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FREITAS Hugo

Hugo Freitas

Hugo Javier Freitas est historien, professeur d’Histoire et écrivain à Buenos Aires, en Argentine.
 
Descendant d’émigrants galiciens, croates et uruguayens, il consacre depuis de nombreuses  années ses recherches et son travail littéraire à l’étude des migrations, de la mémoire familiale et des liens historiques entre l’Europe et le Río de  la Plata.

Son intérêt pour ces thèmes est né à la fois de sa formation académique et de sa propre histoire familiale. À partir de la reconstruction des trajectoires migratoires de ses ancêtres, il a développé un vaste travail de recherche dans des archives civiles, paroissiales, migratoires et familiales en Argentine, en Uruguay, en Espagne et en Croatie. Cette quête lui a permis de comprendre que les grandes migrations ne sont pas seulement faites de chiffres ou de processus historiques, mais aussi d’histoires personnelles, de silences, de pertes, d’espoirs et de souvenirs transmis de génération en génération.
Comme historien, il s’intéresse particulièrement à l’expérience quotidienne des hommes et des femmes ordinaires qui ont quitté leur terre d’origine pour construire une nouvelle vie sur un autre continent. Comme écrivain, il cherche à transformer cette mémoire historique en récits humains capables de rapprocher le lecteur des émotions, des conflits et des décisions qui accompagnent toute expérience migratoire.
Il est l’auteur de Raíces en las aguas, ouvrage consacré à la mémoire familiale et aux migrations européennes vers le Río de la Plata. Le livre a été publié en Galice sous le titre Raíces nas augas et en Allemagne sous le titre Wurzeln im Wasser. D’autres éditions internationales sont actuellement en préparation.
Ses récits et ses travaux associent recherche historique, mémoire familiale et littérature, en explorant des thèmes tels que l’identité, l’appartenance, l’exil, la transmission intergénérationnelle de la mémoire et les traces que les migrations laissent dans les individus et les familles.
Pour Hugo Javier Freitas, écrire sur les migrations signifie tenter de comprendre comment les grands mouvements de l’histoire continuent de vivre dans les petites histoires familiales, dans les souvenirs, dans les noms hérités et dans les liens qui unissent encore des continents séparés par un océan.

FREITAS Hugo "Morriña 1909", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 14 juillet 2026 09:22

Lettre de José à sa mère depuis Buenos Aires.

   Chère mère,

   Je ne sais pas très bien par où commencer cette lettre. Cela fait des jours que je pense à toi, à la maison, et à tout ce que j’ai laissé derrière moi en partant ce matin froid, avant l’aube. Je revois encore le chemin humide, le poulailler, la lumière éteinte dans la cuisine à travers la fenêtre. Tout cela m’accompagne, même maintenant que je suis si loin.

   Tout cela me semble un rêve, ou parfois le souvenir d’un souvenir. Je suis arrivé à Buenos Aires sous une pluie torrentielle de janvier, en plein été. J’ai du mal à l’écrire, mais j’y suis, à présent. Le voyage a été long et dur, bien plus que je ne l’imaginais. Il y a eu des jours où j’ai cru ne pas y arriver, des nuits où la peur me serrait la poitrine et où la mer semblait ne jamais finir, et d’autres encore où j’ai pensé faire demi-tour. Je n’aurais jamais cru que ce serait si difficile. Mais j’ai tenu bon. Je pensais à toi, et cela m’a soutenu.

   Cette ville est grande et étrangère, mère. Très grande. Il y a du monde partout, des accents et des odeurs différents, des charrettes, des tramways, des immeubles qui semblent ne jamais finir. Souvent je me sens perdu, comme si j’étais redevenu tout petit, mais je sens aussi que j’ai fait ce qu’il fallait. Ici, il y a du travail. Ce n’est pas facile, mais il y a des possibilités. Je m’en sortirai. Ne te fais pas de souci pour moi.

   Le vieil Eduardo, le patron de la boulangerie, qui est du pays lui aussi, m’a aidé. Il me donne un toit et du travail ; je dors sur le côté, là où l’on me laisse de la place. Ce n’est pas le confort que je suis venu chercher, mais un avenir. Et si Dieu le veut, quand j’aurai réuni assez d’argent, je t’aiderai, toi et mes frères. Je sais que, là-bas, les choses sont difficiles. C’est cela qui me donne de la force.

   Le manque est grand. L’odeur de la terre mouillée le matin me manque, les foires me manquent, la voix de père me manque, et plus que tout, me manquent tes mains et tes repas. La Galice me manque bien plus que je ne l’aurais cru. Il m’arrive de me surprendre à parler tout seul, comme si j’étais encore là-bas.

   Je t’avais promis de t’écrire dès mon arrivée, et je tiens parole. Je ne sais pas quand je reviendrai, ni même si je reviendrai, mais je veux que tu saches que je vais bien et que, malgré tout, au fond, je ne regrette pas. Tout ce que je fais, je le fais en pensant à vous.

   Embrasse mes frères pour moi. Dis à père que je travaille et que je n’oublie rien de ce qu’il m’a appris. Et toi, mère, prends bien soin de toi.

   Ton fils,

   José

33 Trams in buenos aires, Tram Images: PICRYL - Public Domain Media Search

FREITAS Hugo "Jésus", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 07 juillet 2026 21:26

   Il ne savait pas si c’était l’aube ou encore la nuit. Il savait seulement qu’il était déjà en pleine mer, de plus en plus loin de chez lui. Tout n’était qu’obscurité, et le silence se trouvait par moments fendu par le bruit d’une pluie fine et abondante, accompagnée du vent.

   Le temps semblait une matière épaisse, sans contours. Jésus respirait lentement, comme si l’air ne lui appartenait pas et qu’il faille lui en demander la permission. Il était couché, tassé contre un côté : mal à l’aise, anxieux, épuisé.

   Le canot n’était pas sur l’eau : il était suspendu. La façon dont sa coque grinçait chaque fois que le navire bougeait le lui confirmait à tout instant, par ce balancement minime qui montait du bois jusqu’à ses côtes. Parfois, le métal des crochets gémissait, et alors son estomac se serrait, dans la crainte qu’on soit en train de le descendre.

   Il s’y était glissé alors que le port avait encore des lumières et des voix. Il était passé près d’hommes en casquette, de femmes chargées de paquets, d’enfants trop silencieux, et il avait appris à marcher comme s’il était à sa place. Ce n’était pas du courage : c’était la nécessité. La nécessité enseigne l’art de dissimuler.

   Au début, cela lui avait paru simple : monter, trouver un coin, tenir bon. Mais la première heure se transforma pour lui en confession. Le bois du canot sentait le vieux sel, la peinture humide et le cordage mouillé. Son dos lui faisait mal à force de rester courbé, comme tapi. Et surtout, il avait mal de peur, comme d’une pierre qu’on ne peut pas ôter de sa chaussure.

   Dans sa poche, il gardait une photographie pliée. Il l’avait tant touchée que le papier s’était déjà ramolli sur les bords. Il ne voulait pas la regarder là, dans l’obscurité, de peur que le visage ne se change en reproche. Pourtant, il glissa deux doigts dans sa poche et effleura la photo, à peine, juste pour se rappeler qu’il existait encore quelque chose de sa vie d’avant.

   Il entendit des pas dehors. Ce n’étaient pas des pas de passagers : c’étaient des pas fermes, des pas de travail. Ils s’arrêtèrent tout près, sur le pont.    Quelqu’un parla. La phrase lui parvint brisée, mais Jésus comprit un mot isolé, un seul : stowaway. Il ne le comprit pas tout à fait, mais le sentit comme s’il s’agissait de son vrai nom.

   Il demeura immobile. Il respira par le nez, sans bruit. Par chance, le canot avait un espace entre le banc et le flanc où il avait réussi à glisser son petit corps. Si quelqu’un passait la tête, il verrait d’abord du bois, puis de la corde, puis de l’ombre.

   Les pas s’éloignèrent. Jésus relâcha lentement l’air qu’il retenait. En haut, le navire poursuivait sa vie ; en bas, lui était un secret. Et le navire, indifférent, continuait de fendre la mer.

   Jésus comprit qu’il n’y avait déjà plus de retour possible.

   La première vraie douleur lui vint au ventre. Ce n’était pas encore la faim. C’en était l’annonce.

   Il essaya de se réinstaller du mieux qu’il put. Dehors, le vent s’engouffrait par l’ouverture du canot. Il lui frappait le visage par petites rafales glacées. C’était le début janvier et il faisait froid. À un moment, sans le vouloir, il ferma les yeux.

   Il rêva d’un chemin de terre. D’une lune pâle et de son père fumant une cigarette allumée. Il rêva d’un homme qui marchait quelques pas devant lui. Il ne savait pas qui c’était, mais le rêve lui laissa dans la poitrine une certitude : le voyage commence toujours avant qu’on monte à bord.

   Un coup brusque le réveilla.

— Hé ! dit une voix.

   Jésus ouvrit les yeux sans bouger. Pendant quelques secondes, il ne sut pas si la voix appartenait au rêve ou au bateau. Puis une ombre se pencha au-dessus du canot. Une main écarta une corde, une autre souleva la toile humide qui couvrait une partie du banc.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

   L’homme parlait dans une langue mêlée, où l’espagnol, l’italien et quelques mots anglais se heurtaient sans se fondre. Jésus ne comprit pas tout, mais il comprit assez. Il sortit lentement de sa cachette, les bras engourdis, les jambes raides. La lumière grise du matin le frappa au visage. Le pont était mouillé. Le vent lui coupa le souffle.

   Un second marin arriva. Il le regarda de haut en bas : le pantalon trop court, la veste usée, les chaussures humides, le visage encore presque enfantin. Il ne cria pas. C’était peut-être cela qui fit le plus peur à Jésus. La colère aurait eu une forme ; ce silence n’en avait pas.

— Tu as un billet ? demanda enfin le premier homme.

   Jésus baissa les yeux.

— Non.

— Tu es seul ?

   Il hésita. Dire oui, c’était se livrer. Dire non, c’était inventer un monde qu’on pourrait vérifier. Alors il répondit ce qui, à cet instant, était la seule vérité possible :

— Je vais travailler.

   Les deux hommes échangèrent un regard. L’un d’eux eut un geste de lassitude, non de cruauté. Ils avaient dû voir d’autres garçons ainsi, d’autres corps maigres cachés dans des coins impossibles, d’autres enfants qui avaient pris la mer avant d’avoir l’âge de comprendre ce que la mer pouvait leur enlever.

   Ils le firent marcher jusqu’à un passage étroit. Jésus avançait avec difficulté ; ses jambes ne lui obéissaient pas tout à fait. À chaque pas, il s’attendait à entendre l’ordre de le débarquer au premier port, de le livrer à quelqu’un, de le faire disparaître de cette aventure qui venait à peine de commencer.

   On le conduisit devant un homme plus âgé, au visage fermé, assis près d’une petite table où s’entassaient des papiers. L’homme leva les yeux, l’observa un instant et posa la question qui décida, pour Jésus, de la forme que prendrait son mensonge.

— Âge ?

— Quatorze ans, mentit Jésus, sans calcul. Il avait besoin d’avoir l’air utile.

   L’homme resta silencieux. Peut-être savait-il. Peut-être ne voulait-il pas savoir. Il écrivit quelque chose sur une feuille, puis désigna le fond du couloir.

— Tu mangeras quand on te dira. Tu aideras où l’on te dira. Pas de problèmes.

   Jésus acquiesça aussitôt.

— Oui, monsieur.

   Il n’était pas pardonné. Il n’était pas accueilli. Il n’était pas encore sauvé. Mais on ne le renvoyait pas.

   Un marin lui tendit un morceau de pain dur et une tasse de quelque chose de chaud. Jésus prit le pain avec les deux mains. Il aurait voulu manger lentement, avec dignité, mais la faim fut plus rapide que la volonté. Il mordit, avala, toussa un peu. Le liquide lui brûla la langue et le réchauffa de l’intérieur.

   Puis on lui indiqua un coin près de la cuisine, un endroit où il pourrait rester tant qu’il ne gênerait personne. Il comprit qu’il devrait devenir presque invisible, utile et discret. Cela aussi, la nécessité l’enseignait.

   Dans l’après-midi, on lui fit porter un seau, ramasser des cordes, nettoyer une partie du sol rendu glissant par la pluie. Il travailla sans demander d’explication. Ses mains étaient rouges de froid. Son dos lui faisait mal. Mais chaque ordre exécuté l’éloignait un peu plus de l’idée d’être jeté hors du voyage.

   Le soir, il retourna vers le coin qu’on lui avait accordé. Il sortit la photographie de sa poche et, cette fois, osa la regarder. Le papier était humide, le visage un peu effacé, mais il le reconnut. Il pensa à la maison, au chemin, au silence de ceux qui ne savaient pas encore qu’il était parti. Il pensa aussi à sa mère, et la pensée lui fit plus mal que la faim.

   Il replia la photographie avec soin.

   Le bateau continuait de s’enfoncer dans la nuit.

   Jésus se couvrit comme il put. Et, pour la première fois depuis qu’il s’était caché dans le canot de sauvetage, il comprit quelque chose avec précision :

il n’était pas parti pour « arriver ».

   Il était parti pour commencer.

 

Photographie L'Altérité

Red boat 2

FREITAS Hugo "Hans, Glück", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 30 juin 2026 20:55

   Trieste, Venise. Venise, Milan. Dernière étape, départ de Milan, destination Gênes.

   La gare était enveloppée d’une bruine froide et continue. Il était neuf heures du matin et, sous un ciel gris et brumeux, les gens s’entassaient sur le quai en attendant le départ du train. Il y avait des embrassades hâtives, des adieux contenus, des valises humides, des visages à peine visibles sous des chapeaux et des étoffes détrempées qui ne protégeaient plus personne. La locomotive soufflait et gémissait comme une vieille bête, rejetant sa vapeur dans l’air glacé. Quelques enfants sautaient dans les flaques comme si cela ne les dérangeait pas d’être encore plus mouillés qu’ils ne l’étaient déjà, tandis que leurs mères les grondaient d’une voix lasse. Le contrôleur passa en annonçant le dernier appel pour monter, et le train, long comme une armée marchant derrière son capitaine vers la bataille, semblait ne jamais finir. Le sifflet retentit. Deux voyageurs arrivèrent en courant au tout dernier moment et réussirent à grimper dans le wagon, manquant presque de tomber tant ils étaient pressés.

   Hans Müller observait tout cela. C’était un jeune homme de dix-sept ans, lassé de son village et rêvant de découvrir d’autres horizons. Son désir était d’arriver en Amérique.

   Assis près de la vitre embuée, entouré de l’odeur épaisse du tabac d’une pipe qui flottait dans le compartiment, Hans ne pouvait s’empêcher de penser à la carte postale que son ami d’enfance lui avait envoyée de Buenos Aires quelques mois plus tôt. Il n’arrivait pas non plus à oublier ce qui était écrit au verso, d’une écriture un peu précipitée : Tu dois venir et voir cela ; ici tout reste à faire, tout est nouveau, tu peux devenir quelqu’un d’autre. Plus bas, une adresse un peu floue : Corrientes 348, 3e étage, ascenseur, porte B. Et, tout en bas, la phrase qui l’avait le plus bouleversé : Viens, je t’attends.

   De temps à autre, il levait la main et essuyait la buée sur la vitre pour regarder au-dehors. Mais le paysage s’offrait à lui sombre et changeant : des champs ouverts, quelques collines au loin, de petites maisons dispersées qui semblaient se mouvoir dans cet orage. L’image de la carte postale, au contraire, montrait une ville sûre d’elle-même : une rue bordée de hauts immeubles, des hommes en chapeau, des femmes bien habillées, des tramways, de larges trottoirs. En bas on lisait : Buenos Aires, 1910.

   Peu après le départ, l’un des passagers montés à la dernière minute se laissa tomber sur le siège à côté de lui et, à peine la tête appuyée, s’endormit comme par enchantement. Bientôt, il se mit à ronfler au rythme de la pluie, qui dehors devenait de plus en plus forte.

   Hans n’avait avec lui que très peu de choses : un petit sac de voyage et deux livres. Dans une poche de sa veste grise, il gardait une Bible ; dans l’autre, un dictionnaire allemand-espagnol. La veste avait appartenu à son père, mort l’année précédente, et Hans la portait comme si, d’une certaine manière, celui-ci l’accompagnait encore. Bientôt le tonnerre éclata. Les éclairs ouvraient un instant le ciel noir, puis tout replongeait dans la pénombre.

   Il pensa alors à Gênes, cette ville dont son père, marin par périodes, lui avait tant parlé pendant les nuits d’été. Il avait écouté ces récits lorsqu’il était enfant, assis à ses côtés, fasciné par des noms qui sonnaient lointains et par des mers qu’il pouvait à peine imaginer. Il savait qu’à Gênes il y avait des agences qui recrutaient de jeunes travailleurs pour les envoyer dans différentes régions d’Amérique. Il savait aussi que certains navires étaient plus économiques et relativement sûrs. Il avait entendu nommer le Provence et le Giulio Cesare. Il savait que le voyage serait long, que l’océan était immense et que, de l’autre côté, l’attendait un monde dont il ne possédait guère plus qu’une image imprimée et une adresse incertaine. Mais il avait confiance en Peter. Peter ne lui avait jamais menti. Il avait toujours été digne de confiance. Et puis il y avait autre chose encore : une attraction difficile à expliquer, comme si le destin le tirait vers le sud avec une corde invisible.

   Le train poursuivait sa course, rapide et sans répit. Dans le wagon, on entendait des conversations en italien et d’autres dans des langues que Hans n’arrivait pas à reconnaître. Il essaya de s’installer un peu mieux pour dormir un moment, mais les ronflements de son voisin l’en empêchaient. La lumière intérieure était faible. Beaucoup de voyageurs somnolaient. Le trajet était long.

   Alors il se mit à se demander qui étaient tous ces gens autour de lui. Où allaient-ils ? Qu’espéraient-ils trouver ? Avaient-ils, comme lui, un ami qui les attendait de l’autre côté de l’océan ? Fuyaient-ils un danger ? Partaient-ils pour revenir un jour, ou pour ne plus jamais rentrer chez eux ? Il tenta de surprendre sur leurs visages un signe qui les trahirait, mais ce fut en vain. Presque tous dormaient déjà. Seul un bébé, quelques rangs plus loin, s’était mis à pleurer, et sa mère essayait de l’apaiser de gestes doux. Tout le reste n’était que calme : une lumière pâle, des ronflements, des éclats de tonnerre, des lueurs intermittentes et la pluie qui battait sans relâche contre les vitres.

   Hans sortit alors la Bible de sa poche, l’ouvrit au hasard et lut une phrase brève : « Qui cherche trouve. » Il referma lentement le livre et resta pensif. Que cherchait-il exactement ? Partait-il pour revenir ? Reviendrait-il un jour ? Trouverait-il, dans ces terres lointaines, l’amour de sa vie ? Échouerait-il ? Comment ferait-il avec la langue ? C’était cela surtout qui l’inquiétait. Il n’avait jamais entendu personne parler espagnol. Cette langue était pour lui comme une ombre inconnue. Mais il se rassurait en pensant que Peter y était parvenu et qu’il l’aiderait si nécessaire.

   Un homme déjà âgé, corpulent, vêtu d’un costume sombre, sortit une petite gourde métallique et en but une gorgée. Puis il la rangea lentement. La pluie continuait. Le bruit monotone du train se mêlait aux derniers sanglots du bébé, qui finit lui aussi par s’endormir. Hans se pencha et défit les lacets de ses chaussures, qui le serraient depuis un moment. Le train poursuivait sa marche sans vaciller. Par instants, la pluie était si forte qu’il croyait être déjà à bord du bateau, au milieu de l’Atlantique.

   Il sortit alors l’autre livre : le dictionnaire. Il l’ouvrit sans chercher un mot en particulier et ses yeux s’arrêtèrent sur une entrée allemande : Glück. La traduction espagnole disait quelque chose comme suerte, felicidad. Il esquissa un sourire. Peut-être, pensa-t-il, qu’au fond ces deux choses n’en faisaient qu’une.

   Après quelques heures, le contrôleur passa en annonçant qu’ils allaient bientôt arriver. Gênes était proche. La pluie commençait à cesser. Le train poursuivit encore un peu sa route puis, peu à peu, ralentit. Comme s’ils avaient entendu la sonnerie du réveil dans une caserne, les voyageurs commencèrent à s’éveiller. Le bébé dormait enfin. Son voisin de siège cessa d’abord de ronfler, puis ouvrit les yeux avec l’air paisible de quelqu’un qui aurait dormi dans un lit confortable. L’homme à la gourde se leva pour attraper sa valise, l’ouvrit et en sortit, tout naturellement, une autre gourde.

   Hans se pencha une dernière fois vers la fenêtre, maintenant dégagée. Les rayons du soleil de l’après-midi commençaient à apparaître timidement. Dans l’air se devinait déjà la proximité de la mer. Et soudain il le vit : à l’horizon, dans une clarté presque solennelle, un arc-en-ciel déployait ses sept couleurs au-dessus de la ville et de l’eau. Cela lui parut un signe. Une confirmation. Qui cherche trouve. Et aussi Glück.

   Le train s’arrêta.

   Tous commencèrent à descendre. Hans ramassa son sac, arrangea sa veste, tâta ses poches pour s’assurer que la Bible, le dictionnaire, les billets et la carte postale étaient toujours là. Il remit un peu d’ordre dans ses cheveux, redressa ses vêtements et descendit enfin sur le quai.

   Devant lui s’étendait la mer, bleue et sereine, comme s’il n’y avait jamais eu de tempête. Sur ce calme, les bateaux semblaient se reposer.

   Et au-delà de la mer, l’océan.

   Peter l’attendait. Hans, pour la première fois depuis le début du voyage, se sentit tout à fait tranquille.

 

Photographie L'Altérité

Document Roger Violet 2

FREITAS Hugo "Les deux frères", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 23 juin 2026 20:18

   Ils marchèrent presque toute la nuit. Au début, Leonardo comptait ses pas pour ne pas s’endormir, puis il cessa, parce que le chemin semblait ne jamais finir. Héctor avançait quelques pas devant, mince silhouette découpée dans la lumière de la lune qui traversait les champs. Il avait les cheveux châtains, un peu longs et en désordre, comme s’il n’avait eu ni le temps — ni l’envie — de les arranger.

   Il portait un pantalon bleu usé, une chemise blanche froissée et une veste de laine noire trop large aux épaules. De temps à autre, il allumait une cigarette. La flamme ne durait qu’une seconde, juste assez pour que Leonardo voie son visage, plus grave encore ; puis Héctor fumait en silence tandis qu’ils continuaient d’avancer.

   À un moment, un petit caillou entra dans la chaussure de Leonardo. Il essaya d’abord de continuer, mais la douleur grandit jusqu’à ce qu’il soit obligé de le dire. Héctor s’arrêta aussitôt. Leonardo s’assit au bord du chemin, ôta sa chaussure et secoua sa chaussette jusqu’à ce que le caillou tombe à terre. Il n’était pas plus gros qu’un ongle. Héctor attendit, sans le presser, regardant l’étendue sombre des champs, jusqu’à ce que Leonardo remette sa chaussure et dise que c’était bon.

   Ils reprirent la route, encore un moment, en silence. Le chemin se resserra et les champs semblaient s’ouvrir de part et d’autre, immobiles, comme s’ils attendaient l’aube. Leonardo ne sentait plus le caillou, mais tout son corps lui pesait.

   Près d’un grand arbre, Héctor s’arrêta et désigna le sol. Il ne dit rien. Ils s’allongèrent là, sur un matelas de feuilles jaunies d’automne qui craquèrent à peine lorsqu’ils se couchèrent. Le tronc leur offrit un peu d’abri, et une légère brise de l’aube leur effleura le visage, fraîche, presque douce.

   Le ciel demeurait clair sous la lune. Héctor appuya son dos contre l’arbre, allongea les jambes et laissa la cigarette s’éteindre toute seule entre ses doigts. Leonardo ferma les yeux un instant. Il rêva qu’il courait dans une petite cour et que sa mère riait — un rire clair qui semblait ne jamais finir. Dans le rêve, lui aussi riait.

   Lorsqu’il rouvrit les yeux, le rire n’était plus là, mais son corps gardait encore la chaleur des feuilles, comme si ce bref souvenir lui avait rendu la force de se relever. Héctor attendit qu’il se remette debout et reprit la marche, sans hâte et sans arrêt.

   Ils passèrent près d’un étang désert. Leonardo regarda la lune reflétée à sa surface et les dernières étoiles de la nuit, frémissant à peine sur l’eau immobile. Au loin s’entendait le chant des grillons ; c’était le seul bruit perceptible tandis qu’ils poursuivaient leur route.

   Au loin, on entendit le chant d’un coq, d’abord faible, puis plus net. Ce son, seul et obstiné, annonçait que le matin approchait et que la nuit commençait lentement à se retirer.

   La rosée se mit à tomber et à rafraîchir les pieds des deux frères pendant qu’ils marchaient, trempant l’herbe sous leurs pas. Les chants des oiseaux, encore dans la pénombre, commencèrent à s’élever comme un chœur. Ils ne chantaient pas fort, mais ils étaient nombreux, et ce murmure vivant acheva d’annoncer que le matin était déjà en route.

   Le silence nocturne se retirait avec la lune et les étoiles.

   La marche continuait, sans paroles. Héctor alluma une autre cigarette et poursuivit son chemin. L’odeur du tabac se mêlait aux senteurs naissantes de l’aube, humides et douces, comme si le jour nouveau respirait pour la première fois autour d’eux.

   Héctor désigna quelque chose au loin. Dans la pénombre qui résistait encore, la ville de La Corogne était là, à peine esquissée, son port encore invisible. Leonardo suivit la direction du geste et comprit qu’ils marchaient vers quelque chose qu’il ne pouvait pas encore voir, mais qui commençait déjà à exister.

   L’odeur salée de la mer, désormais plus proche, rappela à Leonardo la dernière fois qu’il y était venu avec son père et avec Héctor, au printemps. Il se souvint du jour où une pluie torrentielle les avait surpris et trempés au milieu de la hâte et des rires, courant sans trop savoir vers où, simplement pour le plaisir d’arriver ensemble.

   Le son grave du clocher de la collégiale Santa María del Campo flottait déjà dans l’air, arrivant par lentes vagues jusqu’au chemin. Il se mêlait à d’autres bruits nouveaux : des coups métalliques, des sifflements lointains, le souffle rauque des bateaux à vapeur au quai, qu’on commençait peu à peu à distinguer dans la brume de l’aube.

   La ville se levait avec le matin clair. Seuls quelques petits nuages traversaient l’immensité du ciel bleu, qui commençait à se perdre à l’horizon et à se joindre à une mer tranquille, presque immobile.

   Quand le port, qui semblait grandir à chaque pas, fut enfin devant eux, Héctor fit un signe à Leonardo d’attendre. Il s’approcha de quelques marins qui parlaient près des quais. Ils échangèrent peu de mots. Les hommes montrèrent plus loin, entre des cheminées et des cordages, et Héctor acquiesça.

   De loin, il leva la main et fit signe à Leonardo de le suivre. Ils marchèrent ensemble dans cette direction, vers l’Oriana, le bateau qui les attendait sans impatience, comme s’il savait que tous les voyages ont besoin de leur temps avant de commencer.

   Quelques personnes commencèrent à se presser autour d’eux. Certains s’étreignaient dans de longues séparations, comme si le temps pouvait encore s’étirer un peu. D’autres, le visage marqué par la tristesse, préféraient ne pas regarder en arrière. Quelques-uns, au contraire, portaient dans le regard une lueur ténue, proche de l’espérance, comme s’ils imaginaient déjà ce qui viendrait après le voyage.

   Déjà dans la file pour monter à bord, tandis que Leonardo regardait ce paysage mouvant, chargé de corps, de voix et d’adieux, il sentit la main d’Héctor se poser sur son épaule.

   Quand l’homme chargé du contrôle de l’embarquement leur demanda les billets, Héctor répondit sans hésiter :

— C’est nous deux. Mon frère Leonardo, onze ans, et moi, Héctor, dix-sept ans. Destination : Buenos Aires.

 

Photographie L'Altérité

Pleine Lune 4 NM

FREITAS Hugo "La semaine d'avant", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 16 juin 2026 16:32

   Elle sortit du bureau avec le papier plié en deux, serré entre les doigts comme s’il s’était agi d’une chose vivante. Elle ne le regarda pas tout de suite. Elle ne voulait pas que quelqu’un voie son visage au moment où elle le lirait, bien qu’elle en sût déjà le contenu par cœur : la date, le nom du bateau, le jour du départ.

   La rue du port sentait le sel et le charbon mouillé. C’était un après-midi sans soleil, de ceux où le ciel ressemble à un drap sale tendu trop bas. Au loin, les grues se découpaient comme des squelettes immobiles. Les charrettes grinçaient, les chevaux soufflaient, et les hommes qui portaient des ballots marchaient avec l’habitude du poids.

  Elle rajusta l’enfant endormi sur son bras gauche. Cela faisait un moment qu’elle le portait ; le petit n’était déjà plus un bébé, mais il s’était endormi pendant l’attente, la tête posée sur son épaule, chaude et confiante. Il pesait, oui. Mais il lui donnait aussi une excuse pour marcher sans regarder personne, sans s’arrêter, sans avoir à rien expliquer. Une mère portant un enfant endormi n’avait rien de suspect : elle faisait partie du paysage.

   De sa main libre, elle tâta la poche de son tablier où elle avait rangé le billet. Le bord du papier lui râpa le bout des doigts. Ce contact lui apporta un calme étrange, comme si l’encre pouvait la soutenir… tout en lui rappelant combien sa décision était difficile.

   Elle se mit en route vers sa maison. Trois, peut-être quatre kilomètres. Elle ne savait pas les mesurer exactement ; elle les connaissait par le corps : à l’endroit où ses jambes commençaient à se fatiguer, à celui où son dos se mettait à lui faire mal, au coin de rue où l’enfant se réveillait d’ordinaire.

   Dans le premier tronçon, le chemin passait entre des hangars et des ateliers. Des portes ouvertes laissaient voir des ombres à l’intérieur, des hommes qui ne levaient pas les yeux, des coups de marteau résonnant comme des chocs dans une caisse. Elle marchait sans hâte, mais sans pause. De temps à autre, elle baissait les yeux pour éviter les flaques de la pluie du matin, cherchant la terre la plus ferme. L’enfant bougeait à peine, puis se rendormait dans son immobilité.

   À un coin de rue, un vendeur de pain criait sa marchandise d’une voix usée. Elle le regarda une seconde. Elle pensa acheter quelque chose, puis se retint. Non par manque de faim, mais par manque d’autorisation intérieure. Chez elle, il y avait des comptes à rendre, des gens qui attendaient, des regards. Et surtout, il y avait une semaine.

   Une semaine. Personne ne devait encore le savoir ; elle-même ne le savait pas tout à fait. Par moments, elle se convainquait ; par moments, elle doutait.

   Ce nombre — sept jours — lui pesait davantage que l’enfant. Elle pensait à l’endroit où cacher le billet, au recoin de la maison où le glisser, à la tête qu’ils feraient lorsqu’ils l’apprendraient. Elle pensait aussi à la sienne.

   Elle traversa une rue plus large où le bruit du port se mêlait à celui de la ville. Une charrette chargée de malles passa devant elle. L’une des malles était serrée d’une corde croisée, comme une blessure. Elle détourna le regard. Elle ne voulait pas regarder les bagages des autres, parce que ceux des autres paraissent toujours plus sûrs que les nôtres. Et pourtant, cette corde croisée lui laissa une idée étrange : comme si la Providence, sans lui parler, lui disait continue.

   L’enfant ouvrit un œil, encore ensommeillé.

— On est arrivés ? murmura-t-il d’une voix lourde.

— Pas encore, lui souffla-t-elle.

   Le petit referma les yeux, tranquille, comme si cette réponse suffisait au monde entier.

   Elle sentit une pointe dans la poitrine. L’enfant ne comprenait pas. Il savait seulement que sa mère le portait et que le chemin était le même que d’habitude. Il ne savait pas que cet après-midi-là, elle avait acheté une porte vers une autre vie.

   À mesure qu’elle s’éloignait du port, l’air changeait. Moins de sel, moins de fumée. Davantage d’odeur de linge étendu, de soupe, de sol humide. Puis, soudain, ce parfum inimitable de pin qui annonçait qu’elle était presque arrivée. Une nostalgie anticipée, étrange et douloureuse, lui monta au cœur : elle voulait déjà partir… et, en même temps, elle commençait intérieurement à faire ses adieux.

   Pas à pas, les maisons devenaient plus basses, plus pauvres, plus semblables à la sienne. Et à chaque pâté de maisons, la certitude de ce qu’elle avait fait devenait plus nette, plus irréversible.

   À un moment, l’enfant glissa un peu dans son bras. Elle s’arrêta, s’assit sur un vieux tronc au bord du chemin, reprit son souffle et attendit que son cœur retrouve son rythme. Cinq ou dix minutes lui suffirent pour pouvoir repartir. Elle le rajusta, le souleva de nouveau et sentit la traction dans son épaule. Elle se mordit la lèvre pour ne pas laisser paraître la douleur. Elle avait appris à ne pas montrer sa fatigue : c’était une vieille habitude, presque un commandement hérité.

   Elle passa devant une fenêtre où une femme âgée secouait un torchon. La femme la regarda, la reconnut, et ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Elle baissa les yeux et accéléra le pas. Elle n’avait pas la force de parler. Pas cet après-midi-là.

   Car si elle parlait, elle risquait de se trahir.

   Et si cela se voyait, tout pouvait être compromis.

   Elle s’engagea dans un chemin plus étroit. La terre était molle et la boue aspirait ses semelles. Dans cette rue, le silence était d’une autre nature : ce n’était pas le calme, c’était la surveillance. Les voisins savaient trop de choses sans que personne ne leur dise rien. Ils l’apprenaient à la manière dont une porte se fermait, au paquet que quelqu’un rapportait, au visage avec lequel on revenait du port.

   Elle serra le billet dans sa poche. Elle sentit le papier plié contre sa paume et, l’espace d’un instant, s’obligea à le regarder, ne fût-ce qu’en pensée.

Le nom du bateau.

La date.

Le port de départ.

Le reste n’était qu’une promesse.

   La pluie se mit à tomber avec force et l’enfant se réveilla tout à fait. Il ne restait plus que quelques mètres. Il passa son bras autour de son cou — mouillé, glissant — comme s’il jouait à se retenir.

— Maman, dit-il, pourquoi on ne va pas demain au port ?

   Elle ravala sa salive. Il y avait dans cette question une simplicité douloureuse.

— Plus tard, répondit-elle. On ira.

   Elle ne mentait pas tout à fait. « Plus tard » pouvait vouloir dire n’importe quoi quand le monde était sur le point de changer.

   Elle arriva dans sa rue. La maison était au fond, comme toujours : une porte basse, un mur taché d’humidité, le toit de tôle qui n’avait pas le même bruit quand il pleuvait.

   Avant d’entrer, elle s’arrêta une seconde. Non par fatigue, mais par respect. Comme si la porte méritait un salut. Là-dedans se trouvait sa vie jusqu’à ce jour : la table, les vêtements, l’odeur familière.

   Elle coucha son fils sur le lit. À peine eut-il posé la tête qu’il retomba dans l’immobilité du sommeil.

   Elle glissa la main dans la poche de son manteau et toucha le billet une dernière fois, comme on touche une amulette.

   Et ce ne fut qu’alors, sans rien dire, qu’elle s’allongea à côté de lui. Dehors, la pluie tombait comme si le monde voulait effacer les traces. Dedans, elle s’endormit avec le papier encore chaud dans la paume.

Photographie L'Altérité

Le cuirassé Potemkine

FREITAS Hugo "Au guichet de la poste", nouvelle.

📖 Ouvrages
📅 mardi, 09 juin 2026 09:02

Elle avait sa lettre prête depuis l’aube.

Elle l’avait écrite d’une main tremblante, en veillant à ne pas abîmer les bords, comme si le papier pouvait s’effondrer au moindre geste brusque. Elle la plia en trois, la glissa dans l’enveloppe et, avant de la fermer, relut encore une dernière fois le début. Non pour corriger quoi que ce soit, mais pour s’assurer que ces mots — si lourds — soient aussi légers que possible.

Elle allait lui annoncer deux choses : l’une très mauvaise, l’autre très bonne.

La première : que son père était mort la veille, sans prévenir, avec cette rapidité cruelle dont les vies simples sont parfois tranchées. Une courte fièvre, une toux qui ne semblait pas grave, une nuit sans sommeil… puis le silence, le corps qui ne répondait plus. L’odeur de la chambre lui restait encore, l’eau vinaigrée, le murmure des voisines dans la cuisine et le bruit sec du chapelet heurtant une main nerveuse. Dans la maison, il n’y avait que tristesse et larmes ; sa mère était inconsolable ; toute la famille était accablée.

La seconde : qu’après tant de temps et de peines, elle avait enfin réuni l’argent du voyage.

Elle l’avait rassemblé pièce après pièce : en vendant ce qu’elle pouvait, en empruntant un peu ici et là, en acceptant des travaux qu’elle n’aurait jamais imaginé faire. Ce n’était plus « un jour peut-être », mais une date possible. Elle allait partir. Elle allait aller le chercher, même si le monde était vaste et si le port sentait le charbon mouillé et les larmes des adieux.

Ce matin-là pourtant, le ciel s’était levé clair, comme si le temps se moquait de tout. Il était tôt, un matin d’automne frais, un peu venteux.

Elle marcha jusqu’à la poste, l’enveloppe serrée dans la poche de sa veste de laine bleue. Son cœur cognait dans sa gorge, et elle ne savait pas si c’était à cause de la mort ou de l’autre nouvelle, celle qui lui allumait encore quelque chose dans la poitrine.

La poste — en face de la place — venait d’ouvrir depuis à peine quelques minutes. Elle poussa la porte et entra. L’endroit sentait le bois usé et l’encre fraîche. Il n’y avait pas de file ; c’était presque désert. On voyait quelques paquets enveloppés de toile de jute et, sur le bureau principal, une rangée d’enveloppes entassées avec des adresses écrites à la main. La lumière du matin entrait par la vitrine et dessinait sur le sol d’étranges ombres.

Elle s’approcha du guichet, chargée de sensations contradictoires.

L’employé leva les yeux et la reconnut aussitôt. Il ne connaissait pas son nom, mais il connaissait son visage : cette jeune fille qui venait chaque semaine, parfois deux fois, demander s’il y avait des nouvelles, si quelque chose était arrivé, si c’était « à retirer ».

— Mademoiselle… dit-il avec ce mélange de routine et de compassion qu’on apprend derrière un comptoir. Justement, aujourd’hui, une lettre est arrivée pour vous.

Elle s’immobilisa, comme si on venait de prononcer un mot qu’elle n’attendait pas.

— Pour moi ?

L’homme sortit l’enveloppe d’un casier et la lui fit passer sous la vitre. Elle la prit avec précaution. Elle reconnut aussitôt l’écriture. L’écriture de Luis.

Elle sentit un soulagement presque enfantin, un courant tiède lui traverser le corps. Pendant une seconde, tout le reste — le père mort, la maison en deuil, les mains fatiguées — demeura au-dehors, comme si le monde possédait une porte qui se refermait dès que cette écriture apparaissait.

L’employé regarda l’enveloppe qu’elle tenait dans l’autre main.

— Vous l’expédiez ?

Elle réfléchit un instant, puis baissa les yeux vers sa propre enveloppe. Celle qui lui était adressée à lui. Celle qui portait la nouvelle. Celle qui portait aussi la promesse du billet.

— Un instant… dit-elle, et sa voix sortit plus basse. Laissez-moi… lire d’abord.

Ce n’était pas un caprice. C’était une nécessité. Elle avait besoin, sans trop savoir pourquoi, d’une sorte de confirmation préalable. Elle ne pouvait pas envoyer une telle lettre sans savoir ce qui venait de l’autre côté, depuis cette vie nouvelle qu’il avait commencée six mois plus tôt.

Elle s’écarta du guichet et chercha un coin bien éclairé. Elle s’adossa à un mur, à côté d’un panneau où l’on lisait « MANDATS » en lettres noires. Elle ouvrit l’enveloppe avec soin, comme toujours, en essayant de ne rien déchirer de ce qui venait de lui. Elle en sortit la feuille pliée.

La première ligne lui coupa le souffle.

« Ma chère… »

Il n’écrivait pas son nom. Seulement cela. Et pourtant elle l’entendit comme s’il l’avait dit à voix haute.

Elle lut d’abord rapidement, avec avidité, les yeux sautant d’une phrase à l’autre. Luis parlait du travail, du froid, d’une chambre partagée, de la difficulté de s’habituer. Tout cela y était. Elle s’y attendait.

Mais au milieu de la lettre, le ton changea.

Elle le sentit avant de le comprendre : comme lorsqu’au cours d’une conversation quelqu’un baisse la voix et qu’on sait qu’il va dire quelque chose qu’on ne peut pas ne pas entendre.

« J’ai du mal à écrire cela. Pardonne-moi ce retard, ce silence, ces détours. Je n’ai pas voulu te faire souffrir. »

Les lettres semblaient plus fermes, comme s’il s’était forcé à écrire chaque mot, et elles lui entraient dans le cœur comme une lame froide.

« Il y a quelques mois, j’ai rencontré quelqu’un. Au début ce n’était rien… je pensais que ce n’était qu’une présence dans cet endroit étranger. Mais c’est devenu davantage. Je n’ai pas le droit de te le cacher. »

La poste disparut. Les gens qui entraient avec leurs lettres, les murmures, les semelles sur le sol… tout devint un bruit sourd, comme si elle était sous l’eau.

Elle continua à lire, parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.

« Nous allons nous marier le mois prochain. »

Là, à cette ligne, elle sentit quelque chose qui ressemblait à un coup physique. Comme si sa poitrine s’enfonçait vers l’intérieur.

Elle dut serrer la feuille très fort pour qu’elle cesse de trembler autant. Ses yeux lui brûlaient, mais elle ne pleurait pas encore. C’était une brûlure sèche, incrédule.

Luis écrivait qu’il ne voulait pas la tromper. Qu’il lui souhaitait le meilleur. Qu’il espérait qu’elle trouverait quelqu’un qui la mérite, quelqu’un qui ne la fasse pas attendre. Qu’il se souviendrait toujours d’elle « avec gratitude », comme si l’amour pouvait se ranger dans un mot poli. Qu’il n’avait pas l’intention d’être cruel.

« Je veux que tu sois heureuse », disait-il, et cette phrase lui parut insupportable, presque offensante, comme une aumône.

Elle revint au début de ce passage, incrédule ; elle le relut, cherchant une faille, une erreur, un autre sens. Il n’y en avait pas. Tout était écrit clairement. Sans appel.

Alors elle regarda sa propre enveloppe, celle qu’elle tenait encore dans la main gauche.

Dans cette lettre se trouvait la mort du père de Luis, survenue la veille. Son père, qu’il ne reverrait peut-être jamais. Il y avait aussi la nouvelle qu’elle avait réuni l’argent. Sa décision de partir. Tout cela, serré dans une enveloppe qui n’avait pas encore de timbre.

Elle ressentit une douleur amère, presque absurde : l’idée qu’elle allait lui écrire « j’arrive » au moment même où lui écrivait « je me marie ».

Le papier de Luis devint lourd, comme si chaque mot cachait un morceau de plomb.

Elle termina sa lecture les lèvres entrouvertes ; respirer lui coûtait. À la fin, il signait de son nom, comme toujours, et cette signature — ce simple mot — acheva de la briser.

Elle resta immobile une seconde, la feuille devant le visage, sans la voir. Et à cet instant, comme si son corps avait attendu la confirmation finale pour céder, les pleurs montèrent d’un coup : d’abord un tremblement dans la gorge, puis un son qui ne voulait pas sortir, puis les larmes, chaudes, désordonnées, tombant sans permission.

Elle se couvrit la bouche avec la main, mais cela ne suffit pas. Ses épaules tremblaient. Le monde derrière elle continuait de fonctionner : quelqu’un discutait à propos d’un mandat, une dame demandait de la monnaie, l’employé appelait le suivant.

Repliant la lettre tant bien que mal, sans soin, elle la serra contre sa poitrine. Les sanglots devinrent plus forts, plus profonds, comme si dans cette même secousse s’en allaient aussi la mort du père, les mois d’attente, l’argent économisé, le voyage imaginé, la foi obstinée que l’amour suffisait et savait attendre.

Elle sortit dans la rue sans savoir comment. Elle traversa la place presque à l’aveugle. Elle s’assit seule sur un banc. Elle glissa les deux lettres dans la poche droite de sa veste bleue, comme si les cacher pouvait encore changer quelque chose.

Et elle pleura inconsolablement, sous le ciel clair, indifférent.

 

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