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ROSTAGNAT Hervé

Hervé Rostagnat est né en 1955 à Suresnes. Il a vécu à Paris où il a fait ses études pendant ses vingt cinq premières années. Il rejoint Nice au début des années quatre vingts. Il termine ses études de droit et devient enseignant en économie gestion, d'abord en établissement privé puis il rejoint le public où il enseigne en lycée professionnel jusqu'en 2020, année à compter de laquelle il prend sa retraite. Il créé en 2016 la revue littéraire L'Altérité où il rassemble un certain nombre d'autrices et d'auteurs. Il s'entoure de collaborateurs qui oeuvrent gratuitement pour la revue. L'Altérité publie des chroniques littéraires, des essais, des articles, des romans, des oeuvres épistolaires mais au fil du temps c'est la poésie qui va prendre le dessus sur l'ensemble de la production littéraire. 

Hervé Rostagnat "Ascension"

📖 Poésie
📅 lundi, 25 août 2025 17:49

En haut du col,

Là où la route tremble,

Je m’arrêterai.

Dans l’ombre du chêne

Je me baignerai.

Le vent me servira à boire.

Puis à l’arrivée,

Mon palais et ma langue

Absorberont

La première goulée d’eau

Avant que je n’aie dégluti.

 

 Photo L'Altérité
Col de San Colombani 2

"Bardot", Hervé Rostagnat

📖 Poésie
📅 mercredi, 13 août 2025 10:06

   Sont-ce ses mains, sont-ce ses seins, est-ce sa bouche, au coin, une mouche ? Est-ce son sourire ou le Joker qu’elle tire de sa manche ? Sont-ce ses hanches, Est-ce son cou, sont-ce ses joues d’une oreille à l’autre plissés comme les gorges du Wadi Rum ?

   Qu’à cela ne tienne, viens mon Étienne, viens mon apôtre, mon homme à moi sans artefact. Mais quoi, rompant le pacte, vois-je entre tes jambes un repentir ! Palimpseste ! Tu marches à l’amble bardot ! Ton fardeau ne m’inspire que peste ou bien pire.

   Adieu ma réplique, mon faussaire, mon inauthentique, mon frère frelaté. Qu’ai-je à faire aujourd’hui sinon à me toucher ?

 

Illustration : https://www.wikiwand.com/

Bardot

"Incendies Ailés" de Catherine Andrieu ou l'incandescence de la mémoire par Hervé Rostagnat

📖 Chronique littéraire
📅 mercredi, 30 juillet 2025 10:23
 
Tous étaient stupéfaits et se disaient, perplexes, l’un à l’autre :
— Que peut bien être cela ?
D’autres encore disaient en se moquant :
— Ils sont pleins de vin doux !
Acte des apôtres chapitre 2
 
    Quelle plus belle expression de la dualité que ce texte de Catherine Andrieu intitulé « Incendies ailés ». Sont-ce ses ailes d’ange qui brulent sous l’effet du désenchantement ou celles d’Icare fondant sous la proximité du soleil de l’insolence ?
 

Et nous, trop ivres de lumière,

Ne savions pas encore que les jours dorés s’éteignent

Comme des lampes sous le souffle d’un vent froid.

 

  Sont-ce les feux de la passion qui volettent comme l’Esprit Saint, l’esprit sain dirait l’agnostique poétesse, au-dessus de sa tête et de celle de ses compagnons, esprits de géométrie et de philosophie dans une universalité du langage accompagnant cette jeunesse dans l’Aix de leurs vingt ans ?

   S’agit-il encore de la violence qui brule dans le cœur de Catherine, irrémédiablement : violence dans la beauté et le bonheur, violence dans la désillusion ? Chez elle, la fureur de vivre est à double tranchant. Le couteau est de lait, la lumière qui éclaire est aussi éclatement, déchirure, éventration, dévoration. Le soleil est ivresse, il éclabousse et tranche. Et même le bleu et l’azur, couleurs de l’alliance, cinglent, éclatent, foudroient.

   Si la poésie de Catherine Andrieu est résolument céleste, elle est aussi foncièrement imprégnée d’une douloureuse corporalité. « Incendies Ailés », c’est ce mélange entre l’azur méditerranéen et le poids du ciel de Saint Louis ou d’ailleurs, ciel noir, palpable, ciel cuivré fusionnant, fracturé ou en lambeaux comme l’esprit et le corps de la poétesse désormais troublés par la psychose. Tout au long de cette commémoration de sa jeunesse à Collioure ou à Aix en Provence, Catherine Andrieu évoque une puissante relation physique à l’environnement, une implication charnelle telle qu’elle fusionne avec les éléments. Corps, pieds, sueur, sang, doigts, mains, veines, peaux, lèvres, bouche, yeux, regards, ailes, ventre, tempe se mêlent à la mer, au sel, aux vagues, à l’écume, à la poussière, à la roche, à la pierre, au vent, aux cendres, à la foudre, aux éclairs et au feu.

   Cette poésie-là, est celle de l’état, celle du je et du nous, de l’enfance, de la liberté, de l’ivresse, de la violence au couteau, aux griffes et au sabre, celle de la folie, du rêve, du rire et non des larmes, jamais de larmes, pas une versée malgré cette nostalgie et la sauvagerie de la capitale, vorace à l’instar de la cruauté des bêtes sauvages, et pourtant tant aimée. Son chat Paname est un contre-feu, tigré soit, mais lové sur les genoux, éternelle vigie contre le temps qui passe.

 

 Mais parfois, la nuit,

Je sens encore Paname sauter sur les berges du souvenir,

Mon chat libre, éternel,

Et le Canal de l’Ourcq reflète dans mon esprit

Des éclairs de ce Paris que j’ai aimé à en mourir.

(…)

Je caresse Paname, son ronron est une vague,

une oscillation douce entre l’hier et l’inconnu,

une rivière qui me guide vers un rivage sans nom.

 

Pentecôte, coupole de la chapelle Minischalchi dans l’église Sainte-Anastasia, à Vérone (Italie), par Angelo di Giovanni (1506).

Pentecôte, coupole de la chapelle Minischalchi dans l’église Sainte-Anastasia, à Vérone (Italie), par Angelo di Giovanni (1506).

Hervé Rostagnat "Sur les marches"

📖 Poésie
📅 mardi, 08 juillet 2025 22:01

Sur les marches.

Le vent se lève.

Et la pluie ?

Peut-être en rêve

Pendant la nuit.

Les feuilles sèches raclent le sol

Et à mes pieds elles tourbillonnent.

Dans l’air un avion résonne

Ou le tonnerre ou le feu d’une chasse prématurée

Ou le meurtre d’un homme

Tombé dans la nasse d’une curée.

Le souffle monte du vallon

S’enfle sur le chemin

Des chênes qu’il débroussaille.

Il débouche dans mon jardin

Gros de cette ripaille,

Gonfle les draps et mes joues

Entonne le toutim des orgues

Dont il joue 

Puis laisse à la nuit

L’intime chant du monde.

 

 Photo L'Altérité

Une nuit dorage 7 bis

Hervé Rostagnat "La nuit"

📖 Poésie
📅 mercredi, 25 juin 2025 08:11

   Ô bienheureux homme qui avant la nuit aspire à la nuit, lourd des travaux qui ont fait choses nouvelles ou des marches d’amitiés sur des chemins de montagne ou des semis qu’il a lancés du profond de sa main, lourd donc d’un jour utilement harassant il aspire au lit, à la paix au repos qu’il prendra tout du long de son dos posé et vibrant comme la corde d’une guitare. Il a le ventre offert aux étoiles, il ne craint ni le loup ni le voile d’ombre qui flotte comme une mantille sur le peuple des ténèbres. Il a assez de paix en lui pour boire le verre que lui tend la nuit jusqu’à la dernière goutte de rosée, essoré au matin de bonne fatigue.

   Moi, bienheureux ami, la nuit me dédaigne. Se refuse. Ni ne m’aspire dans ses voiles morphiniques ni ne m’inspire le désir d’abandon, celui que le soir instille dans la gîte de sa barque. Pourtant, lourd aussi de la tâche, mais compulsive, mon corps résonne mais tendu comme l’arc il ne décoche plus rien et s’épuise la nuit à remonter la pierre récalcitrante. 

   Je dors sur le ventre et toi sur le dos. Je remâche des maux et tu panses les plaies bienfaisantes d’être au monde comme le chêne confiant en ses racines. Tu t’offres et je me cache. Tu couvres juste le bleu de tes yeux et j’abrase les miens au sable du sommeil cherchant en vain à réapprendre le dormir. Tu jouis du soir et fonds dans la nuit que tu épouses, j’en repousse les limites et la répudies feignant de l’aimer dans l’éternelle vigilance, pathétique résistance à l’être

 

Photo L'Altérité

Insomnie

« En Corse » de Jean-Claude Crespy ou une recherche de la vérité.

📖 Chronique littéraire
📅 mercredi, 04 juin 2025 16:05

   Dès le premier poème, « La rade de Toulon » Jean Claude Crespy donne le ton de son recueil « En Corse »[1]. Le titre, d’abord, rappelle le carnet de voyage de Joseph Kessel intitulé « En Syrie » qui évoque la complexité pour le colonisateur de faire de la politique étrangère au Moyen-Orient en raison d’une diversité culturelle que l’occident est incapable de maitriser : « vingt-sept religions, écrit Kessel en parlant de la Syrie, dont chacune tient lieu de nationalité ».

   « En Corse » est le carnet de voyage de Jean-Claude Crespy sur l’ile, qui avance dans Le Palais Vert avec les précautions et la délicatesse d’un homme éclairé. Non seulement il évite l’écueil des clichés pittoresques qui participent d’une ignorance de l’ile par ceux qui la réduisent à un pur objet de consommation, mais il progresse dans son ouvrage avec un souci historique qui lui ouvre les portes d’un Palais dont il n’ignore pas les ruines d’une malheureuse sanctuarisation. Quid en effet de « La rade de Toulon » ? Ici, ça pue le Styx et le vieux telle la dernière traversée vers le monde perdu que rejoignent des retraités en adoration du Dieu Napoléon. Ça pue le tour opérateur et le paradigme capitaliste inspiré de l’hégémonique plan Marshall tandis que çà et là gisent les carcasses d’une flotte sabordée en réponse à un autre colonisateur venu occuper la France libre dans le but de participer, avec les italiens, à la « protection » de la Corse.

   Voilà, nous montre Jean-Claude Crespy, dans une trentaine de textes d’une grande beauté poétique, une Corse qui se construit, de l’antiquité jusqu’à nos jours, contre la convoitise et l’oppression, abritant un peuple habitué à la sédition face à l’ennemi – phéniciens, étrusques, carthaginois, romains, pieds noirs et flics en tout genre – forgeant une résistance résistant jusqu’à l’illégitimité de bandits, nationalistes, justes et maquisards.

 

« Il a tout essayé rencontré chaque édile

sondé les autochtones, trublions et factieux

passé des nuits à parcourir des cartes

où tout semble proche et soudain si facile

s’il n’y avait le passé les luttes d’Aléria

les morts si lourds sur les balances d’Etat

Qu’est-ce que la vérité ? - ... »[2]

   

   Jean-Claude Crespy poursuit son voyage entre le lustre du républicanisme Paolien et la luxuriance de l’oubli, entre la pubescence d’une ile hérissée d’arbousiers, de châtaigniers, de chênes dévorés de lichens et de lierre et de chemins perdus autant dans les restanques au vert flocage que dans l’indépendance politique, entre les plages désormais vaines, fluorescentes de parasols et la gloire de l’antique commerce alimentant Rome d’huitres, de sel et d’amour, inhumée sous les tumulus. A quoi bon la citadelle de Corte et la tour de Nonza si la Corse reste béante aux déferlements saisonniers et aux subsides continentales palliant une désertification néanmoins richement sauvage de fruits pourrissant profitant aux porcs en divagation ; à quoi bon les leçons de Ponte Nuovo si l’indigène à son tour est venu grossir la coloniale pacifier l’Algérie.

   Mais comme cette mort lente est belle et délectable. Telle que l’ocre pelage de la vache sacrée, telle que l’octobre aux talures surées résonnant des chasses et du tintement des cloches. Telle que la messe des morts ou le chant des anciens aux âmes mortes dans les ténèbres urbaines, dernières vigies postées dans les villages accrochés au flanc de la montagne et chauffés au feu d’arbousier.

 

« J’inspire l’automne et les bois consumés

sous ce culot de feuilles grasses et humides

bridant la flamme à un faible tirage

déliant lentement les parfums du bois mort

pour des bouffées de cuirs de chypre et de boisées :

bûches de hêtres de chênes morceau de liège

châtaigniers réhaussés d’herbes aromatiques

quand le feu ouvre leurs gousses de brindilles

se fondant en un encens léger

rustique immémorial qu’on reconnaît –

dernier parfum de cette terre avant l’hiver »[3].

   

   Voilà la Corse de Jean-Claude Crespy, ode d’amour et de nostalgie, de convictions et de circonspection. Voilà la Corse entre le beau et le laid, entre l’avant et l’après, entre l’ancien et le moderne. Mais si le moderne est triste dans le silence et l’abandon, l’ancien est pauvre et frugal. Qui est juste ou criminel ? Oppresseur ou libérateur ?

Mais qu’est-ce que la vérité ?

 

[1] Jean-Claude Crespy « En Corse » chez Encres Vives Collection Lieu N° 416 Printemps 2025

[2] Ibid. page 37 poème intitulé « La sainte face » (II).

[3] Ibid. page 12 poème intitulé « Les feux d’octobre ».

 

Photo L'Altérité

José N et B

 

Franck Courtes "A pied d'œuvre" ou "La liberté d'être esclave" chronique de Hervé Rostagnat

📖 Chronique littéraire
📅 lundi, 28 avril 2025 22:35

   

   Un photographe professionnel décide de quitter le milieu de la photographie pour devenir écrivain. Mais alors que son premier métier permettait, à lui et à sa famille, de vivre confortablement, il doit désormais pour survivre, adopter mille et un métiers manuels qui le rémunèrent insuffisamment et qui lui font connaitre les affres d’une pauvreté dont il se dit, pourtant, que la sienne est relative.

   Sa famille et son entourage se détournent de lui par honte ou par incompréhension en considérant que, de toute manière, il a cherché son nouveau sort et qu’en conséquence, il mérite ce qui lui arrive. Jusqu’où va le libéralisme…

   Ce roman, bien construit, fluide et non dénué d’humour nonobstant la noirceur de certaines situations, présente trois aspects. Il raconte l’histoire très privée du narrateur, qui est aussi l’auteur, sur le ton de l’anecdote légère. Il évoque les différents métiers exercés, les difficultés rencontrées, les souffrances physiques où il voit son corps progressivement se détruire, les rencontres cocasses, les rapports nouveaux qu’il noue avec les ouvriers de l’ubérisation de la société et les personnes qui l’emploient et qui usent, sans vergogne, des plateformes numériques où chacun peut s’inscrire afin de proposer ses services au moindre coût. Autrement dit, il fréquente deux mondes : l’un, plutôt aisé auquel il a appartenu, non dénué d’éthique d’ailleurs pour ce qui concerne le milieu familial dans lequel il a grandi, contrairement aux bourgeois contemporains qui profitent, sans conscience, des travailleurs ubérisés. L’autre monde auquel il appartient désormais, celui de la pauvreté, est constitutif du coût à supporter pour assouvir sa passion de l’écriture.

   Le second aspect de ce roman est économique où l’on voit le narrateur se distancier de sa vie quotidienne pour analyser de manière empirique et pourtant assez détachée, un système économique absurde responsable de ce que les économistes appellent pudiquement les externalités négatives : pauvreté, humiliation, soumission, esclavage, fractures sociales, exclusions, pollution, dérèglements climatiques, charité institutionnalisée, bureaucratie, etc…

   Le troisième aspect est d’ordre artistique et illustre le peu de cas que la société industrielle fait de l’artiste lorsque l’Etat et les collectivités territoriales réduisent, au motif de réaliser des économies budgétaires, les subventions indispensables aux spectacles de toute nature. Car l’auteur, qui ne touchent que 250€ par mois de revenus grâce aux petits travaux qu’il réalise, n’est pas un inconnu en quête d’éditeurs. Il est un écrivain qui publie. Il fait donc partie des rares privilégiés qui ont été retenus par une maison d’édition et qui ont réussi à vendre 5000 exemplaires de leur ouvrage. Pire encore. Car si ce dédain de la société s’exerce contre un artiste, il s’exerce aussi contre un artiste qui publie. Il s’exerce encore contre un artiste qui publie et qui est reconnu par le public et par la profession puisque il est lauréat de plusieurs prix littéraires : prix de la nouvelle de l’Académie Française (2023), prix du roman d’entreprise et du travail (2024), prix SGDL du premier recueil de nouvelles 2013.

   Pauvre, l’auteur de « A pied d’œuvre » ? Nenni. En tout cas, pas suffisamment pauvre pour recevoir la totalité du RSA. Car il reçoit quelques petits virements de sa maman. Et il ne les a pas déclarés…

 

A pied d oeuvre couverture livre Franck Courtes

                                             

"Si loin que l'oiseau" de Catherine Andrieu ou "La lenteur des vaches" chronique de Hervé Rostagnat

📖 Chronique littéraire
📅 lundi, 24 février 2025 08:30

   Après avoir publié en 2019 le livre « Correspondance » aux éditions du Petit Pavé regroupant les échanges épistolaires de 2017 à 2018 entre elle-même et Daniel Brochard, Catherine Andrieu publie un recueil de poésies intitulé « Si loin que l'oiseau » chez le même éditeur, pure transcription de la douleur consécutive au suicide de son ami en janvier 2023.

   Cette douleur est protéiforme. Outre celle que provoque la perte d’un ami, elle évoque dans ses trente poésies la souffrance induite par le remord de n’avoir pas su être suffisamment à l’écoute de cet homme comme elle malade de la schizophrénie. Mais pire encore. Elle souffre d’avoir eu à son égard, précisément dans cette correspondance gravée dans le marbre de l’édition, des propos d’une violence qu’il accuse d’ailleurs avec une résignation plus emprunte de nihilisme que de compassion. Enfin la dernière blessure, celle de la maladie psychique, est la plus terrible car elle est consubstantielle à la poétesse et insoluble dans la mesure où elle est à la fois cause et conséquence de l’instabilité de l’amitié qui a bouleversé Catherine Andrieu et Daniel Brochard.

« Notre correspondance publiée par Jean Hourlier

J’y apparaissais comme une folle échevelée, j’avais besoin

D’intensité et toi de te replier sur ton noyau autistique »

   « La lenteur des vaches » est leur tempo. C’est le juste et métaphorique constat que fait Catherine Andrieu du double enfermement qui les caractérise. Leur prison est cérébrale. Elle est aussi spatiale. Et pourtant, cette lenteur est la marque du début d’une relation dont le trouble n’est pas exclu mais qui est aussi caractérisé par de paisibles bucoliques : vaches, marais, jardin, forêt, promenades, chat, cigarettes fumées ensemble et paroles. Mais parfois trop de paroles s’échangent où s’immiscent mensonges et postures. Bientôt cette lenteur est handicapante, source de conflits et de frustrations, de reproches, de jalousie voire même de mesquine concurrence entre les deux amis : ce sont les livres qu’il ne lui a pas achetés mais qu’elle n’a pas non plus achetés assez tôt, c’est le rêve de l’Himalaya, c’est y penser et savoir qu’on n'ira jamais, c’est le voyage à Manhattan préparé et jamais réalisé, c’est n’avoir pas voulu ni su répondre au cri de détresse, c’est vouloir tellement aimer mais c’est haïr, ce sont des croisières non faites, c’est un cheval qu’on n’a pas acheté, ce sont des paroles qui doivent changer le monde et des désirs qu’on ne change pas, c’est avoir seulement entrevu d’habiter ensemble, c’est avoir voulu voir le corps et ne faire que l’imaginer comme on imagine le voyage et la mort.

   Paroles. Les paroles sont paraboles. Etymologiquement, elles sont illustration, comparaison. Ce que Catherine Andrieu reproche à Daniel Brochard c’est précisément le manque de parole auquel il substitue l’art de la parabole qui, loin de suggérer ici une quelconque morale, couvre le mensonge d’une maladive amoralité. Il s’agit de l’incapacité de Daniel Brochard à éprouver de la compassion et de son indifférence corrélative aux êtres humains dont Catherine ne fait pas exception. Ne la vouvoie-t-il pas dans leur correspondance en se positionnant non pas comme ami mais comme éditeur suspicieux des œuvres qu’elle souhaiterait soumettre à ce mentor supérieur et méprisant, intéressé, « narcissique », « imbu de lui-même », « facho », « égocentrique » ?

   Pardonne-t-elle l’indifférence de Daniel, pardonne-t-elle son geste fatal et la mort dans l’âme qu’il inflige en même temps à ce cœur aimant ? Oui, elle pardonne comme il a pardonné ses cruels reproches. Car entre eux, c’est donnant donnant.

« Dans notre correspondance tu m’as pardonnée

Je te pardonne pour la violence de ton acte »

   Leur violence est commune. Et leurs regrets sont communs. Car la maladie leur est commune.

« Je t’ai reproché tant de choses que je regrette, je pense que j’étais en crise… Dans mon esprit, te rejeter revenait à rejeter la maladie » (correspondance).

   Catherine n’est pas plus responsable qu’il ne l’est. Serait-ce alors Dieu, la transcendante cause de la maladie ? Mais nous savons que Catherine ne croit pas au Dieu qu’elle invente à la fois pour absoudre Daniel et pour se punir de son injustice en même temps que s’en absoudre elle-même.

   La question qui se pose à eux dans ces échanges passionnés est la question de l’identité et de leur confrontation à l’altérité. Sont-ils mêmes ou mèmes ? Il faut distinguer leur communauté d’esprit et leur communauté de culture et c’est bien dans la confusion des deux que se fonde le déchirement.

   Ils sont amis, presque amours. Ils sont psychotiques. Ils sont artistes, poètes et peintres. Ils sont mêmes, ils revendiquent cette absolue identité qui les met en relief par rapport à la communauté du monde. Ils ont le talent, le don, voire le génie qu’elle lui reconnait. Catherine revendique cette identité artistique auprès de l’homme à la « belle écriture stellaire » qui la bouleverse, auprès de son « étoile filante » qui la sidère et dont elle admire le talent qu’elle confond peut-être avec son expérience éditoriale à laquelle elle n’a pas encore eu accès. Ce puissant désir mimétique débouche sur de la jalousie et sur une concurrence un peu mesquine qui envenime leurs relations fondées sur un puissant égo mutuel.

« Tes mots d’amour tes mots de haine tes mots tant pis

Je t’ai perdu deux fois, de ton vivant puis de ta mort »

   Mais ils sont mèmes aussi c’est-à-dire tout le contraire d’un repliement sur soi en raison du langage, de la culture dont ils sont le produit. Il n’y a plus mimétisme mais mémétique car ils reproduisent des comportements par imitation tendant vers une forme de déterminisme social. Ils se retrouvent dans des codes et des schémas exogènes tels par exemple que la monstruosité rimbaldienne dont se revendique à plusieurs reprises dans leur correspondance Daniel Brochard et que ne dément pas Catherine. Il est « le poète maudit » « condamné(e) aux errances de l’autopublication ». Daniel est « Blessé (…) comme Artaud ».

« Si je suis un tel monstre, oubliez-moi » (Correspondance)

 Si je peux rager, pester - par pudeur - contre toute forme d'affection, c'est parce que moi aussi je suis monstrueux (il faut se faire l'âme monstrueuse, disait Rimbaud) ». (Correspondance)

 « Personne n'a jamais percé mon âme comme tu l'as fait. Et il était inévitable que je me fâche avec mon amie. Trop monstrueux, trop inadapté. » (Correspondance)

 « Il faudra qu’un jour l’on m’explique pourquoi la maladie psychiatrique est si souvent liée au cerveau monstrueux du poète, le plus débile, au sens propre, des littérateurs (et le moins scolaire) ... Non, cher Daniel, l’on ne vendra pas du bonheur au poète, il est trop pauvre pour se l’acheter… ». (Correspondance)

   Le « Je est un autre » est une caractéristique identitaire à laquelle Daniel semble particulièrement attaché. La maladie est son identité. L’anormalité est une spécificité qu’il revendique. Il est distinct des autres et il s’isole. Il est à la marge parce que les autres ne peuvent pas le comprendre. Au contraire, Catherine refuse de réduire son identité à la psychose nonobstant sa tendance à l’isolement et à la sédentarité. C’est d’abord ce qui les oppose car, d’une certaine manière, elle tente de le protéger contre lui-même. Mais bientôt, chez Catherine le « je est un même » à force de vouloir se rapprocher de Daniel en raison notamment d’un sentiment de culpabilité où elle tente de s’amender, et de la douleur de la rupture. Puis, le « je est un mème » lorsqu’elle souscrit à ce besoin d’appartenance au monde du poète génial, talentueux, fragile, exposé comme le dit Victor Hugo dans « La fonction du poète ». En un mot, elle renonce à la liberté de ne pas être une exclusive psychotique. Alors peut-être, leur amour se meurt de trop d’identité.

 

Couverture si lon que loiseau contour

« Garder vivante la flamme du poème » recueil de Éric Chassefière ou "La corporalité d'une poésie" chronique de Hervé Rostagnat

📖 Chronique littéraire
📅 mardi, 25 février 2025 08:26

   La poésie est avant tout un acte de vie, dit Éric Chassefière dans un entretien avec Clara Regy.  « J’ai besoin d’écrire pour me sentir vivant, tisser un lien charnel avec le monde. Un désir d’appartenance. (…) Il y avait déjà ce plaisir sensuel à faire naitre les mots du corps, de sa vibration profonde, faire corps du poème, entendre et ressentir à travers lui … ».

   Si l’écriture est un acte qui transpose le réel en un autre réel susceptible d’être appréhendé, elle suppose l’intervention de l’esprit qui est successivement cause et conséquence de cette conversion. Si l’œuvre d’Éric Chassefière évoque, de son enfance à ce jour, les mouvements intenses de son âme, l’esprit qui coule de cette sublimation est aussi le breuvage qui nous tourne la tête. Le lien qui relie le poète au monde n’est pas exclusivement le produit d’une démarche intellectuelle. Il est puissamment corporel et l’ivresse que sa poésie procure tant à lui-même qu’au lecteur participe des sensations du corps, et des lèvres, et de la peau. Les mots « prolongent le corps ». Ils sont le corps du corps. Ils sont tangibles. Ils sont « peau contre peau, pensée contre pensée car ton corps est aussi pensée ».

   Quoi de plus vital alors que cette matérialité dont la douleur est consubstantielle. Sont-ce les douleurs de l’enfance et celles de la nostalgie ? Précisément, le jardin d’Éric Chassefière est aussi celui de la mémoire. Mémoire si proche que le vent souffle sur la peau de la pierre qui est aussi la peau du poète. Et si lointaine que les mots doivent la ressusciter.

   Au matin, il s’assied à sa table devant la fenêtre derrière laquelle il écrit le jardin. Il est à la tâche. Il faut « embrasser le jardin par les mots ». Les mots sont silence. Le jardin est silence. Donc les mots sont le jardin qui, progressivement, devient. Qui redevient dans ce process de réminiscence. Ils sont ce qui l’inspire. C’est-à-dire, ce par quoi, il respire. Ils sont aussi ce qu’il expire, produits de ce souffle où les mots donnent à ressentir. Parce qu’ils sont la vue, l’ouïe, le toucher : « Donner aux mots regard, écoute, pouvoir de ressentir ». Ils traduisent cette corporalité comme le distillat est la traduction du fruit, de son essence. Du substrat, émanent les fleurs et les arbres. La blessure du poète est le bourgeon des mots. Sa nostalgie est la mémoire perdue. Elle est tout ce qu’il pense ne pas savoir. C’est « la voix d’avant les mots », celle du vent, de l’ombre et des murmures. Si le poème est la fleur, il est mot, comme partie du tout. Et si les fleurs sont les mots, alors le recueil est poème tout entier. Il est enfin le jardin.

   La poésie d’Eric Chassefière est substance. Elle l’est à double titre. Elle est la terre, tangible mère nourricière de notre mémoire que les mots exhument. Mais elle est, nous semble-t-il, quête de Dieu, puisqu’il faut bien nommer les manifestations du silence et de l’indicible. Alors voilà que monte l’ivresse, l’étourdissante part des anges.

 

Regarde comme par la dentelle de leurs branches

se mêlent les deux arbres en une longue ligne unique

comme est légère la neige de la lumière

comme de prendre forme dans la même lumière

les cœurs de ces deux arbres se rejoignent

c’est ainsi que tu voudrais dessiner le poème

à la fois l’un et le multiple

silencieux comme le sont ces arbres dans leur communion

la neige ici serait celle de la pensée

caressant les mots de l’effacement dont nous les parons

 

Egon Schiele Peinture sur toile avec soleil couché (huile sur toile 1913, Leopold Museum Vienne, Autriche)

Garder vivante la flamme du poème

"Le jardin est visage" d'Eric Chassefière" ou La rumeur du monde. Hervé Rostagnat

📖 Chronique littéraire
📅 lundi, 17 février 2025 14:26

      Faut-il chercher quelque rationalité dans la succession de ces cinquante poésies comme on cherche du sens dans l’équation aussi dense que le poème ? Faut-il trouver du sens à la chronique comme l’écho de l’œuvre recensée ? Faut-il chercher dans ces vers la cohérence de la mathématique et affirmer que l’œuvre d’Éric Chassefière est une œuvre cosmique ? La lecture de « Le jardin est visage[1] » est une promenade. Une promenade au jardin, soit. Une promenade dans l’abstraction comme on divaguerait dans une œuvre de Kandinsky au milieu des vibrations et de la musique des couleurs. Mais la divagation du lecteur est celle d’un étranger. Car il y a dans la narration poétique d’Éric Chassefière une intimité qui sourd entre le jardin et lui comme la source de l’Être. Cette poésie est à la fois une poésie de l’immanence et de l’ontologie. Elle est l’histoire d’un homme se regardant, celle d’un vis-à-vis, d’un visage à visage de son enfance à aujourd’hui où la proximité entre l’homme et le jardin confine à la fusion. Elle est l’histoire de sa mémoire où réside un peu de nostalgie. Il n’y a pourtant dans ce rapport, non… rapport n’est pas le bon mot car il suggère une hiérarchie, un numérateur et un dénominateur. Il n’y a dans cette union aucune posture ni dans cette évocation aucune figure de style. Tout est échange mais rien dans cette harmonie n’est symbiotique car ni l’homme ni le jardin ne tirent profit de l’autre.

      Dans « Le jardin est visage », tout est questionnement. La beauté du jardin est métaphore du cosmos, profond comme la fleur à moins que la fleur n’en soit la représentation microcosmique. Le jardin est corps. Il est yeux, mains, lèvres, peau, cœur, sang. Il est la beauté. Il est l’indicible. Et comment traduire l’indicible autrement qu’en cherchant Dieu ? Mais le Dieu d’Éric Chassefière est substance. Appartenir au monde en cette fusion c’est être le monde. Le jardin est nature. L’homme est nature. Nul artefact. Nulle production. Le jardin et l’homme sont substance au sens où ils ne sont le produit de rien, ils ne sont le produit d’aucune intervention extérieure puisqu’une substance est précisément ce qui est en soi et est conçu par soi. L’être est jardin. Le jardin est l’être. L’oiseau nait de l’arbre et l’arbre de l’oiseau. Dieu est substance au sens où nul ne peut dire que Dieu est une création de l’univers ni que Dieu a créé l’univers. Dieu ne provient de rien.

      Ainsi peut-on dire qu’il n’y a rien de transcendantal dans la poésie d’Éric Chassefière. Tout est immanence : « immanence de la source… immanence de ce chant… tout se cache en tout… tout vient s’y lire en tout ». Les 55 occurrences du mot « tout » suffisent à montrer, combien dans cet englobement, la nature s’engendre d’elle-même. Elle est incréée. L’Être n’est-il pas alors que dans cette contemplation ? Dans ce questionnement permanent, le poète considère : étymologiquement, il a le nez dans les étoiles. Il y a quelque chose de sidéral dans cette attention qui constitue une forme d’ontologie de l’homme, une sorte d’ontologie extrême au sens où il n’y a d’homme que s’il y a cette extrême attention.

      Revenons à l’univers puisque la réflexion d’Éric Chassefière est sidération. L’espace n’a ni goût ni odeur. Sa poésie fait exclusivement référence aux sens de l’ouïe, de la vue et du toucher. La pluie n’a pas de parfum. Elle chante, elle claque, elle rebondit. Elle est perçue de l’intérieur comme de l’intérieur d’un vaisseau. Mais l’espace a-t-il du son ? L’espace est silence total[2]. Univers et jardin sont silence. Le silence est traduit par des mots. Le silence est l’essence des choses. Du silence, nait la musique et la musique est traduite par la poésie qui chante. Elle est Bach qui scande. Elle est rythme et pulsation. Elle est vibration. Elle est « rumeur du monde ». Elle est « Le chant du monde » Gionien. Le poète donne voix au jardin. Dans cet éther, la musique est abstraction, l’abstraction est la suggestion des choses. Le vent est solaire et de ce vent fleurit l’aurore boréale.

 

« …de la lumière

du vent né de la lumière

du lointain caressant l’ici

avec l’éveil du jour

s’endort la nuit

dont le jardin est premier rêve

écouter jusqu’à ne plus entendre

regarder jusqu’à ne plus voir

s’éveiller à la vérité de soi »

 

      « Le chat fait cercle de son corps ». Et le chat est une onde qui ne se propage pas dans le vide. Des objets, ne subsistent que les contours. Tout est liseré, rive, frontière, lisière, ourlet. Tout est légèreté comme le halo de l’étoile. Tout est fugace : l’instant, l’oiseau, la mémoire, la fleur… Chaque mot exprime, au-delà de son sens intrinsèque ou supputé, une sensation, une impression, un attribut, un caractère. Il y a l’objet et son esprit. La fleur est rose rouge, elle est légère, fugace comme le temps et profonde comme l’espace.

      Il en est ainsi des mots que la langue du poète roule comme des galets au point d’en arrondir les angles et d’en faire disparaitre le sens. Éric Barbier, dans sa préface, dit : « Le jardin est visage, visages aussi de ce que l’on reconnait lui qui échappera continuellement à toute tentative d’appropriation. ». La philosophie est remise en cause permanente de toute certitude. L’approche du concept de substance par Éric Chassefière est spinozienne. La science est son métier. Sa poésie est recherche du sens des mots qu’il tort comme il tort les vérités mais dans la simplicité[3] d’un champ (et d’un chant) lexical qui consiste à combiner les mots, à les presser, à en faire jaillir la multiplicité des sens par l’absurde. Le poète, dans sa quête du beau, raisonne par l’absurde. Ses associations sémantiques sont toutes plus improbables les unes que les autres parce qu’il tourne le langage jusqu’à l’abstraction. Là seulement, peut sourdre une vérité comme celle du jardin-espace qui lui coule dans les veines. Le vent est profondeur des mots. Chez le poète, la synesthésie n’est pas une figure de style. Ni l’oxymore. Elles sont équation : l’inconnu, l’indicible, le « x » (le beau ?) supposent ces filiations verbales. La synesthésie est recherche : « parfum de l’ombre… légèreté d’écoute du feuillage à la blancheur d’une aile de silence… on ne voit que vent pulsation de la couleur… que soleil de l’ombre… silence de la parole… entendre la lumière… ». Le poète écrit l’indicible. Il écrit la beauté. L’indicible beauté. Cinquante poèmes cherchent la beauté.


Chat en boule 2

[1] Eric Chassefière, « Le jardin est visage » chez Encres vives » N° 537 juillet 2024.

[2] Le terme silence est employé 59 fois dans le recueil soit plus d’une fois par poème.

[3] 2% des mots représentent la totalité des occurrences significatives. 18 mots seulement sont répétés 900 fois (de une fois tous les deux poèmes à plus de deux fois par poème).