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ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 9/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 31 août 2025 15:14
Episode 9/103

 

Orléans, le 18 mai 1965

Louis Hérault
Orléans
Lucie Dumontel
 14, Avenue du Roule
 Neuilly sur Seine

 

Chère Lucie,

   Ce petit mot pour te dire que je suis à Orléans et il fait un temps détestable. Ici le printemps se fait attendre. J’ai horreur des rues désertes avec la pluie qui ne cesse de tomber et rend l’asphalte d’un gris à la fois luisant et terne. J’espère que nous n’aurons pas ce mauvais temps le 25 mai et que nous pourrons nous installer aux terrasses des cafés. Je me réjouis de te voir. Ce sera la seule parenthèse que je m’accorderai car je travaille tout le temps, même tard la nuit. Tu m’as dit que ta cousine te prendrait à la gare en faisant ses courses, je passerai donc te chercher au Plessis à onze heures.

Je t’embrasse. Louis.

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 8/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 27 août 2025 15:40
Episode 8/103

 

Paris, le 17 mai 1965

Lucie Dumontel
 14, Avenue du Roule
 Neuilly sur Seine
Martine Laborde
15, rue du Drac
44 - Nantes

 

Chère Martine,

Merci vraiment, ma charmante entremetteuse, j’ai apprécié ton initiative de restaurant.

Je suis désolée, samedi soir, pendant le repas, tu as vraiment dû sentir que tu tenais la chandelle. Je ne regardais que Louis. C’était marrant de voir combien cette cuisine l’a enchanté. Tu as remarqué son habileté avec les baguettes. Quand il m’a pris la main pour m’apprendre à m’en servir, il a des grandes mains aux doigts effilés. Est-ce que je ne riais pas trop fort aux histoires drôles qu’il racontait ? Je crois que le petit verre d’alcool de riz m’était monté à la tête. Tu es rentrée chez ton père à pied, Louis m’a raccompagnée.

Au moment de se dire au revoir, j’ai bien failli me moquer de lui quand il m’a donné sa carte de visite. Ce bristol m’a impressionnée : Louis Hérault écrit en relief. Quand j’ai compris qu’il venait d’Orléans, je lui ai parlé de ma cousine qui habite au Plessis près d’Orléans. Louis connaissait le lieu, il a proposé que l’on se voie à Orléans le 25 mai.  Hier, j’ai téléphoné à ma cousine, et ça marche, elle peut me recevoir chez elle.

J’attends ce WE Je te raconterai.

Je t’embrasse. Lucie.

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 7/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 24 août 2025 15:22
Episode 7/103

 

Paris, le 16 mai 1965

Lucie Dumontel
 14, Avenue du Roule
 Neuilly sur Seine
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème

 

Cher Louis,

   Merci pour ta lettre. De mon côté, j’ai fait un grand pas vers toi. J’ai rompu avec Paul qui était mon petit ami. Je l’avais décidé déjà quand tu l’avais battu, à plate couture, lors d’une partie de ping-pong. Mais non je rigole !

   J’ai passé une semaine à attendre que tu m’appelles.

   Heureusement, Martine a eu la bonne idée de venir à Paris et de retenir une table pour nous trois chez Sîn-Ko un restaurant Vietnamien de la rue du Dragon. On va se voir Samedi, cela me remplit de joie.

   Je t’embrasse. Lucie

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 6/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 20 août 2025 14:58
Episode 6/103

 

Paris, le 14 mai 1965

Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
Lucie Dumontel
 14, Avenue du Roule
 Neuilly sur Seine

 

Chère Lucie,

   J’attendais avec impatience que tu me répondes mais je dois avant tout mettre deux choses au clair : premièrement, je peux te dire moi-même ce que j’aime sans que tu poses la question à Martine. En deuxième lieu, je suis plus souvent à Malakoff où se trouve mon école qu’à Paris où je ne rentre que pour dormir. J’ai encore des cours et des examens blancs.

   Dans ta lettre, je te sens libre comme le vent. J’apprécie ta manière spontanée d’écrire qui est à la fois enfantine, joyeuse et très imagée. Bien sûr que tu me manques. Pour te le prouver, je vais essayer de te traduire ce que j’ai ressenti en te voyant pour la première fois.

   À la boom de Paul, je me rappelle t’avoir entraînée sur la terrasse ayant choppé un bol de chips et deux verres de vin rouge. On s’est installés sur des chaises longues pour discuter. Je t’ai demandé si tu connaissais Martine depuis longtemps, au lieu de répondre, tu as souri d’un air moqueur. Tu ne comprenais pas pourquoi tu ne m’avais jamais vu auparavant, j’ai dit que c’était à cause du foot. Le dimanche après-midi, j’ai été tellement heureux que tu sois là à me regarder, j’ai même eu peur que tu prennes froid.

   Je te rassure tout de suite, tu me plais beaucoup. Remarque bien, qu’en toutes choses il ne faut jamais perdre le sens de la mesure, ce sens très relatif qui va de la simple politesse à la profonde affection.

   J’écris cette lettre pour te dire que je pense à toi et je désire que l’on se rende heureux l’un grâce à l’autre. Je ne voudrais m’accorder ni répit, ni faiblesse vis-à- vis de toi. Je ne me force pas à t’envoyer ces quelques mots. Puisque je te prive de ma présence, n’ayant pas le temps de te voir, t’écrire des lettres est ce que je peux faire de mieux

   Je suspends mes réflexions, je dois mettre de l’ordre dans mes idées et t’exprimer tout mon désir d’être près de toi le plus vite possible.

   C’est promis, on va se voir bientôt. Je ne te fais pas languir par plaisir ou par coquetterie, je dois absolument rester concentré avant mes épreuves. Si tu crois que ça m’amuse d’aller chaque weekend à Orléans chez ma mère pour échapper aux tentations de sortir et faire la fête ?

   Sois patiente, je t’en prie. Je t’embrasse. Louis

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 5/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 17 août 2025 09:07
Episode 5/103

 

Paris, le 08 mai 1965

Lucie Dumontel
 14, Avenue du Roule
 Neuilly sur Seine
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème 

 

Cher Louis,

   Martine m’a dit que tu n’aimais pas le téléphone. Moi, je passerais des heures au téléphone. Le soir, je me fais houspiller par ma mère qui attend l’appel de mon père qui déteste attendre et lui demande de venir le rejoindre quand ils sortent. Elle dit aussi que le téléphone coûte cher. Bon, cela ne résout pas mon problème car j’aimerais savoir comment tu vas. C’est bizarre de s’écrire alors que l’on n’habite pas si loin l’un de l’autre. Je pense souvent à notre rencontre en Vendée. Je ne te connais pas très bien et t’écrire ne me paraît pas très facile. Pourtant, j’aime écrire. Je tiens un journal. Je note, presque chaque jour, mes impressions sur les films que j’ai vus ou les livres que j’ai lus.

   Le weekend du 1er mai, il a fait très beau, je suis montée à cheval le samedi et le dimanche matin. La campagne est magnifique. Dans la forêt de Rambouillet, il y avait des tapis de violettes, j’en ai fait des petits bouquets odorants.

   J’ai lu « L’astragale » d’Albertine Sarrazin, j’ai aimé ce personnage intrépide qui saute le mur de la prison où elle purge une peine. Elle se brise l’os de la cheville qu’on appelle l’astragale. Sur la route elle rencontre l’amour, la cavale avec cet homme m’a bien plue.

   Il paraît (dixit Martine) que tu lis surtout des romans policiers et que tu vas plutôt au cinéma qu’au théâtre et rarement aux expositions de peinture.

   Trouveras-tu le temps de me voir ?

   J’attends ton appel. Bises. Lucie.

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 4/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 13 août 2025 08:19
Episode 4/103

 

 

Nantes, le 04 mai 1965

Martine Laborde
15, rue du Drac
Nantes
Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine

 

Chère Lucie,

   Je t’envoie cette carte postale d’une vue sur la Loire, fleuve que j’adore.

  À Sion, quand on préparait le taboulé dans la cuisine de ta grand-mère, tu étais complètement ailleurs. On a calé les saladiers Tupperware sur les porte-bagages de nos vélos et tu as chanté à tue-tête jusqu’à la maison de Paul où Louis t’attendait. Tu me fais tellement rire, alors tu es mordue ! Je t’ai vue danser avec Paul, vous dansiez le Rock de Chuck Berry, il te tenait d’une main légère puis d’un coup sec, il te ramenait à lui. J’ai remarqué que ça rendait Louis jaloux. Louis alors t’a invitée à danser sur Be-Bop-a-Lula pour ne plus te lâcher de toute la soirée.

   Je te préviens Louis ne téléphone jamais et puis ses examens passent avant tout, il n’est jamais libre.

   Tu n’as qu’à lui dire que tu n’aimes pas écrire et puis voilà, il trouvera bien le moyen de te voir.

Bises. Martine

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 3/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 10 août 2025 07:08
Episode 3/103

 

 

Paris, le 30 avril 1965

Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
Martine Laborde
15 rue du Drac
Nantes

 

   Martine ma copine,

   J’espère que tu vas bien, et qu’il ne pleut pas trop à Nantes.

   Je sais que tu n’as pas le téléphone chez ta mère, alors je t’écris. Je t’en prie, il faut que tu m’aides à propos de Louis. Tu lui as donné mon adresse, et j’ai reçu une lettre où il me demande de lui répondre. Seulement, je ne sais pas quoi lui dire et pourtant, je pense à lui tout le temps. À Pâques, quand, au Café de la Plage, tu m’as présenté Louis, ça n’a pas été un coup de foudre. J’ai juste pensé : tiens, il porte le même prénom que mon grand-père. Il était assis au fond de la salle, tu lui as demandé à quelle plage il allait. Il a répondu avoir entraînement de foot à 16 heures au stade de la forêt. On n’a rien commandé, on est sorti. Il a repris sa lecture du journal L’Équipe. C’est après, quand je l’ai revu à la surboum de Paul que je l’ai trouvé très distingué avec son col roulé gris et ses cheveux bien peignés. À cause de lui, je t’ai laissée tomber comme une vieille chaussette. Je le suivais en forêt pour le voir jouer au foot. J’ai bien aimé les tours qu’on a faits dans sa 2 Chevaux et les chocolats chauds qu’on a bus au café le Jean Bart. Il a pris mon numéro de téléphone pour que l’on se voie à Paris. Il ne m’a pas téléphoné.

   L’année dernière, quand tu as flirté avec lui, sais-tu ce qui n’a pas marché entre vous ?

   Désolée avec mes questions. On ne se verra pas le weekend du 1er mai, je ne descends pas en Vendée, mais toi, viens donc à Paris dormir chez ton père, on pourrait se voir tous les trois avec Louis. 

   Bises. Lucie

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 2/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 06 août 2025 07:35
Episode 2/103

 

 

 

Paris, le 27 avril 1965 

Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris
Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine

 

 Chère Lucie,

   Martine Laborde m’a donné tes coordonnées, et je me permets de t’écrire ce qui me paraît être la meilleure façon de communiquer avec toi. Il m’est difficile de te voir, je fais des révisions intenses pour mes derniers examens et, chaque weekend je pars pour Orléans chez ma mère où je dépose mon linge, où je mange bien et dors bien car cela est important pour garder la forme avant les épreuves.

   Cependant, je pense qu’il ne faut pas trop se refermer sur soi car cela rend toujours heureux de donner quelque chose à quelqu’un. Prends donc ma lettre comme un cadeau.

   J’ai aimé ta présence à Pâques en Vendée, j’aime te voir rire, je te sens généreuse, je voudrais découvrir ta vraie nature. Il faut que tu commences à te raconter. J’ai la notion que quelque chose nous dépasse et que nous le découvrirons ensemble. L’humilité réside en une vision simple des choses. C’est Fernand Gregh qui parlait « D’une âme qui s’enivre au spectacle du monde ». Ce spectacle essentiellement dynamique, il nous faut apprendre à le regarder.

   Je sais que nous pensons l’un à l’autre. Tes pensées, je voudrais que tu me les confies, j’attends avec impatience ta réponse. Je te donne mon adresse parisienne.

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 1/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 03 août 2025 09:34
                                                                                Episode 1/103                                                                                  

 

Prologue
 

Quand j’ai découvert le paquet de lettres qu’avaient échangé mes grands-parents, j’ai été impressionnée. Des lettres écrites chaque semaine ! Un échange de lettres pour apprendre à se connaître, une communication lente, des phrases longues pour se raconter, je n’en revenais pas ! Je regrettais amèrement de ne pouvoir interroger ces parents disparus. Comment ont-ils fait pour se comprendre sans entendre leur voix ? J’ai posé la question à ma mère et, elle s’est souvenue qu’en 1970, ayant acheté un appartement dans un immeuble neuf, elle avait attendu cinq ans avant que se libère une ligne de téléphone. Alors que je passe chaque jour des dizaines de sms à mes amis, eux s’écrivaient une lettre pour prendre un rendez-vous.

   Mais revenons à la lecture de cette correspondance. Elle débute en avril 1965. C’était le printemps, tout paraissait vivant. Leurs vacances de Pâques passées en Vendée viennent de s’achever. Louis et Lucie, de retour à Paris, elle, bercée d’images amoureuses, lui, en avancées prudentes. Ils savaient si peu d’eux-mêmes !

 Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017