Hervé Rostagnat est né en 1955 à Suresnes. Il a vécu à Paris où il a fait ses études pendant ses vingt cinq premières années. Il rejoint Nice au début des années quatre vingts. Il termine ses études de droit et devient enseignant en économie gestion, d'abord en établissement privé puis il rejoint le public où il enseigne en lycée professionnel jusqu'en 2020, année à compter de laquelle il prend sa retraite. Il créé en 2016 la revue littéraire L'Altérité où il rassemble un certain nombre d'autrices et d'auteurs. Il s'entoure de collaborateurs qui oeuvrent gratuitement pour la revue. L'Altérité publie des chroniques littéraires, des essais, des articles, des romans, des oeuvres épistolaires mais au fil du temps c'est la poésie qui va prendre le dessus sur l'ensemble de la production littéraire.
Si nos enfants étaient élevés dans la nature, surement s’émerveilleraient-ils devant les fleurs, les oiseaux, les rivières, les ciels nocturnes et le spectacle de la montagne sur les flancs desquelles glissent les nuages. Et comme la nature est abondance de fleurs et d’oiseaux, de rivières, de ciels nocturnes et de montagnes sur les flancs desquelles glissent les nuages, ces richesses n’ont pas de prix. Elles sont gratuites. Mais nos enfants sont élevés dans les villes et ils ne connaissent que les artefacts qui ont un prix car seul le travail de l’homme peut les produire. Ainsi pour les acquérir il faut de l’argent. De plus en plus d’argent car tandis que les fleurs, les oiseaux, les ciels nocturnes et les montagnes sont éternels, les artefacts meurent de la concurrence et de l’innovation. Ils se dévalorisent malgré le travail qu’ils contiennent et l’argent, foutue fiction, continue de s’apprécier.
Il nous a fallu apprendre la nature. Et voilà la science. Chacun, par petits bouts de son expérience, tentant de l’apprivoiser, l’a transmise aux générations futures. S’il ne s’était agi que de ça. De là à la domestiquer, il n’y a qu’un pas. Puis à l’asservir. Et à nous asservir nous-mêmes dans l’accumulation des savoirs que nous avons délégués. Nous voilà à la fois démiurges et esclaves. A la fois auteurs et victimes de « La société autophage[1] ». Entropique plutôt que néguentropique. Consumatrice plutôt que consommatrice.
Anselm Jappe nous explique aujourd’hui pourquoi nous ne savons rien faire. Mais Marx aussi. Et Giono. Et Bernanos. Et tant d’autres. Et je ne sais toujours rien faire. Nous ne cesserons, à L’Altérité, de vous faire partager de ces lectures qui nous paraissent essentielles comme le pain. Que nous ne savons toujours pas faire. Pourrais-je vous l’expliquer ? Certains l’ont compris. Ils retournent à la terre. Aux vraies richesses. Ils apprennent après avoir appris tout ce qu’ils vont devoir oublier. Comment oublier qu’en tendant vers l’immatérialité de l’argent, vers celle du numérique nous vouons aux artefacts un culte mortifère d’amour et de joie. Or, cette propension à l’éther est paradoxalement mue par ce qu’il y a de plus tangible en notre monde : c’est précisément la science. Mais la science est comme le reste. Elle n’est pas comme dit Giono « une noblesse intérieure[2] ». Elle participe de la même « croissance tautologique[3] ». Parce que la science est un métier et qu’elle n’a pas d’autre objet qu’elle-même. La démesure et la spécialisation confisquent le savoir de tous ceux qui ne savent plus rien et tombent dans la dépendance des adorateurs du Dieu argent. Produire, n’a pas d’autre objet que de produire. Le produit n’a pas d’autre objet que lui-même. Le travail qui permet de produire un objet n’a pas d’autre objet que lui-même. Et l’argent qui n’est plus un intermédiaire dans l’échange est devenu une marchandise qui n’a pas d’autre objet qu’elle-même. Car, en effet, il permet l’accumulation. Et précisément, l’accumulation du rien. L’accumulation d’une simple croyance, d’une foi dogmatique en un titre que la propagande valorise comme l’église a valorisé Dieu pour soumettre ses ouailles.
Ce processus d’adoration du rien passe par l’intériorisation d’un certain nombre de fictions de nature à expliquer ce qui dépasse l’entendement du sujet. Dieu est un raccourci qui explique le monde. L’argent ou le manque d’argent est un raccourci qui explique le monde économique, la croissance, les crises, les politiques d’austérité, la domination, l’absence d’alternative (TINA), les sacrifices, l’exploitation… Le rien, c’est justement le Tout. Il est substance. Et c’est précisément par sa présence, c’est-à-dire par son absence, qu’il constitue l’intimidante et mystérieuse autorité à laquelle le sujet se soumettra car trop longues, trop complexes, trop submergeantes sont les multiples étapes, les multiples strates du savoir historico politico scientifique de la technostructure susceptibles d’expliciter le monde. Anselm Jappe évoque Michel Foucault selon lequel l’époque contemporaine « est celle du passage à la société disciplinaire[4] ». L’individu accepte les contraintes sociales en s’autodisciplinant, en exerçant une violence contre soi-même. S’agit-il de servitude volontaire ? Non, dit Frédéric Lordon[5] car elle est inconcevable (nul ne peut se rendre volontairement esclave). Mais elle pourrait résulter de ce qu’il appelle la « colinéarisation des conatus ». Qu’est-ce qui meut l’homme ? Le désir d’entreprendre (le conatus spinozien). Ainsi, « le pouvoir (politique ou patronal) est l’ensemble des pratiques de colinéarisation[6]. Il s’agit en effet d’obtenir du sujet (en tant que sujet du souverain) qu’il agisse dans le sens du désir-maitre mais non par la violence. Par le pseudo consentement et la joie. « C’est l’obéissance joyeuse[7] ». Le concept de joie est évidemment tout relatif puisque le consentement a été extorqué : la nécessité de satisfaire des besoins pousse le salarié à s’enrôler dans une relation juridique caractérisé par la subordination. La colinéarisation va le convaincre qu’il travaille pour une cause commune sur le fondement de la culture d’entreprise. Ainsi non seulement il va satisfaire ses désirs de consommateur mais il croira s’épanouir en se réalisant[8].
« … le sujet est défini comme un travailleur. Pas nécessairement comme un ouvrier, mais comme quelqu’un ayant soumis sa vie aux exigences de la production – non de la production d’objets d’usage, mais de la production de « valeurs » - et aux exigences de l’accumulation de travail « mort » représenté dans l’argent qui s’accumule en capital[9] ». Outre l’intériorisation de la nécessité de travailler, dit Anselm Jappe, « il a intériorisé la même indifférence pour le concret, pour le monde extérieur, pour les contenus, indifférence qui constitue l’essence du travail abstrait. Une forme vide, une volonté sans contenu, une indifférence pour l’extérieur[10]… ».
Jean Giono évoque déjà dans Lettre aux paysans[11] cette obsession de la valeur lorsqu’il parle de son père qui, après avoir été artisan, a travaillé pour le chausseur industriel Bata. La déconstruction du processus de production dans le modèle industriel consiste en une division du travail qui spécialise l’ouvrier sur une séquence de la fabrication d’une chaussure. Le père de Jean Giono ne cousait plus que des trépointes au même titre que ses collègues ne devaient plus fabriquer que des semelles ou des empeignes. A terme, personne ne sait plus monter une chaussure. Or, dit Jean Giono avec humour « Malheureusement pour lui, personne au monde n’a besoin d’une trépointe[12] ». Voilà ce que Marx appelle le travail abstrait, ou le travail mort celui qui n’a pas d’autre objet que lui-même puisque non seulement le marché n’a pas besoin de ce que fabrique l’ouvrier mais en outre parce que le travailleur ne fournit pas un objet d’usage mais de la valeur qui se mesure en argent. Le produit mis sur le marché a en effet une valeur supérieure à la valeur du travail fourni. Cette plus-value qui devrait revenir au salarié est extorquée par le capitaliste. Dans le même ordre d’idée, Giono dit : « L’objet qui sort de Bata est mort. L’ouvrier qui y collabore ne cesse pas d’avorter[13] ».
On peut multiplier les exemples de cette production mortifère avec notamment l’obsolescence programmée du produit. Tant qu’il satisfait un besoin, le produit a du sens. Mais même lorsque le besoin est satisfait, le capitaliste continue de produire. Cette poursuite de l’activité peut se légitimer par la nécessité de renouveler les biens altérés par l’usure. Si le bien est de qualité, l’usure se produira dans un délai trop long interdisant l’accumulation d’argent. Le producteur va donc réduire la durée de vie de son produit pour alimenter une demande artificiellement voire programmer une panne. Il peut également continuer de produire pour satisfaire un nouveau besoin. Encore faut-il savoir de quels besoins on parle.
S’agissant des besoins primaires, notamment alimentaires ou physiologiques, la satisfaction du consommateur va s’exprimer en volume. Puisqu’il ne peut dépasser une quantité alimentaire donnée, sa consommation, dépendante du revenu, s’exprimera désormais en qualité. Mais « Les hommes ont créé une planète nouvelle : la planète de la misère et du malheur des corps. Ils ont déserté la terre. Ils ne veulent plus ni fruit, ni blé ni liberté, ni joie. Ils ne veulent plus que ce qu’ils inventent et fabriquent eux-mêmes. Ils ont des morceaux de papier qu’ils appellent argent[14] ». Le marché, en effet, s’auto censure ou s’auto sature. Il n’est pas loin d’ailleurs de créer lui-même la pénurie de produits en asséchant les circuits de distribution (par le stockage par exemple) afin de maintenir artificiellement des prix élevés. Ou de détruire le lait, les vaches, la vigne, le lin, le chanvre pour éviter que les prix ne s’effondrent alors que, dit Giono « Quand une matière ne se vend pas parce qu’il y en a trop, on baisse son prix. On peut se la procurer pour presque rien. C’est ce que j’appelle moi un progrès, une abondance[15] ». Le gouvernement est complice de ce processus absurde puisque fixant lui-même le prix de la farine, il permet aux paysans de tirer un revenu suffisant de leurs ventes afin de pouvoir manger. Car en effet, au lieu de manger son propre blé, il ne peut manger « qu’en passant par la monnaie[16] ». Il s’agit bien là de produire non pas du blé mais de la valeur pour accumuler les petits bouts de papier.
Cette consommation de biens essentiels une fois saturée, d’autres besoins vont émerger appelés besoins de civilisation tels que Maslow les a dénommés : besoin d’appartenance, de reconnaissance et de réalisation, voire même besoin de sécurité. Or ce sont ces besoins plus subjectifs, dépendant de cadres de référence culturels, qui sont illimités. Peut-on parler alors réellement, pour ce type de besoins, de croissance tautologique puisque leur production a pour objet de les satisfaire ?
Ils sont illimités parce que le marché concurrentiel les induit en mettant au service de cette démesure la technologie et l’innovation, accroissant toujours plus la dépendance du consommateur. N’est-ce pas pour la raison que le marché a deviné que les besoins de civilisation sont dans sa nature ? La privation des produits de première nécessité est une cause de mort physiologique du consommateur. Mais la privation des besoins de civilisation n’est-elle pas une cause de mort psychologique voire de non-être ? Dans l’analyse aristotélicienne, l’être humain est un animal social. La société constitue son fondement ontologique. L’homme n’existerait donc que dans son rapport à autrui. Il se plait à jouir des biens terrestres, c’est sa première vie. Il aime aussi les honneurs et le prestige, c’est sa seconde vie. Ainsi, il ne peut se passer d’appartenir à une communauté ; il ne peut se passer de la reconnaissance des membres de sa communauté ; à ce titre, il ne peut se passer de se comparer à ses semblables ; enfin il ne peut se passer de dominer pour se réaliser à moins qu’il ne se réalise que dans la contemplation. C’est sa troisième vie, celle de l’intelligence qui le rend semblable à Dieu mais qui ne peut d’ailleurs pas toujours être dissociée de celle des honneurs. Dès lors, la production des biens et des services a toujours un objet puisque précisément elle vise à satisfaire une nature intrinsèquement insatiable. La consommation de produits de luxe, par exemple, participe de ce besoin et satisfait à la fois le besoin de se différencier, d’être supérieur et conséquemment d’appartenir à l’élite qui ne se définit plus que par des valeurs quantitatives : compte en banque, surface de l’appartement, chiffre d’affaires, n° de série de l’automobile ou du dernier I Phone, nombre de pots d’échappement débouchant de manière ostentatoire du véhicule, valeur d’une œuvre d’art, nombre de vues sur les réseaux sociaux, etc. Exit les vraies richesses, celles que St Jean Batiste traverse après avoir repoussé la ville du pied : « A ses pieds sont représentés les champs rapiécés de labours, de luzernes de champs de fèves, une grande plaine qui va jusqu’à la droite du tableau et jusqu’au milieu en hauteur. C’est par là-dedans qu’il s’en va[17] ». Les vraies richesses sont les vents, les pluies, les neiges, les soleils, les montagnes, les fleuves, les forêts[18]. Mais l’homme ne sera riche (de ça) que s’il est pauvre[19] (du reste). La révolution individuelle c’est de remplacer l’argent par de la joie. La joie est la jubilation de la contemplation.
Saint Jean-Baptiste se retirant dans le désert
Giovanni di Paolo (vers 1403-1482)
Royaume-Uni, Londres, National Gallery.

Ces besoins de civilisation sont les besoins de la ville. Besoins d’artefacts dans l’ignorance de ce qui se passe à l’extérieur. La ville, dit Giono, n’est pas une organisation cohérente mais un « conglomérat ». Elle n’est qu’une somme que rien ne transcende. Et l’homme qui la fréquente ne sait plus rien faire des choses de la vie. « Qui saurait orienter son foyer de plein air et faire du feu ? Qui saurait reconnaître et trier parmi les plantes vénéneuses les nourricières comme l’épinard sauvage, la carotte sauvage, le navet des montagnes, le chou des pâturages ? Qui saurait tisser l’étoffe ? Qui saurait trouver les sucs pour faire le cuir ? Qui saurait écorcher un chevreau ? Qui saurait tanner la peau ? Qui saurait vivre[20] ? ».
S’il est un besoin de la ville qui appartient à la fois à la catégorie des besoins primaires et à celles des besoins de civilisation, c’est celui de santé et de sécurité. L’enjeu de la satisfaction d’un besoin de santé est bien d’ordre physiologique et vital. Le besoin de sécurité s’analyse différemment selon le degré de « civilisation » du consommateur. Mais il peut être illimité dès lors qu’il déborde sur ceux de reconnaissance ou d’appartenance. Il suffit de constater la croissance du marché sécuritaire[21] pour se convaincre que cette préoccupation augmente avec le niveau de vie. Le besoin de sécurité illustre le concept développé par Maslow de hiérarchie des besoins au sens où le consommateur ne cherche à le satisfaire que si les besoins hiérarchiquement inférieurs le sont déjà. Peut-on donc vraiment parler de croissance tautologique puisque l’objet de la production des biens du marché sécuritaire satisfait un réel besoin qui aurait paru superflu il y a une vingtaine d’années ?
La vraie question est pourtant celle de l’émergence du besoin. Les exigences du consommateur s’accroissent avec les innovations du marché et un effet cliquet rend inconcevable que le niveau de sécurité puisse régresser. Il devient alors culturellement indispensable. Qui peut concevoir aujourd’hui d’abandonner son téléphone portable constitutif d’un véritable cordon ombilical familial ? Il en est d’ailleurs de même pour la santé s’agissant par exemple de la recherche sur le génome humain et ses applications ou du secteur pharmaceutique qui croissent sur des exigences transhumanistes au fur et à mesure des découvertes qui promettent de repousser les limites de la mort. Alors, les besoins civilisationnels sont-ils pure création de l’industrie ou l’industrie ne fait-elle que répondre à des besoins préexistants et insatiables ? La réponse à cette question est peut-être aussi d’ordre tautologique. Il en est ainsi de notre système car l’humain est humain. Faire parler la barrière d’un parking ? C’est recycler une technologie à amortir ou réaliser des économies d’échelle en axant sa stratégie sur le volume des ventes. Développer des innovations portant sur les drones, sur la cybersécurité ou sur la télésurveillance ? C’est pallier l’indifférence de la ville, la violence des hommes mue par la convoitise. La croissance construite sur les externalités négatives n’est plus tautologique mais entropique. Le besoin n’est réel (dépolluer, assurer la sécurité contre les délinquants) que parce que le marché n’ayant pas d’autre objet que lui-même cherche artificiellement des débouchés pour alimenter la manne financière. Peut-on aller plus loin et dire que les attentats politiques sont une externalité négative du colonialisme, lui-même motivé par l’hubris de l’impérialisme ou de l’hégémonie économique ?
En tout état de cause, cette croissance n’est-elle pas tautologique dès lors qu’elle est marginale et asymptotique ? L’avantage marginal dont tire le consommateur d’une innovation est faible et décroissant. Le profit qu’en tire l’entrepreneur est croissant. Et son coût environnemental est considérable : transport, exploitation de main d’œuvre précarisée, utilisation de matériaux polluants. Voilà un site de vente en ligne dont le positionnement surfe sur la vague écologique qui traduit avec ironie ce phénomène marginal tout en singeant la scientisation de l’économie.
Graphique 1 : confort marginal décroissant[22]

Graphique 2 : impact environnemental croissant[23]

Il nous a fallu apprendre la nature. Et voilà la science. Mais la science des villes. Celle qui ne nous fait plus aimer que les artefacts à l’égard desquels s’exerce notre fétichisme. Artefacts que nous idolâtrons comme le veau d’or lorsque nous confondons le Dieu auquel il est destiné avec son propre matériau, sa fonction avec sa nature. Ces fausses croyances, ces fausses richesses sont contre-productives. Elles nous privent des savoirs qui garantissent notre autonomie et corrélativement notre liberté. Et elles nous détruisent au lieu de nous épanouir.
Voilà pour finir cette chronique, un texte paru dans l’Altérité en mars 2020 motivé par l’angoisse du coronavirus et la croyance bien naïve qu’un nouveau monde allait surgir :
Allium, oxalis, akébia, pissenlit. N’avons-nous, Jeanne et moi, que ça pour nous nourrir ? Il y a bien le prunier. Mais il n’est encore qu’en fleur. La saison des oranges est passée dont il ne reste que quelques confitures. Et le jardin aromatique, j’ai bien peur, est emblématique de la valeur que nous donnons à la surface des choses. Il aurait fallu creuser. Je ne me serais pas contenté de regarder l’harmonie de mon jardin, de composer les volumes et les couleurs pour donner au regard une joie qui ne suffit plus. Il aurait fallu voir le dessous des choses. Creuser, semer, récolter. Sans attendre de l’extérieur qu’il nous nourrisse sous le confortable prétexte de la division du travail.
Me voilà donc, aujourd’hui, incompétent. Professeur sans élève. Et tout juste cueilleur. Je sors de chez moi un panier à la main, réduit à faire la queue devant un supermarché dont l’exclusive compétence de distributeur de produits manufacturés exclut celle d’organiser une pénurie d’espace. Quarante-cinq minutes d’attente dans une queue qui n’a pas avancé d’un mètre. Une queue de vingt mètres. Vingt personnes respectant la distance sanitaire le bec ouvert comme des oisillons.
Des oisillons ? Je ne pensais pas si bien dire. Le conseil d’Etat, hier, a réfléchi à la question posée par le syndicat Jeunes Médecins de savoir s’il ne faut pas aggraver les mesures de confinement. Il ne nous reste qu’à demeurer chez nous et à attendre les ravitaillements.
Mais sait-on au moins ravitailler ? Charles Touboul, porte-parole du Conseil d’Etat, dit : « Personne ne sait faire un ravitaillement d’État, à moins de plusieurs semaines. Il y a des risques logistiques considérables. L’État n’est pas en mesure de faire mieux que les entreprises de distribution qui s’adaptent aux demandes massives des citoyens en organisant des drive et des livraisons à domicile. »
Je ne sais pas suffire à mes besoins car mon savoir est délégué. L’Etat ne sait pas ravitailler car le pouvoir a délégué au privé ses compétences. S’il n’y avait que la problématique de la division du travail. Mais il y a pire. Il n’y a plus d’Etat. Et il n’y a plus d’Etat car il y a une confusion entre la valeur et les valeurs. Entre l’individu et le collectif. La République ne se résume pas à une simple somme d’intérêts privés que le libéralisme satisfait en me privant de ma liberté d’animal social. « L’homme est libre, disait Rousseau, et pourtant il est dans les fers ». Il n’y a que le Contrat Social qui puisse le libérer. La démagogie et la corruption promeuvent la dérégulation. A telle enseigne qu’un service public n’est plus considéré aujourd’hui que comme une valeur négative. D’un point de vue comptable, c’est un coût. Qu’on le donne au privé et il passe à l’actif du bilan. Dites ça aujourd’hui à l’hôpital que nous applaudissons mièvrement la peur au ventre et saisissez, si vous ne l’aviez pas encore compris, la relativité de la valeur.
Alors, qu’est-ce que la valeur face aux valeurs qui sont absolues ?
Il ne nous reste qu’à regarder briller nos lingots d’or dont on nous assure de la valeur intrinsèque : rareté, malléabilité, inaltérabilité, transportabilité, divisibilité ! Mais sont-ils comestibles ?
Il ne nous reste qu’à compter les billets de nos portefeuilles jusqu’à épuisement des seules feuilles dont nous pourrions tout juste nous servir comme papier hygiénique. Lequel, d’ailleurs, non initialement destiné à cet usage, n’a pas plus ma confiance que cette sournoise fiducie.
Il ne nous reste qu’à compter nos actions de sociétés mais la bourse, faible de nos anticipations irrationnelles, a brutalement chuté. En garnirons-nous aussi, comme de la monnaie fiduciaire, nos toilettes en pénurie ? Nenni car elles sont, aujourd’hui, dématérialisées. Ce qui reviendrait, pour le dire vulgairement, à se torcher avec de la fiction.
Il me reste à me demander ce que je vaux, ici, impuissant dans mon jardin. Car je ne sais rien. Nous ne savons plus rien d’autre que le capital qui nous divise.
Dès à présent, apprenons à cultiver notre jardin. Pas celui de l’agriculture qui emploie 5% d’une main d’œuvre formée à rompre la biodiversité pour alimenter nos supermarchés. Mais l’autre. Celui, par exemple, que Giono défend dans « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix ». Faisons-en sortir les fruits. Et aussi les raisins de la colère.
[1] Anselm Jappe « La société autophage » La Découverte poche 2020.
[2] Jean Giono, « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 216.
[3] Ibid. Anselm Jappe page 19.
[4] Ibid. Anselm Jappe page 49.
[5] Frédéric Lordon « Capitalisme, désirs et servitudes » La fabrique éditions 2010.
[6] Ibid. page 54 « Il s’agit d’aligner le désir des enrôlés sur le désir-maitre ».
[7] Ibid page 85.
[8] Ibid. page 76.
[9] Ibid. Anselm Jappe page 52.
[10] Ibid. Page 53.
[11] Jean Giono « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix » Editions Héros-Limite 2013.
[12] Ibid. Lettre aux paysans page 84.
[13] Ibid. page 88.
[14] Jean Giono « Les vraies richesses » Préface, Les cahiers rouges, Grasset 2002 page 22.
[15] Ibid. Lettre aux paysans page 71.
[16] Ibid. page 72.
[17] Ibid. « Les vraies richesses » Les cahiers rouges, Grasset 2002 pages 50, 53.
[18] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 219.
[19] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 page 218.
[20] Ibid. « Les vraies richesses » Grasset 1937 pages 54, 55.
[21] Le marché de la sécurité croit de 4 à 5% par an. Par sécurité on entend : la sécurité privée (77.5% du secteur) qui recouvre les services de garde et de patrouille, ceux de transports de fonds, et ceux d’agents de sécurité, à l’exclusion des services de la police. Les activités liées aux systèmes de sécurité qui représentent 19,5 % du chiffre d’affaires du secteur. Il comprend les activités des opérateurs de surveillance et télésurveillance des systèmes de sécurité, ainsi que l’installation et la maintenance des systèmes. Les activités d’enquête, qui comprend notamment l’activité des détectives, ne représente que 3 % de ce chiffre d'affaires. Le secteur de la sécurité a été touché à la baisse par la crise du coronavirus. Mais il doit aussi sa croissance aux attentats de 2015 et 2016. Sources : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5758520
[22] https://la-mode-a-l-envers.loom.fr/renoncer-confort-marginal-comment-coronavirus-montre-sortir-modele-consommation/.
[23] Ibid.
La revue L’Altérité vous propose deux romans qui posent de manière très intéressante la problématique de la fiction et de la réalité dans l’écriture d’une œuvre littéraire. Ce sont « Les nuits de la peste[1] » d’Orhan Pamuk et « En Syrie[2] » de Joseph Kessel. Déclarer, comme le font certains romans ou certains films, qu’une œuvre est tirée de faits réels risque de lui conférer un caractère anecdotique et n’a pas d’autre objet que de solliciter l’égocentrisme voire le voyeurisme du lecteur en l’installant dans une situation où il peut s’identifier mais en le laissant suffisamment à distance pour qu’il puisse jouir sans risque du caractère exceptionnel de la situation. C’est limiter son implication en le privant d’une expérience universelle et en lui faisant croire que la vérité est plus extraordinaire que la fiction alors, pour reprendre un terme de Georges Semprun, que cette dernière lui est totalement rétive.
« Les nuits de la peste » est un livre très paradoxal qui assume parfaitement son caractère fictif et romanesque mais qui en même temps ne cesse, dans le cours de la narration, d’affirmer la véracité historique des faits et du contexte à l’intérieur duquel ils se déroulent en rappelant les sources sur lesquelles il se fonde. Ce souci très appuyé de transposition pseudo historique confine parfois à une naïveté vériste comparable à celle qu’on retrouve dans « Tintin » lorsque Hergé reproduit dans une de ses vignettes la page d’un journal ou d’un document authentifiant l’objectivité d’un fait.
La narration est sous tendue par trois ressorts. L’écrivain Orhan Pamuk écrit le livre en se masquant derrière une historienne fictive, Mina Mingherli, racontant une épidémie de peste ayant décimé l’ile imaginaire de Mingher en 1901 à partir des lettres écrites par Pakizê, « troisième fille du trente-troisième sultan ottoman Mourad V »[3], à sa sœur la princesse Hatijê jusqu’en 1913. Cette fiction s’inscrit, semble-t-il, dans le contexte réel des dernières années de l’empire Ottoman (L’ile de Mingher en constituant le microcosme métaphorique) caractérisé par « un nationalisme ayant profondément imprégné la société turque, au point que les ethnologues et les historiens évoquent la diversité passée du peuplement de l’Anatolie et de la société ottomane[4] ». Elle s’inscrit également dans la volonté de transposer de façon romanesque les problématiques de la crise du COVID 19 qui a bouleversé le monde entre 2019 et 2022, avec la difficulté d’imposer une politique sanitaire commune à la diversité culturelle et religieuse mondiale. Mais il n’y a pourtant pas moins scientifique dans « Les nuits de la peste » que cette relation historique de l’épidémie sachant que Pakizê n’est pratiquement jamais sortie de chez elle pendant toute la période de l’épidémie et que ses connaissances ne sont alimentées que par les témoignages que lui en fait son mari, le docteur Nuri. Mina Mingherli va même jusqu’à invoquer la subjectivité féminine de la princesse, son talent, sa sensibilité, sa curiosité. Ce sont ces éléments mêmes qui l’ont poussée, dit-elle, à transformer une étude historique en roman parce que « la science historique ne permettait pas de saisir les motivations subjectives qui animaient les acteurs de cette courte et dramatique période et, jugeant que l’art du roman serait plus à même d’en rendre les raisons, j’ai cherché à concilier les deux genres ».
On retrouve chez Joseph Kessel dans le livre « En Syrie » cette hésitation entre la vérité historique et la passion du roman lorsque dans un post-scriptum, il précise qu’il a fait œuvre, dans cet ouvrage, de romancier (et d’aventurier ?) plus que de journaliste politique en raison de « …la prédilection d’un écrivain à raconter de belles histoires[5]… ». Alain Genestar écrivait dans « Polka » d’octobre 2015, un édito intitulé « Joseph Kessel envoyé spécial en Syrie ». Il disait que ceux qui souhaitent faire de la politique étrangère dans les Proche et Moyen Orient feraient bien de lire « En Syrie », carnet de voyage écrit par Kessel en 1926 afin de saisir la complexité de cette région (vingt-sept religions, dit Kessel, dont chacune tient lieu de nationalité[6]). Vingt-sept religions, ajoute-t-il, mais un seul culte, celui de l’argent[7].
« En Syrie » n’est donc pas tant un manuel à l’usage des diplomates opérant dans la région. C’est un rappel à l’humilité des grandes puissances lorsqu’elles ont des velléités interventionnistes douteuses. Mais ce n’est pas ce que dit Kessel qui critique les erreurs commises par le mandat français, légitimant implicitement l’immixtion historique de la France dans cette région. D’ailleurs, il consacre un chapitre au capitaine Colet[8] dont il vante les grandes aptitudes d’adaptation. Il consacre également un chapitre aux « Escadrons Tcherkesses[9] » dont il fait l’apologie des qualités guerrières de « ces cavaliers du Caucase formés par les Turcs à combattre les rebelles »[10].
Voilà peut-être ce qui est le plus déstabilisant dans le roman « Les nuits de la peste » car plutôt que d’utiliser le genre du roman métaphorique, centré sur le personnage principal autour duquel tourne l’intrigue[11], l’auteur « malmène » le lecteur en lui faisant croire qu’il rompt le pacte fictionnel afin d’asseoir sa narration sur de la vérité historique. Il dit, comme une manière d’excuse, « il a pu m’arriver de ne pas respecter la règle du « point de vue d’un seul personnage », règle que j’ai même allègrement violée[12]. Au moment les plus poignants du récit, le lecteur trouvera donc des chiffres, des notes informatives, des digressions sur l’histoire politique. (…) Ainsi ai-je essayé de voir l’univers chatoyant des lettres de Pakizê à travers les yeux d’autres témoins afin que mon livre penche tout de même un peu du côté de l’Histoire ». Pamuk évoque en effet, par le truchement de son personnage, les consuls et les historiens – auxquels il ajoute d’ailleurs l’épithète d’officiels – les archives françaises et anglaises, celles d’Istanbul et de Mingher. Or si le lecteur n’a pas la culture historique nécessaire pour départager le vrai du faux, il peut être noyé dans un monceau de détails pas toujours utiles à notre sens pour saisir l’esprit de cet ouvrage long de plus de 800 pages, virtuose certes[13] mais néanmoins, nous a-t-il semblé, parfois ennuyeux.
Peu importe si « Les nuits de la peste » et « En Syrie » ont en commun de poser la question de la réalité historique et de la fiction dans le roman, ils n’alertent pas moins le lecteur sur les risque hégémoniques des interventions occidentales : balkanisation, division arbitraire de l’empire ottoman.
Ces tentatives d’intervention – souvent d’ordre militaire dont les objets sont aussi confus que la pacification d’une région (le motif premier de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine était de « démilitariser et de dénazifier l’Ukraine », l’invasion pure et simple, l’installation d’avancée économiques ou stratégiques – échouent car elles ne sont pas préparées à la guérilla dont Kessel notamment illustre les caractéristiques d’une troublante actualité : « par une échelle branlante, on accède au toit, à la terrasse plutôt, fortifiée de sac à terre, et où veillent les guetteurs ». Plus loin, il écrit « Quel fouillis de murs, de murettes, de ruelles, de portes ». Il ajoute encore : « Les seuls ornements uniformes sont les cartouchières, enroulées autour de la poitrine et les fusils qu’ils portent tous à la main pour une riposte immédiate »[14].
Impuissantes face à des interventions au sol où le risque d’enlisement est connu, les « Grandes Puissance » occupent l’espace aérien. Déjà, dans « En Syrie », Kessel l’évoque : « Nous allons faire un petit crochet, me prévient mon pilote, tandis que nous nous dirigeons vers l’appareil. Je dois bombarder Soueïda ».
La diversité religieuse est également un obstacle auquel les occidentaux et le moyen orient lui-même se heurtent mais pis que la diversité ou la volonté hégémonique d’un courant extrémiste tel que, par exemple, souhaite l’imposer le Hamas en Israël ou le Likoud dans la bande de Gaza, c’est la mauvaise foi qui compromet toute tentative de règlement des questions politiques et diplomatiques dans ces régions. Kessel le montre en évoquant la question des Druzes poussés à l’hypocrisie à cause de leur situation tellement minoritaire face à l’islam dominant[15]. N’en est-il pas ainsi aujourd’hui de l’islamisme capable des pires atrocités dont les imams ne peuvent ignorer qu’elles sont contraires au Coran, acculé à la radicalisation pour lutter contre la domination occidentale ?
Illustration L'Altérité

[1] Orhan Pamuk « Les nuits de la peste » Folio 2023.
[2] Joseph Kessel « En Syrie » 1926 Editions Folio.
[3] Ibid. page 15.
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9clin_et_chute_de_l%27Empire_ottoman
[5] « En Syrie », Joseph Kessel, Edition Folio page 14.
[6] Ibid.
[7] Ibid. page 17.
[8] Chapitre 9, intitulé « Capitaine Tabou » Ibid. pages 69 à 75.
[9] Chapitre 8, intitulé « Les escadrons Tcherkesses » Ibid. pages 60 à 68.
[10] Ibid. page 36.
[11] On pense notamment au livre de Jean Giono « Le hussard sur le toit » où le héros, Angelo Pardi, traverse la Provence dans les années 1830 pendant une épidémie de choléra.
[12] Henry James cité par Orhan Pamuk lui-même, page 18. Voir à ce titre LAPOUJADE David, « Henry James : perspective et géométrie », Études anglaises, 2006/3 (Vol. 59), p. 319-328. DOI : 10.3917/etan.593.0319. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2006-3-page-319.htm
[13] « Les nuits de la peste » page 17 : « L’art du roman repose sur le talent de raconter notre histoire comme si elle avait été vécue par d’autres, et l’histoire des autres comme si nous l’avions vécue ».
[14] « En Syrie » page 23.
[15] « En Syrie » page 35.
Valentina Casadei raconte, dans « Plainte contre A », l’histoire d’une femme venue porter plainte contre X pour un vol de portefeuille. Mais le policier qui l’accueille est un homme circonspect et pertinent. Alors la dame, à la vue de la liste des infractions qui sont énumérées sur le mur, devant elle, change son fusil d’épaule et raconte les blessures causées par un homme rentré dans sa vie par effraction. C’est l’histoire de bien des femmes. Sauf que d’habitude la plainte est une lancinante plainte du cœur et du corps, silencieuse, solitaire, clandestine. Porter plainte, c’est se considérer comme une victime. Victime d’une infraction pénale. Le policier, sur sa machine, prend note des faits que lui rapporte la plaignante, les lieux, les circonstances, les mobiles et peut-être que dans ce galimatias, se dessineront les éléments constitutifs de l’infraction ou des infractions dont l’héroïne, en l’espèce, pense être la victime. Le policier enregistre. Seul le juge décidera, au regard des preuves qui seront apportées, s’il faut poursuivre. Et condamner. En attendant, il tape sur sa vieille bécane dont deux lettres manquent, le A et le O. La machine est douée d’une préscience selon laquelle l’amour n’est souvent qu’un mur.
Mais voilà précisément deux écueils auxquels se heurte l’héroïne. Le premier est celui du principe d’interprétation stricte du droit pénal qui suppose, au regard de l’article décrivant telle ou telle incrimination, que les faits coïncident exactement avec ses éléments constitutifs, matériels et intentionnels. La plaignante n’a que sa poésie, la métaphore, le chagrin et la pitié d’un bienveillant policier pour justifier une action. Le second écueil est d’ordre socio culturel et résulte d’une conviction hétéronome selon laquelle une femme mal aimée est une victime dépourvue de toute aide, tentée d’instrumentaliser le droit pénal avec toute la sincérité et la légitimité d’un amour déçu.
Un homme est entré masqué dans la vie de la plaignante. Ainsi, il s’est fait remettre son amour tandis qu’elle s’est remise toute à lui dont il a disposé de la vie sans droit. Il a mangé à sa table et dormi dans son lit sans contrepartie de l’amour. Il a dégradé cet être réifié. Puis il l’a abandonnée sur l’autoroute sans omettre de lui voler son innocence avec la violence du silence plus éloquent qu’une rupture.
« non, rien de tout cela
il ne m’a jamais touchée
pas même quand nous faisions l’amour
il repoussait l’intimité comme une tarentule venimeuse
moi pour lui »[1]
« je pourrais vous montrer que je n’ai pas de bleus
ni cicatrices,
ni coupures
ni brulures
et ce que l’on ne voit pas
comment le décrire ?
le juger ?
le condamner ? »[2]
L’auteur des faits ci-dessus évoqués est le maitre de l’omission. Il ne vole pas. Il ne frappe pas, il ne téléphone pas, il n’utilise pas de fausse qualité, il ne vend pas ce qu’on lui a prêté, ne fuit pas les autorités, n’a pas eu à payer le dentifrice qu’elle lui a donné ni les pâtes à la tomate de sa mère où il était invité. Il ne couche pas. En fait, il n’aime pas. Il est le creux du moule, une abstraction, une négation. Il est le contraire d’une incrimination.
« pendant longtemps, j’ai donné
donné
donné
trop donné
à une coquille vide
me vidant à mon tour »[3]
Pour autant, l’homme est-il innocent ? Le policier s’apprête à enregistrer la plainte. Mais l’héroïne hésite. Moins à cause de l’inconsistance juridique des charges qu’elle invoque que par la culpabilité d’avoir été aimante et naïve, de ne pas avoir su faire. D’être incompétente. Et d’assumer la faute. Car c’est bien connu, la victime perd toujours la confiance en elle-même. Mais là est toute la question. S’il y a plainte, il y a victime. Victime de qui et de quoi ? Victime par nature ? Victime d’être femme ? Victime d’être une construction masculine ? Victime d’être faible ? Dans « Habiter la blessure » [4], Valentina Casadei dit en parlant de l’homme :
« Tu t’en vas
avec la queue
qui efface
tes traces
par terre »
Elle dit, dans « Plainte contre A » :
« maintenant avec ma queue j’efface toutes mes traces par terre »
L’un fuit ses responsabilités dans la négation de soi. L’autre les assume dans une démarche de dévictimisation. Enregistrer la plainte ?
« Mais je dis à l’inspecteur
De ne pas le faire
J’ai tiré une leçon d’A »[5]

[1] Valentina Casadei « Plainte contre A » page 19 aux Editions Maintien de la Reine 2023.
[2] Ibid. page 20.
[3] Ibid. page 25
[4] Valentina Casadei « Habiter la blessure » page 69 aux Editions du cygne » 2023.
[5] Op. cit. Valentina Casadei page 52.
Aujourd’hui, il pleut.
Le cerisier rose a perdu ce matin ses pétales que la pluie a collés sur le sol.
Clairsemés et diaphanes, ils dessinent une faïence sur les carreaux gris que bleuit la pluie.
Dans le grès vernis le reflet du ciel.
Du ciel gris. Rose et gris.
Les pétales mouillés sont posés sur le ciel.
Semés sur des carreaux transparents, suspendus, ils marchent sur nos têtes.
Le reflet du ciel, le reflet de l’eau.
Et dans le ciel et l’eau, le cerisier miroite avec ses grappes gourmandes,
Empesées par la pluies.
Un vert tendre tout autour lui faisait comme un lit
De jeunes pousses adolescentes.
Rose et gris, vert et rose.
Dépêchons-nous avant qu’il ne dépose ses fleurs éphémères,
De jouir de sa courte saison
Car bientôt sur la pelouse recouverte de flocons
D’un rose délavé, les pétales finiront de faner.
Tombent les pétales, les pétales roses.
Voltigent au vent du printemps
Comme la peau du ciel qui desquame.

Mutualité
Je voulais l’aider, alors j’étendais la lessive
Elle voulait m’aider, alors elle cherchait le bois
Je voulais l’aider, alors je repassais ses soies
Elle voulait m’aider alors elle postait mes missives.
Je voulais l’aider alors je faisais la poussière
Elle voulait m’aider alors elle plantait les clous
Je voulais l’aider alors je plantais les choux
Elle voulait m’aider alors elle portait les pierres.
Je voulais l’aider alors je vidais les poubelles
Elle voulait m’aider alors elle faisait les carreaux
Je voulais l’aider alors je cousais ses accrocs
Elle voulait m’aider alors elle séchait la vaisselle.
Je voulais l’aider alors je faisais les courses
Elle voulait m’aider alors elle posait l’enduis
Je voulais l’aider alors je dressais le lit
Elle voulait m’aider alors elle tenait la bourse.
Je voulais l’aider alors je cherchais le bois
Elle voulait m’aider alors elle étendait la lessive
Je voulais l’aider alors je postais ses missives
Elle voulait m’aider alors elle repassait les draps…
Photographie L'Altérité
La poire
Si je dis « la poire »,
Le mot me la figure.
Mais si je dis « la poire »,
Pas « la figure »
Mais bien « la poire », « la poire »,
« La poire » et encore « la poire »,
Le mot s’envole.
Il s’abstrait de l’objet qu’il désigne.
Il n’a plus de figure
Ni de signe
Il n’est plus qu’objet
Être objectif
Itératif
Ex nihilo sans histoire
Mais il n’est pas « la poire »
Ni « la pomme », d’ailleurs.
D’ailleurs ou d’ici.
C’est une utopie
La poire aboie
Mais la poire à boire,
Nenni.
Elle a perdu sa chair
Elle a perdu sa pulpe
Mais aussi, sa chaire
Où elle ne se disculpe
Plus de n’avoir de goût.
Car si je goûte la poire
Je reconnais le fruit
Point n’est besoin d’y voir
Elle est la même la nuit.
Mais si je la goûte
Et la goûte et la goûte
Et encore la goûte
Le goût se met à réfléchir
Il pose ses poings sur les hanches
Et doute d’avoir eu quelques manches
Avec elle pour s’en rafraîchir.
Qu’une question épluche la poire
Et quoi faire de cet effeuillage ?
Cette analyse n’est que brouillage
D’une synthèse péremptoire.
Illustration L'Altérité

Les bananes de Côte d’Ivoire
Après les fraises
Les cerises
Et leur peau qui d’aise s’irise
Au soleil de mai
Mais les bananes de Côte d’Ivoire.
Après les cerises
Les melons
Après les melons
Les pêches
C’est selon
Que se dépêchent
Les arrivages
Mais sans ambages
Les bananes de Côte d’Ivoire.
Après les pêches
Le raisin
Blanc et noir
Au sucre d’or sur les bords
Des lèvres ouvertes
Mais les bananes de Côte d’Ivoire.
Après le raisin
Les poires
Rousses et vertes
Puis les pommes
Rouges et jaunes comme
Les bananes de Côte d’Ivoire.
Après les pommes
Les mandarines
Après les pommes
Les clémentines
Et les treize desserts
Sur la table qu’on dessert
Et les bananes de Côte d’Ivoire.
Montage L'Altérité "Saturne dévorant un de ses fils" d'après Goya 1819 - 1823

Mais si le rien n'est pas comment peut-il ne pas être ?
Lors, on m’avait caché de la mathématique,
Repère orthonormé et valeur dérivant,
Que cette science pût être aussi poétique
Que la feuille d’automne emportée par le vent
Ou la mer agitée très sinusoïdale.
Les yeux par la fenêtre, il me souvient d’antan
Les vaines analyses infinitésimales
S’envolaient au dehors tout en tourbillonnant.
Mais si l’on m’avait dit que la feuille d’automne
Eût pu tout en tombant se rapprocher du sol
Infiniment mais sans jamais, cela m’étonne,
En atteindre l’abscisse poussée par Eole,
J’aurais alors compris que le rien en ces mondes
N’est pas. Vois mon ami j’approche du trottoir
Cueillir cette colchique avant qu’on ne la tonde
Mais la dure asymptote empêche de l’avoir
De ma main à la fleur d’infinis décimales
S’éloigne du zéro, pathétique fiction.
J’ai cassé une pierre et cassé sa fractale
Pulvérisé la terre à perdre la vision
A la fin de l’été de cette roche infime
Répétitive infiniment ratiocinée
Et restera toujours enfouis dans l’abîme
De mon âme entièrement hallucinée.
Mais si le rien n’est pas, si le rien ne peut être
Ce poème n’est-il une contradiction ?
Comment se peut-il que le rien ne puisse être
Puisque le rien n’est pas par définition ?
Illustration L'Altérité

Jean
Jean prenait en voiture
La route qui descend
Du village aux cultures
Sur à peine deux cents
Mètres jusqu’au jardin.
Il allait, subreptice
Ramasser à la main
Pour lui quelques épices
Et enfin revenir
Jeter dans sa marmite
La poignée à blondir
Parfumant tout le site.
Il prenait sa voiture
Lui devant, à sa place
Et maître de l’allure
Où il va se déplace
Et fond dans la chaleur
Du mirage qui vibre,
Disparaît en douceur
Nonobstant le calibre
Comme un bonbon en bouche.
Il va dans le canton
C’est à peine s’il touche
Le volant du menton
Mais on le reconnaît
De la lunette arrière
Sa couronne apparaît
Ainsi que sur la bière
Les fleurs et le ruban.
Dans le gris corbillard
Jean descend au jardin
Fondu dans le brouillard
Et du petit matin
Et de notre mémoire
Jean descend au jardin
Dans l’entrelacement
Des ronces et chiendent.
Photo L'Altérité
