’a pas fini de boire à son bidon qu’il le remplit déjà sous le cristal d’une eau fraiche coulant entre deux pierres et dont le clapotement, à lui seul, désaltère. Les frondaisons de chênes et de châtaigniers lui font une ombre naturelle qui le protège du coup de chaud assassin.
Mais il est une autre ombre, c’est la qualité déplorable des routes emportées par les crues, souillées par les troupeaux qui divaguent, percées de nids de poule multiples et réparées à la hâte avec du goudron fondant sous le soleil et de la gravette plus glissante qu’une plaque de verglas.
Je m’arrête pour boire dans les villages et déjà je suis populaire car partout on aime le cycliste. La venue du tour de France en Corse en a accru la popularité et les ventes de vélos se sont, depuis, envolées. Je me souviens de la fin des années soixante - lorsque je roulais dans les Pyrénées avec mon semi course Peugeot, coiffé d’une casquette de la même marque récupérée lors du passage à Audinac-les-Bains (Ariège) de la caravane du Tour de France, du peloton dont les couleurs chatoyantes m’avaient surpris moi qui, jusque là, n’avais suivi cette compétition qu’en noir et blanc sur le poste de télévision familial - je me souviens donc combien on m’acclamait lorsque je traversais les villages, probablement à cause de mon jeune âge et de l’empathie du passant pour les amateurs d’un sport réputé difficile.
Auprès d’une fontaine, je croise quelques hommes revenant lourdement du jardin. Ils ont les mains pleines de salades, de tomates et de cébettes terreuses. Ils me demandent d’où je viens et où je vais. Je suis à Saliceto et je viens de passer le second col de la promenade. « Je suis d’Alando », réponds-je et on me dit que je suis d’un beau village. Je leur retourne le compliment. Une camionnette s’arrête près de nous, occupée par un homme, le chauffeur, et sa femme. Le couple nous propose des pantalons qui ressemblent à des bleus de travail à moins qu’il ne s’agisse de pantalons de ville largement surannés. L’un de mes interlocuteurs refuse l’offre du couple au motif qu’il a déjà donné tandis que l’autre fait affaire. Je ne sais pas si son achat va lui servir à accompagner son épouse à la messe du dimanche ou à poursuivre, jour après jour, dans la boue du jardin de cet été orageux, sa cueillette de tomates.
Je poursuis mon voyage vers Morosaglia. Je me régale de voir défiler sous moi le ruban de la route. J’avale les kilomètres et je me sens encore, à cette heure de la matinée, insatiable. A la Porta, je décide de m’arrêter pour manger ma salade de pâtes. Je m’assieds sur un banc place de l’église. Elle se dresse derrière moi. Elle a posé son clocher à côté d’elle. Le vent se lève. Le ciel noircit sérieusement en direction de Piedicroce et de Pie d’Orezza, mes prochaines étapes. Mais cela ne m’inquiète pas plus que ça. Des martinets volent en escadrille en lâchant leurs longs sifflements et je ne me doute pas que dans cette humidité orageuse, ils font bombance.
Une demi-heure plus tard, tandis que j’ai dépassé Piedicroce, des gouttes d’eau grosses comme des agates s’abattent sur moi. Elles éclatent sur le macadam brulant et sèchent presque instantanément en exhalant un parfum minéral. Puis ce sont des trombes d’eau qui m’empêchent d’avancer et qui ruissellent sur la route en charriant la boue des bas côtés. Je suis surpris et je m’en veux de n’avoir pas anticipé en cherchant, plus en amont, un lieu où m’abriter. M’abriter de quoi d’ailleurs car en quelques secondes je suis aussi trempé que si j’avais plongé tout habillé dans la rivière. Si, m’abriter des éclairs qui cisaillent le ciel au dessus des frondaisons de la châtaigneraie. Je sais qu’ici, on ne rigole pas avec l’orage. Car j’ai vu déjà, au village, la foudre tomber puis étinceler sur les poteaux métalliques des clôtures voisines. En comptant le nombre de secondes qui séparent l’éclair du coup de tonnerre, j’estime l’orage à trois kilomètres mais je me rends bien compte qu’il se rapproche…
A suivre…
Coronachronique N° 19 10/4/2020
Vingt-sixième jour de confinement.
86 334 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
4 286 de plus qu’hier.
12 210 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
1341 de plus qu’hier en tenant compte des dernières mises à jour EHPAP.
Le taux de létalité atteint les 14 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
A la question de savoir à quels financements il faudra avoir recours pour compenser l’augmentation des dépenses publiques consécutives à la crise sanitaire et à la récession économique, une économiste, invitée sur Arte à l’émission « 28 minutes » d’Elisabeth Quin, Anne Laure Kierchel, spécialiste de la dette, émet trois hypothèses :
1) L’augmentation de la pression fiscale : Anne-Laure Kierchel y renonce parce qu’elle est déjà importante. Preuve en est : le soulèvement des gilets jaunes. En effet, les particuliers et les entreprises français sont soumis à un haut niveau de prélèvements obligatoires, notamment le plus élevé si on le compare à celui des autres pays européens (plus de 45%du PIB pour les particuliers).
Cependant, dans ce taux de prélèvements obligatoires il n’y a pas que la pression fiscale. Il faut y ajouter les prélèvements sociaux qui font de notre système de solidarité l’un des systèmes le plus envié au monde (à titre de comparaison, le taux de prélèvements obligatoires irlandais est de moitié inférieur).
D’autre part, la loi de finance initiale pour 2018 prévoit une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés. Rappelons que ce taux était de 50% des bénéfices réalisés par les entreprises jusque dans les années 80 et qu’il devrait passer à 25% pour 2022. Ce ne sont donc pas une fois de plus les entreprises qui contribueront au financement de la dette publique. Et si l’on peut déplorer les révoltes consécutives à l’importance de la pression fiscale, il faut d’abord se demander si cette révolte ne résulte pas d’une certaine injustice fiscale.
2) Diminuer les dépenses publiques : il est difficile selon Anne Laure Kierchel de réduire les dépenses publiques au regard de la crise sanitaire et de l’état dans lequel se trouve l’hôpital public. Et si elle reconnaît que l’Etat a un certain nombre de fonctions régaliennes (santé, éducation, police, armée, justice), elle reste très floue sur la mesure de ses obligations qui se situe entre « une intervention maximaliste et minimaliste ». On ne peut être plus laconique sur les nouvelles directions à prendre pour pallier la crise économique qui se profile : 6.3 millions de salariés déclarés en chômage partiel en France, baisse du PIB de 6%, chute du commerce mondial variant, selon les estimations, entre 13 et 32% pour l’année 2020.
3) S’endetter auprès des banques : oui, cette politique a toute la faveur de l’économiste. Qui est aussi banquière (banque Rothschild, Lehman Brothers) mais « de gauche[1] » (autant que doit l’être Emmanuel Macron). Autrement dit, on poursuit une politique de financiarisation de la dette qui profite aux investisseurs qui spéculent sur la titrisation de cette dette et au système bancaire.
Qui a dit que la crise du coronavirus allait enfin permettre de changer de modèle économique ?
[1] Voir l’article réalisé par Vanessa Schneider pour le journal Le Monde du 5/7/2019.
Coronachronique N°18 9/4/2020
Vingt-cinquième jour de confinement.
82 048 personnes déclarées atteintes du coronavirus.
3 881 de plus qu’hier.
10 869 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).
543 de plus qu’hier.
Le taux de létalité atteint les 13 %.
La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.
Papa, maman, je vous écris d’un autre monde que vous n’avez pas connu. Vous qui êtes dans l’autre que je ne connais pas. Mais cet au-delà que je ne connais pas et que pourtant d’autres, malades du virus, rejoignent chaque jour, n’est pas ici de mon propos.
Je vous écris d’un monde pas ordinaire tel que celui que vous avez enduré alors que je n’étais pas né et dont vous m’avez témoigné. Mais aussi extraordinaires que nos deux mondes aient été, ils ne se ressemblent que par leur caractère exceptionnel qui est déjà, en soi, une aventure, mais non par la substance qui les remplit. Je pense à vous, mes chers parents, comme si vous aviez été là, me souciant de votre état et de votre solitude quotidienne. Je pense à vous, oubliant parfois que vous n’êtes plus.
Notre aventure commune est collective et chaque âme des peuples qui constituent notre monde s’interroge sur ce qu’il adviendra d’elle et de lui. D’elle comme partie du tout. Et du tout. Les certitudes rassurantes qui nous enserraient, qui vous ont enserrés, chers parents, comme une matrice volent en éclat. Les horizons clairs se voilent. Et nous n’avons que nos bras, battant comme de vaines ailes, pour rechercher les limites d’une histoire familière. Voici venir le temps de la nostalgie.
Mais voilà bien un discours égocentrique autant d’ailleurs qu’ethnocentrique car les peuples qui forment notre monde n’ont pas tous la paix ni même la nostalgie de temps sereins puisque des temps sereins ils n’en ont pas connu. Ils ont la culture de l’aventure chevillée au corps et sont dans le questionnement permanent de ce qu’il leur adviendra. Ils ont l’habitude de l’absence d’habitude, le sens de l’éphémère, l’expérience du précaire voire même la peur de la paix comme vacuité de l’existence. Ce n’est pas à ceux là que je pense en ces jours qui ajoutent à la tragédie une autre tragédie et que la somme des vicissitudes amenuise, marginalise. Ils ont le malheur asymptotique.
C’est vrai, nous avons aujourd’hui à nous poser ailleurs. Nous poser ailleurs, dit Michel Serres dans « Le Tiers-Instruit » c’est s’exposer. Et « L’ensemble du volume entre l’être là et le point exposé, entre la position déposée et ce lieu, thèse[1] le plus souvent basse, et l’exposition[2] », c’est ce que je suis au total. Cette dimension s’appelle, dit-il, la grandeur d’âme, « toujours proportionnelle à l’exposition ».
Que ces peuples chroniquement malheureux se soient volontairement ou non exposés, n’est pas la question. Ont-ils été courageux ou le sont-ils devenus par la force des choses, la « dilatation de l’âme » n’en est pas moins effective : « En s’exposant par l’expérience, l’homme entre dans le temps et l’ouvre. Pas d’humain sans expérience[3] ».
Eh bien non, mon père et ma mère, ce ne sont pas à ces peuples exposés malgré eux auxquels je pense. Je pense au peuple que vous m’avez légué, lesté par la richesse matérielle, plein de morgue et d’assurance et de joies aussi. Mais pusillanime et mesquin. Nous voilà secoués par l’inconfort, groggy par l’énorme drame qui se joue et que nous dénions pour en amoindrir la douleur. Qu’en sera-t-il des mutations dont vous connûtes pourtant les affres et auxquelles vous vous êtes adaptés ? Auxquelles nous nous adapterons. Si mutation il y a. Sommes nous assez fâchés avec l’ancien monde pour y aspirer ? Et vous, avez-vous aspiré à un monde meilleur avant qu’il ne se bouleverse au temps de la dernière grande guerre ?
De la guerre, c’est aussi précisément ce dont je voulais vous parler. Car notre aventure à nous n’est pas la guerre. C’est même exactement son contraire malgré ce que certains discours veulent laisser entendre. La guerre est extérieure. Elle explose. Elle déplace les peuples. Elle brûle, elle fume, elle incendie, elle illumine le ciel et meurtrit la terre. Elle est sonore car elle résonne du fracas des peuples ennemis. Elle est l’apothéose des hommes au champ d’honneur.
Notre aventure à nous, papa, maman, est intérieure. Elle est sournoise et silencieuse. Et il n’y a pas d’autre ennemi que nous-mêmes qui désorganisons la nature. Les peuples confinés attendent dans leur canapé le déconfinement et comptent les morts chez les victimes et les soignants, minoritaires et démunis. Armée de l’ombre dérisoirement applaudie chaque soir à vingt heures. Le comble de mon exposition, c’est que mon être là est identique à mon être là-bas, c'est-à-dire que la distance qui me sépare de moi à moi est nulle. Et comme ma grandeur d’âme est proportionnelle à cette distance, c’est vous dire si je la cherche.
Je la cherche en sortant parce que j’étouffe. Je la cherche en poussant les murs et les règlements, dans mon jardin et dans ma rue, pas au-delà de là. Je cherche mon âme dans un périmètre de mille mètres et dans un temps qui m’est compté. Alors, je regarde la route déserte fuir vers l’horizon. Du pont où je me trouve je la sens me passer dessous dans toute son amplitude et sans voiture, je la vois se rétrécir et finir par un point ultime butant sur les montagnes. Voudrais-je me poser là-bas, que je ne le pourrais pas. Grimper pour toucher le ciel et me donner le vertige de l’altitude.
La grandeur d’âme se mesure à la longueur du pas que je dois faire pour traverser la rivière ou la mer. De la rivière, je vois l’autre rive. De la grève, je ne vois que l’horizon derrière lequel l’inconnu m’attend. Si je fais le grand pas, je me fragilise. La grandeur d’âme est à la mesure de notre aptitude à nous fragiliser. Sommes-nous prêts. Mon père et ma mère, vous me manquez. Moi, l’éternel enfant. Le vieil orphelin. Quel courage aurons-nous de prendre la barque et de chercher autre chose, derrière l’horizon ?
[1] Thèse s’emploie ici au sens de poser, comme poser un objet, une affirmation vraie (vient du grec thesis, pose, position).
[2] Michel Serres, Le Tiers-Instruit, Edition folio essai 1992 pages 58, 59.
[3] Ibid. pages 60, 61.