Charles Garatynski, né à Bordeaux en 1998, est écrivain. Il a découvert la littérature par l’héritage de sa mère, une peintre d’origine polonaise arrivée en France en situation irrégulière. Son travail de création explore les zones de contact entre les littératures françaises et polonaises.
Il a publié des nouvelles et des poèmes dans Marginales, l’OuPoLi, Les Hommes sans épaules, Traversées, La Revue des ressources en France. Il écrit également en polonais, avec des textes parus dans les revues e-eleWator, Ypsilon, Suburbia ou Wydawnictwoj.
En janvier 2026, sa pièce Héraut de la démocratie a été créée à Nantes.
Il a écrit des articles sur l’œuvre de Gombrowicz, de Bruno Schulz, de Witkiewicz et de Jean-Pierre Martinet dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire, Actualitté et des revues universitaires comme Caminando ou Limes (publications à venir). Il a également présenté l’œuvre de ces auteurs polonais dans des colloques internationaux à Istanbul, Orléans, Giessen (Allemagne), Autun, Louvain (Belgique), Sousse (Tunisie) et Paris.
Il a reçu le 7 décembre 2025 le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année en prose décerné par l’Académie polonaise des sciences sociales et humaines.
Voir l’entretien entre Charles Garatinsky et la revue L’Altérité : https://bit.ly/4vs3uOL
Le Château de la Solitude, Luc Dagognet, éditions do, 21 août 2026, 289 pages, 21 €
La première chose qu’on remarque chez Jacques, ce sont ses doigts. Ils sont couverts de pansements, qu’il renouvelle assez souvent pour qu’on ne s’inquiète pas d’une infection. Personne ne lui fait plus de remarque. On met ça sur le compte d’une coquetterie d’enfant.
Il a huit ans et porte du velours, un gilet de laine à pièces de cuir, des chaussures de ville, une montre trop large. Les passants le prennent pour un grand-père miniature. Sa sœur Marianne, qui l’élève, sert des bières dans une brasserie jusqu’à deux heures du matin.
Ce livre de Luc Dagognet après Fraternité et Scarborough s’intitule Le Château de la Solitude.
Un soir de novembre, derrière la vitrine d’une boulangerie, Jacques aperçoit une jeune fille en manteau bleu. Il obtient son nom et glisse un mot dans sa boîte aux lettres, qui lui vaut un rendez-vous. Elle s’appelle Alexandra Fernand et elle a dix-sept ans, neuf de plus que lui. La cour qu’il lui fait est méthodique et désuète. Il achète avec ses économies un gilet neuf, qu’on lui brûlera dans les toilettes de l’école, et l’emmène au cinéma, où ils tombent sur Melancholia – il faut dire que Lars von Trier sait y faire – et pleurent côte à côte sans un reniflement.
Le cuisinier de la cantine, qui est son ami, tente une fois de l’arrêter. Il lui demande notamment de renoncer et lui explique que ce n’est pas sain, qu’il devrait chercher une fille de son âge. Jacques répond oui et pense non.
Un annuaire raturé
Un soir, dans les fonds de jardin où il rôde, Jacques tombe sur Monsieur Guy, orthophoniste devenu vagabond, qui lui raconte sa plus belle trouvaille. Il a ramassé un vieux bottin des Pages Blanches, gondolé par le café, et l’a ouvert par curiosité du papier. Tous les noms étaient rayés au feutre bleu, un par un, dans l’ordre alphabétique, d’Aaron à la dernière page. Un travail d’orfèvre, dit-il, qui a dû prendre des années, chaque trait bien dessiné, un beau trait de prisonnier. Un seul nom subsistait : Fernand Thomas. Monsieur Guy s’est trouvé un téléphone et a appelé. Une femme a décroché. Il a dit qu’il avait trouvé son nom dans l’annuaire. Silence, d’abord, avant un : ça m’étonnerait. Silence encore, puis : ne rappelez pas.
On apprend plus tard que Thomas Fernand s’est tué en sautant. Ses enfants sont orphelins, le diocèse a rechigné à célébrer la messe, et un diacre a reproché à demi-mot aux vieux Fernand le dernier saut de leur fils. Un orthophoniste – beau symbole du romancier, puisqu’il s’agit d’un homme dont le métier consiste à rendre la parole – compose le numéro du seul nom qu’un inconnu a laissé lisible dans le bottin, et s’entend refuser la conversation.
Ce que voit un « on »
L’histoire de Jacques se raconte principalement depuis l’extérieur, par un « on » de voisinage qui regarde et ne sait pas. On voit Jacques entrer dans son placard et l’on devine la lumière au ras de la moquette, sans savoir ce qu’il y fabrique. Le dispositif épargne au livre le danger d’expliquer un enfant.
Ce « on » prétend pourtant ne rien savoir des âmes tout en rendant un verdict sur chaque figurant. Une libraire très âgée, un coiffeur bavard, une professeure de sciences qui intervient au bon moment, un policier colossal et doux forment une chaîne de petites consolations, à quoi répond une galerie de brutes reconnaissables dès la première ligne. Le caissier, qui refuse un film déconseillé à un enfant de huit ans et fait donc exactement son travail, se voit décrit comme un tronc creux rongé de l’intérieur, jusqu’à l’odeur aigre de sa chemise. Le narrateur, qui se prive d’entrer dans la tête de son héros, s’autorise contre un guichetier une hargne qu’il refuse ailleurs à ses vraies canailles.
Le prix du passage
Jacques a découvert dans le placard qu’il pouvait s’ouvrir la peau, et que ce qu’il prélevait de lui-même disparaissait s’il le laissait dans une coupelle. En échange, un escalier apparaît au fond du réduit et descend vers un jardin en pente planté de pommiers, où il fait toujours la même fin d’été. Un âne y broute, qui parle, et une bande de roitelets râleurs y tient conseil. On sent l’influence imaginaire du Labyrinthe de Pan et l’influence stylistique d’Echenoz.
Jacques leur présente la photo de classe où il a découpé la silhouette de Florian Blondin, son persécuteur ; les oiseaux ouvrent dans le papier glacé un trou de la taille d’une pointe de compas, là où se trouvait l’œil. Quelques jours plus tard, un attroupement se forme dans la cour, où l’on apprend que le frère aîné de Blondin a reçu une flamme d’éthanol en travaux pratiques de SVT et ne reverra probablement jamais de l’œil gauche.
Le vœu a manqué sa cible d’un frère. Le roman n’en tire pas de commentaire explicatif, ce qui est la bonne décision : c’est la même loi qu’ailleurs, une erreur de destination. Ça n’a pas besoin d’être énoncé.
Le troc lui-même reste sans commentaire. Une blessure achète un vœu, un vœu plus lourd se paie plus cher, et l’enfant tient une comptabilité des gisements encore disponibles sur son corps. Aucun personnage ne prononce le mot qui conviendrait. On tient là l’invention du livre ; la scarification y prend la forme d’un contrat commercial, et le lecteur reconnaît de lui-même un marchandage qui n’a rien de surnaturel.
L’invention se paie dans le deuxième tiers. Un enfant qui achète des vengeances devient un personnage sans obstacle, et le livre se met à tourner : appel téléphonique, silence, blessure, jardin, la séquence revient plusieurs fois sans modifier suffisamment sa mécanique. Dagognet installe bien un garde-fou, l’âne qui supplie l’enfant de venir moins souvent, mais un animal qui demande gentiment ne remplace pas une contrainte. Il aurait fallu que le troc échoue plus tôt, ou qu’il coûte à quelqu’un d’autre qu’à Jacques ; cinquante pages s’en ressentent, soit presque un cinquième du livre.
Ce qu’est un château
Au milieu du volume, un chapitre s’écarte de l’intrigue pour demander ce qui fait qu’un bâtiment est un château. Un château est ce qui isole. Ni la pierre ni le rang de l’occupant n’y font rien. Ce qui compte, en réalité, est de pouvoir s’y retrancher et fermer derrière soi.
À partir de là, on peut relire le livre comme une succession de quatre enceintes, chacune plus petite que la précédente. La ruine du Plessis-Robinson d’abord. Puis un pavillon de la rue du Loup-Pendu dont un homme ne sortira plus. Puis la chambre en sous-sol où l’on installe une adolescente pour qu’elle ne fasse pas de bruit. Puis le placard triangulaire de Jacques, que le livre appelle une chambre dans la chambre. Chacun de ces réduits abrite quelqu’un qui pourrait partir et qui reste. Le père d’Alexandra, qu’on supplie par lettres de déménager, répond qu’il peut bien déménager, la maison ne déménagera pas de lui.
Le château de la Solitude tombe en ruine dans un bois du Plessis-Robinson. Il reçut de l’État, après d’autres usages, un collège d’enseignement technique pour jeunes mères célibataires. Le château avait inspiré à Raymond Radiguet une partie du décor du Bal du comte d’Orgel ; Dagognet, qui ne peut guère l’ignorer, baptise justement l’une des rues qui longent son bois « rue du Bal du comte d’Orgel ».
En décembre 1972, les pensionnaires se mettent en grève de la faim. Le roman reprend leurs revendications presque telles quelles : allocation, émancipation automatique de la mère mineure, crèches, droit de suivre une scolarité normale enceinte et après l’accouchement, à peu de chose près celles que publiaient alors les « filles du Plessis » dans Le Torchon brûle.
Ces pages sont vues par Anne Fernand, professeure de collège arrivée de Toulouse au début des années 1970 et mutée à Sceaux. Elle apporte des vivres aux grévistes et sait qu’elle n’est pas des leurs. La grève est réglée en quatre pages et ne reparaît plus qu’à l’état de décor. On peut reprocher au livre d’emprunter l’énergie d’une lutte collective documentée pour alimenter une mélancolie privée. On peut aussi remarquer qu’il le sait, puisqu’il montre Anne incapable de retrouver le prénom de la seule gréviste dont elle se souvienne et lui fait dérouler une liste de possibles.
Des baleines
Anne tient un carnet. La page de garde portait une consigne (« si vous me trouvez, jetez-moi ») qu’elle a rayée pour écrire à la place : projet de roman autobiographique, ayant jugé que rien ne protège mieux un secret. Elle y écrit à une correspondante qu’elle prénomme Lou et qui n’existe pas. Elle lui dit qu’elle n’écrit pour personne, qu’elle ne veut ni que son mari trouve ces pages ni que ses fils les lisent, et qu’une part d’elle rêve pourtant qu’on la lise et qu’on la comprenne en profondeur. Elle lui dit aussi, en 1978, que l’amour ne sauve pas, qu’il apaise et que c’est déjà beaucoup.
La même année, elle décrit son plus jeune fils. Une baleine vit dans l’eau et fonctionne à l’oxygène, écrit-elle ; elle doit remonter toutes les quinze ou vingt minutes pour poursuivre sa route. « Ce qui fait vivre Thomas se trouve chez les autres, et c’est un milieu où il dépérit. Mon Thomas est une baleine, et ça me fait une peine infinie. » Elle se demande ce qu’il deviendra quand ses parents auront disparu et que son frère n’habitera plus avec lui. Il a huit ans.
À la mort d’Anne, les deux frères ouvrent les journaux. L’aîné les parcourt quelques minutes avec tendresse et en a vite vu assez. Thomas les lit en détail, plusieurs fois, retient ses larmes au contact des mots qui le concernent, regrette de n’avoir pas mieux connu sa mère, et se met à dessiner mentalement le visage de cette Lou à qui elle s’adressait. Il a donc lu la page où sa mère annonce sa solitude. Comme dit plus haut, il sautera.
Quarante ans plus tard, un vagabond qui fouille les poubelles pose la main sur la tête de Jacques et lui dit qu’ils sont tous les deux des baleines.
Voilà pourquoi la jonction des deux récits ne se voit pas d’abord. Il ne s’agit pas d’une rencontre de personnages, mais plutôt d’un mot qui a fait quarante ans de trajet et qui arrive chez quelqu’un d’autre. Dagognet ne souligne rien outre mesure. Le lecteur seul peut relier l’orthophoniste au bottin, le bottin au nom laissé lisible, et le nom au garçon dont une mère avait tout prévu par écrit en s’interdisant d’être lue.
L’alibi
Jacques reçoit un mot d’Alexandra. Il se fait couper les cheveux, achète un bouquet trop gros pour lui, s’apprête encore et va l’attendre devant la grille de son lycée. Ce qui arrive est atroce et parfaitement mené : l’enfant qu’on pousse vers celle qu’il aime, la fanfare de bêtes qui monte quand elle s’éloigne.
Or le roman se dérobe à l’instant décisif. Le mot n’était pas d’elle, une camarade l’a écrit par cruauté, à son insu. Alexandra est surprise et elle s’en va.
On objectera que le message détourné obéit à la loi que suivent le vœu, le coup de téléphone et le carnet. L’objection est juste et ne sauve pas la scène. Les autres erreurs d’adresse déplacent une conséquence sans dispenser personne : le vœu de Jacques crève l’œil d’un innocent, ce qui l’accuse davantage. Ici, l’erreur d’adresse retire une responsabilité au lieu d’en créer une. La question que le roman a progressivement rendue inévitable – jusqu’où une jeune fille de dix-sept ans peut répondre à l’amour d’un enfant de huit ans sans l’encourager ni le détruire – se trouve en partie désamorcée au moment où elle devait devenir la plus cruelle. Il suffisait qu’Alexandra ait écrit ce mot elle-même, dans un accès de tendresse ou d’ennui, pour que le livre devienne beaucoup plus dur et reste fidèle à sa propre règle.
La dernière porte
Jacques se brise le poignet à coups de rouleau à pâtisserie, entre le radius et le carpe, puis descend et demande à l’âne de remonter à sa place. La négociation dure trois jours. L’animal refuse absolument, puis une faille s’ouvre dans son refus. Il salue les nids du verger, puis pose le sabot sur la première marche. D’une ruade, il ferme la porte du placard derrière lui, empêchant désormais l’entrée comme la sortie.
Le livre qui a démontré qu’un château est une machine à s’enfermer scelle donc son enfant dans le plus petit des quatre, avec une douceur de conte. On peut lire la scène comme le constat d’une défaite. On peut aussi trouver que le romancier caresse ce qu’il devrait redouter, et que la beauté de ces pages amortit un peu trop l’horreur de ce qu’elles racontent.
Anne Fernand avait écrit que l’amour ne sauve pas. Son livre n’a rien sauvé non plus. Il est arrivé après sa mort, entre les mains du fils dont il annonçait la fin. Dagognet établit tout au long de son ouvrage que l’écriture ne rattrape personne, puis referme une porte sur un enfant de huit ans en prenant soin que la lumière soit belle.
Le volume s’achève sur une note de l’éditeur, qui dit avoir découvert après coup qu’un établissement comparable fonctionna jusqu’en 1975 au château des Arts de Talence, où sa propre mère enseignait.
Décidément, on ne fait rien de pire que l’enfance.
Charles Garatynski
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C’est comme un léger
Crépitement
De ressac.
Quelque chose qui existe
Pour lui et par lui
Et qui n’attend rien
Ni de moi
Ni du monde.
Un chant neuf
Mais vieux
Dans mon œsophage.
C’est un
Sentiment-sac
Qu’ils pensent
« Hypomanie ».
Roitelet sur un archipel

J’ai trop consumé
L’encens
Acheté en Grèce
Entre les murs
De l’appartement
Que je voulais autre
Que je voulais à toi
Pour un court instant
Sans l’ombre d’un doute
Lucide
Mais ici il n’y a ni saint
Ni suaire ;
Seule
La fumée
Dense.

J’ai clos les volets,
Mais tout ici
Vit un peu.
On vole à la nuit
Ce que le matin nous reprendra.
Mince reliquat
Délaissé sur le sol
De ma chambre :
À toi.
Rivières de vin
Sur feuilles blanches,
Fleuves amers :
Amont de tes hauteurs,
Aval de mon malheur.
Photo L'Altérité

Je vais mourir en Nouvelle-Aquitaine,
Mais avant ça,
Il faut que je sauvegarde
Les rhododendrons du château de Grenade
Et l’odeur des chevaux,
Chez mes grands-parents.
Nostalgie
De ce temps de malheur.
Ni campagne, ni ville -
Périurbain
Dépourvu d’histoire
Qui accepte d’en devenir
Une.
Domaine de Grenade (Gironde)
