Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Paris, le 4 juillet 1965 |
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Sion sur l’océan |
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Je te félicite vraiment tu es très fort, je suis contente que tu aies obtenu ton diplôme. Ce que tu me dis sur toi m’a fait plaisir et je respecte ta pudeur.
À propos de lectures, nous pourrions échanger nos livres car je lis comme toi des romans d’aventures. À l’adolescence avec Martine, on se jetait sur la littérature féminine anglaise : Jane Austen, Rosamond Lehmann, Katerine Mansfield. Ces noms ne te disent sûrement rien. Mes goût en matière de lectures sont éclectiques. J’ai lu L’adoration de Jacques Borel un genre de littérature très autobiographique passionnant. Il décrit l’amour qu’il porte à sa mère mais aussi la façon dont on se construit dans la vie.
Ce soir je suis seule dans la maison, ma mère et mon frère sont partis faire un tournoi de bridge, je garde mon petit cousin. Je me délectais des phrases géantes de Proust allongée sur mon lit, puis j’ai eu envie de relire ta lettre qui me réconforte, que je trouve gentille, enrichissante et pleine d’humour. À propos de cette lettre et du déménagement que tu as effectué avec ta mère, quand tu seras en Vendée est-ce qu’elle sera là ? Si oui, je voudrais bien faire sa connaissance.
Ensuite, je me suis carrée dans un fauteuil, sur la table une feuille de papier bleu, un cendrier, des cigarettes. J’ai pris mon stylo.
Brisant le silence une bande de jeunes passent sous ma fenêtre chantant à tue-tête :
« Z’étaient chouettes les filles du bord de mer.
La, la. Tsoin, tsoin… »
Le silence revient, ils sont déjà loin.
Le vent qui souffle dans les volets les fait grincer, un gros soupir de Joke, mon cocker fait un mauvais rêve. Le silence se compose vraiment de drôles de bruits.
Je reviens sur l’une de tes phrases : « Je t’écris maintenant une lettre plus sérieuse ». Louis, j’aimerais que tu me parles toujours de toi comme tu l’as fait. Ta lettre plus sérieuse est aussi plus sincère ? N’aies pas peur de ce que tu écris ? J’ai besoin de comprendre mieux ton caractère.
Tu as pu le constater, je me confie énormément en te racontant les détails de mon quotidien. J’écris comme je parle, je ne prends pas de gant, et surtout je n’hésite pas à te décrire tout ce que je fais. Je dis les choses qui me passent par la tête sans chercher à me cacher. Je sais que l’on oublie vite les phrases dites, les paroles en l’air adressées alors que les mots écrits ne s’effacent pas. Même les ratures sont parfois lisibles ! Ne dit-on pas les paroles s’envolent, les mots restent. J’aime quand tes lettres sont personnelles. Louis, s’il te plaît, parle-moi avec ton cœur.
Le Petit Prince dans le conte d’Antoine de Saint Exupéry énonce : « L’essentiel est invisible, on ne voit bien qu’avec le cœur ».
J’ai lu cette histoire à mon petit cousin avant qu’il s’endorme, il avait des yeux immenses en écoutant la rencontre avec le renard. Je trouve si belles ces phrases que j’avais un peu oubliées :
- Que signifie apprivoiser ?
- Ça veut dire créer des liens. Les hommes n’apprivoisent plus rien, ils n’ont plus le temps, ils achètent tout dans les magasins.
Le petit prince apprivoisa le renard et au moment de partir, celui-ci lui dit
- Je pleurerai.
- Ce n’est pas de ma faute, je ne te voulais pas de mal mais tu as voulu que je t’apprivoise, mais tu pleureras ?
- Oui mais cela n’a pas d’importance, tes cheveux sont de la couleur des blés.
- Je ne comprends pas.
- Toujours les blés me rappelleront que je t’ai connu. »
J’avais envie de te raconter cela et maintenant aussi ma sortie de la veille.
Hier soir on buvait chez Paul, une bouteille gagnée à la suite d’un concours à la Croisette, la boîte de nuit de Croix-de-Vie que tu connais. Un concours stupide, chaque couple devait danser avec une orange collée au front et l’orange descendait, les garçons s’arrangeaient toujours pour la retenir au creux des seins des filles et même plus bas. Je te rassure, je n’ai pas participé à ce jeu. Toute la bande se réunissait pour boire cette bouteille dans le sous-sol de la maison de Paul, là où nous nous sommes rencontrés la première fois. Ce soir-là, tu m’avais entraînée dehors alors que j’avais envie de danser. Je me rappelle à quel point tu m’indifférais à l’époque. Le coup de foudre est venu plus tard.
En regardant nos copains excités et bruyants, j’ai senti que ta présence calme me manquait.
Martine m’a demandé à quelle date tu viendrais nous rejoindre et cela m’a énervée de n’être pas la seule à t’attendre, comme si tout ce qui te lie aux autres me détacherait de toi. Je suis bête n’est-ce pas ? Vivement ton arrivée ! Dans une quinzaine de jours, tu seras là.
En attendant, je t’embrasse et te serre sur mon cœur. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 2 juillet 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Ma délicieuse Lucie,
Vendredi en te quittant, j’ai eu de la peine à te voir partir en Vendée sans moi.
J’espère en restant à Paris que le temps passera vite. Je vais me partager entre mon stage à Paris et mes weekends à Orléans où je dois aider ma mère à quitter son pavillon. Elle s’installe dans un appartement situé plus près de l’hôpital où elle travaille. Ce déménagement me fera perdre sûrement quelques précieux kilogrammes.
J’ai repris ce matin le chemin du 68, Faubourg St Honoré. J’ai beaucoup de travail à EDF où je ne fais que vérifier des bordereaux et je crains qu’à ce train électrique-là mes bonnes résolutions ne disparaissent. Quand je pense que j’aurais à rendre un rapport de stage à la fin du mois, je désespère.
Ce soir, je rêvais de te trouver à m’attendre devant ma porte. La chaleur torride qui règne à Paris me fait regretter mes laborieuses résolutions de travailler tout le mois de juillet. D’autant plus que certains privilégiés comme toi appellent de leurs vœux le soleil pour s’y brunir à leur aise. En un mot, mon épuisement est total et j’espère que tu voudras apprécier à sa juste valeur l’effort que je fournis pour toi ce soir. Heureusement, un orage providentiel vient d’éclater et va rafraîchir l’atmosphère.
Tu te demandes ce que je fais pendant mes heures de loisir à part le foot. J’écoute du jazz : Louis Amstrong, Duke Ellington, Fats Waller, ou encore Art Tatum etc… J’ai toute une collection de 45 tours que j’écoute en boucle sur mon tourne-disque.
Le soir je lis, j’ai dévoré le livre Georges Conchon : l’état sauvage. C’est une fiction formidable qui m’a fait voyager avec le narrateur en Afrique où il est parti en mission. C’est aussi une histoire d’amour assez triste.
Tu trouves que je ne me livre pas assez. J’ai un peu peur de moi, je m’esquive souvent d’une pirouette pour ne pas en dire trop. J’attends toujours quelque chose et je ne voudrais pas hypothéquer aujourd’hui ce dont je pourrais avoir besoin demain. C’est peut-être une attitude égoïste mais je suis ambitieux et j’estime – à tort ou à raison – que pour réussir il faut d’abord penser à soi. C’est seul et capable de sacrifices que l’on réussit. L’idéal serait : une attitude égoïste dans le travail doublé d’un tempérament généreux dans les relations humaines. Je sais très bien que mon attitude est parfois trop tranchée et dure mais j’essaye seulement à ne pas faire trop de concessions.
Je te décris mon comportement. Remarque bien je ne suis pas voyant et je peux me tromper complètement sur moi-même.
Je t’écris maintenant une lettre plus sérieuse : Lucie, je veux être sûr que nous ne sommes pas ensemble juste pour un court moment. Je te préviens, je préfère m’enfuir en gardant le souvenir d’un amour très beau plutôt que te voir te désengager lentement. Je ne peux imaginer que tu me fasses regretter de n’avoir pas réussi à accéder à ton monde, un monde qui m’attire par sa diversité tellement différente de ce que j’ai connu. J’ai vraiment apprécié ce moment que nous avons passé chez ta grand-mère. Elle m’est apparue comme une dame très moderne qui ne s’encombre pas de principes un peu comme toi.
Au fait, j’ai réussi tous mes examens, j’ai mon diplôme de Supelec en poche. J’ai très envie de me spécialiser en hydraulique. On va faire la fête samedi soir, on nous prête la cantine pour y organiser un buffet campagnard, je vais tenir le bar.
À la rentrée de septembre, je dois malheureusement penser au service militaire car je n’ai plus de sursis. J’ai envoyé des lettres de candidature pour un poste de coopérant à l’étranger, mais je n’ai reçu aucune réponse positive pour le moment.
Je pense bien à toi et je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Paris, lundi 26 juin 1965 |
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Madame Rita Fegelson
26, rue Jules Guesdes
Puteaux
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Ma petite fille préférée,
Quelle joie tu m’as faite en me rendant visite ! J’apprécie vraiment que tu me fasses confiance et que tu n’aies pas hésité à venir me voir accompagnée de ton ami Louis. Ta mère va être très jalouse. Elle se plaint de n’apercevoir ce garçon qu’entre deux portes quand il passe te chercher. Je ne lui ai pas dit que vous étiez venus goûter.
Ce Louis que tu m’as présenté compte beaucoup pour toi, n’est-ce pas ? J’ai eu honte de n’avoir à lui proposer que du thé et des gâteaux secs. Si tu m’avais prévenue plus tôt, je vous aurais fait ma fameuse tarte aux pommes.
Louis me plaît, il se tient droit, il a une tête magnifique, un nez presque grec, des yeux profonds, un sourire délicat, il te regarde intensément, te demande toujours ton avis et surtout il écoute tes réponses.
Dans le jardin, il m’a époustouflée. Un garçon de son âge qui sait exactement à quelle date on taille les rosiers et en plus à deux yeux comme il faut le faire, c’est extrêmement rare !
Louis me paraît sérieux, plus sérieux que les jeunes décrits dans le feuilleton télévisé « Janique Aimée ». Ce feuilleton a été remplacé par « Belle et Sébastien. C’est une adaptation des livres de Cécile Aubry que j’avais déjà lus.
Ma jeunesse à moi n’a pas été facile. À dix-huit ans, j’ai fui la pauvreté de mon Italie natale, c’était un voyage très risqué, je n’étais pas sûre de trouver du travail à Paris. Je n’avais reçu qu’une toute petite formation en couture. J’ai eu la chance d’entrer chez un modiste qui m’a prise sous son aile. J’ai d’abord débuté en cousant des fleurs sur les chapeaux puis, j’ai réalisé sur mesure de petits modèles de chapeaux qu’on appelait des Bibis. Au bal, je suis tombée amoureuse d’un jeune homme d’origine suédoise. Te rends-tu compte, la seule langue pour nous comprendre était le français et nous la parlions aussi mal l’un que l’autre ! À mon époque, on ne savait rien du mari que l’on épousait. On a pris un commerce ensemble, ton grand-père Nils m’a appris à travailler la fourrure. Il était très courageux, trop puisqu’il s’est engagé en 1914 comme brancardier et il est rentré aveugle de guerre à 35 ans. Un bébé sur les bras, un mari aveugle et la maison de fourrure à faire tourner, je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer.
Ta mère s’inquiète trop pour toi. Moi, quand je te vois passer ma porte vêtue d’une robe de qualité de couleurs vives en coton ou en laine aux formes souples, je te vois comme une jeune fille libre. J’imagine que tu sauras t’assumer en gagnant ta vie en montant les échelons d’une réussite que tu ne devras rien qu’à toi.
J’ai cru comprendre que le jeune homme qui t’intéresse n’a pas encore fait son régiment. Cela te séparera de lui pendant au moins dix-huit mois, penses-y. Alors prends ton temps ma Lucie, ne t’engage pas trop vite.
C’est à toi seule de tracer ta vie, alors ne tiens pas trop compte de mes appréhensions. Avec le temps je suis devenue une vieille dame prévoyante alors que l’insouciance de ta jeunesse te permettra de réaliser des projets magnifiques.
On se verra en Vendée, je serais chez vous à partir du 15 août comme chaque année.
Je t’embrasse mon petit cœur, ta mémé qui t’aime.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 23 juin 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Cher Louis,
J’aime ta lettre car elle parle de nous deux.
À moi, de te décrire mes dernières émotions : mon attente à la gare, le flot de personnes pressées se dirigeant vers la sortie et toi que je ne vois pas. Prends-tu toujours autant de temps pour descendre d’un train ? Est-ce pour te faire mieux désirer que tu te présentes parmi les derniers ? Serrée contre toi, protégée du courant d’air froid de cette gare, on a marché jusqu’au métro où le bruit nous empêchait de communiquer.
On a fait quelques courses chez l’arabe en bas de chez toi. La montée des six étages. La chambre, toi, ta tendresse, ton amour. Tout ce que l’on se dit : promis, juré. Notre dîner sur le pouce, moi calée contre le mur pour ne pas tomber, nous dormons serrés en chiens de fusil. Le lendemain je descends ton escalier, tu me suis. Avant les trois dernières marches, je me retourne, je saute dans tes bras pour te voler un dernier baiser.
En te quittant je constate un voile de tristesse dans tes yeux malgré ton sourire. J’adore ton sourire mais je te l’ai déjà dit.
Il est vingt-trois heures, allongée dans mon lit, je regarde mes mains, elles t’ont caressé, je lèche mes doigts mais il ne reste que le goût de la cigarette fumée tous deux penchés à ta fenêtre.
À quand notre prochain rendez-vous ? Je me languis déjà de toi. Ta Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 18 juin 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Ma jolie Lucie,
Je viens de te téléphoner et comme chaque fois, je me sens insatisfait. Insatisfait de ce que je n’ai pas pu te dire et insatisfait parce que je n’ai pas su te faire partager la joie qui m’étreint quand on se parle au téléphone.
Je crois que je manque d’intuition, je ne sais pas deviner au son de ta voix ce qu’il te ferait plaisir d’entendre. Tu me complexes Lucie car tu sais tellement mieux que moi exprimer ce que tu ressens.
J’aime l’abstraction parce qu’elle permet à l’esprit de se libérer des détails. Toute construction de l’esprit peut avoir sa logique interne mais elle n’est valable que dans la mesure où elle se fonde sur une observation du réel.
Je hais la médiocrité même si parfois je n’arrive pas à m’en extraire. Cette haine, cette horreur de la mesquinerie me permet de t’assurer que jamais je ne pourrais te cacher quoi que ce soit. Te mentir me donnerait l’envie de pleurer. Jusqu’à présent nos éclats de rire n’ont jamais sonné faux.
Je t’écris tout cela pour que tu saches que quoi que tu fasses, tu seras toujours ma petite fille chérie. Je rentre ce soir d’Orléans et il est convenu que tu viennes me chercher à la gare. Nous dormirons ensemble puisque Martine va te servir d’alibi et que tes parents te laisseront sortir.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 15 juin 1965 |
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Louis chéri,
C’était tellement drôle, à Malakoff de te voir débarquer sortant de ton école d’ingénieur, en short, tout essoufflé, t’excusant de ton retard dû à une partie de ping-pong qui n’en finissait pas. Ensuite, tu es parti te changer. Quand tu m’as rejointe au café, tu avais repris ton sérieux. J’ai aimé notre longue conversation entrecoupée de baisers. Mais tu te confies peu. J’ai très envie de connaître mieux tes goûts car en dehors du sport, tu ne me racontes rien de tes loisirs.
Maintenant, je suis devant mon papier bleu, et je veux te parler, te dire toutes les pensées qui m’agitent, tous les espoirs qui illuminent ma vie depuis quelque temps. Tu sembles avoir tant envie d’être heureux que j’en oublie ma crainte, ma peur de construire des châteaux de cartes qui s’effondreront au plus petit coup de vent.
Je suis trop rêveuse. Quand mon frère me voit inactive, il m’interpelle :
- Ta dose d’inertie est-elle à son comble ?
Ce retranchement de la vie extérieure, ce désir de me dissimuler et de rester avec moi-même me plaît. Je ne sais pas si j’aime pour cela la solitude, j’ai beaucoup d’amis mais je m’ennuie souvent en leur compagnie. Je sais qu’ils m’apprécient et en cela leur présence ne me paraît pas désagréable. Je ne peux pas dire que leur plaire m’est indispensable, je préfère être juste là, sentir leur contact, leur chaleur humaine, leurs marques d’amitié.
Je me demande parfois quels seront les amis que nous aurons en commun, mon frère Lucas et Sylvie sa fiancée évidemment ! Tu dois faire leur connaissance, je m’entends si bien avec eux ! En promenade la semaine dernière, tous deux échafaudaient maints projets : « quand nous serons mariés, on aura, on fera » et patati, patata…
Tu vois je m’emporte, je vais beaucoup trop vite prenant mes rêves pour des réalités. Tout cela n’est pas à l’ordre du jour. Le présent pour moi consiste à trouver le moyen d’améliorer mon anglais, je parle et écris l’espagnol, il me faut l’anglais si je veux me trouver un travail intéressant. Miss Minett m’a répondu, j’avais écrit à l’association qui place des jeunes filles au pair et ça à l’air de marcher. Si tu es d’accord, je partirai début septembre pendant que tu feras tes classes.
Maman, à qui j’ai avoué être follement amoureuse de toi, dit que j’exagère en parlant de ma grande histoire d’amour. Elle ne comprend rien à mon projet de départ à Londres. Tantôt elle trouve bizarre que je veuille te fuir, tantôt elle admire mon immense courage qui consiste à me séparer de toi afin de mettre à l’épreuve notre amour.
Hier, les parents m’ont invitée au restaurant, on a mangé des huîtres sensationnelles comme celles de Vendée. Aujourd’hui, ils vont au cinéma et moi je vais aux Puces de Saint-Ouen.
Ce soir si tu rentres assez tôt d’Orléans, téléphone-moi. Avant mon départ pour la Vendée, on doit pouvoir trouver le moyen de dormir une nuit de plus ensemble. Mes parents passent tous leurs weekends à la campagne, seul Lucas risque de s’inquiéter de mon absence. En août, nous nous retrouverons pour un mois de vacances. Tu seras à Croix-de-Vie et moi à Sion sur l’Océan distant de cinq kilomètres mais tu viendras me chercher dans ta superbe auto. J’ai hâte.
Des baisers. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 6 juin 1965 |
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Louis,
Je dois t’écrire tout de suite, je dois te confier de suite, vite, vite, mon souci, ma crainte, ma gêne, mes doutes et tout ce qui s’agite en moi sauf des regrets.
Depuis quelque temps, il y avait un toi et moi ensemble dans un projet lointain. Mais ton aveu : « Lucie tu me manques » m’a propulsée vers une envie folle de te voir. J’ai accouru, j’ai monté les six étages quatre à quatre. Dans un afflux d’émotions entre désir et peur, j’ai frappé à ta porte. J’ai débarqué chez toi, je t’ai enlacé, tu as tremblé dans mes bras.
Un autre Louis aux cheveux ébouriffés m’a embrassée partout, m’a allongée, a tiré sur mes vêtements pour trouver son chemin en moi. J’ai eu l’impression que tu me remplissais totalement. Le plafond a tourné. On s’est aimé pour la première fois.
Mon frère Lucas répète que mes réactions sont primaires. Je m’enthousiasme, je réagis, je m’emballe, j’agis sans réfléchir. Je m’en veux vraiment de t’avoir infligé une situation totalement improvisée dans ta vie si bien réglée. As-tu été choqué par mon comportement manquant de pudeur ?
Moi je n’ai ressenti aucune honte. C’était beau n’est-ce pas ? Pas forcément un exploit mais la poche de tendresse est encore bien pleine. Je mets dans mes rêves l’image de ce petit lit étroit, le vasistas et sa tige en fer qu’il faut éviter en se relevant, la chaise paillée et la table au bois rêche, les toilettes au fond du couloir.
Réponds-moi vite. Je t’embrasse. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 9 juin 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Chère Lucie,
Que tu es sotte de t’excuser d’avoir pris les devants, j’ai adoré la façon spontanée, innocente, impatiente que tu as eue de surgir chez moi. Il serait tout de même bien mal venu de ma part de me plaindre d’un dérangement causé par une si jolie fille (car tu es jolie, j’ai oublié de te le dire).
Après ton départ, je me suis accusé de ne pas t’avoir proposé de t’accompagner et de t’offrir un verre dans un établissement de l’avenue des Ternes. Je ne l’ai pas fait car j’ai cru comprendre que tu étais attendue par tes parents pour le dîner.
J’aime dans ta lettre la description précise que tu brosses de ma pauvre chambre de bonne, terme employé en général pour désigner ce genre d’habitation sous les toits. Cette pièce ne s’appellera plus jamais ainsi nous l’avons baptisé chambre d’amour.
Tu pars bien le 1er juillet à St Gilles-Croix-de-vie ? Jeudi, je te propose de venir m’attendre à la sortie des cours. Dis-moi si tu es disponible.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 1 juin 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Lucie,
Tu m’as dit au téléphone que tu m’écrivais uniquement parce que j’attendais tes lettres. Je pense que l’on s’écrit surtout pour se parler et apprendre à se connaître.
Tu t’interroges pour savoir si tu me plais et tu penses que je ne me livre pas assez. C’est vrai, j’ai une certaine retenue par éducation et par timidité sans doute. Ce que j’éprouve pour toi est nouveau et me déstabilise un peu.
Dans mon esprit de matheux, la fin des études ouvre forcément une nouvelle séquence de vie. Je n’ai aucune envie de passer d’une fille à l’autre et je voudrais m’engager dans une relation profonde et durable.
Ce que je connais de toi aujourd’hui me laisse espérer que tu es la bonne personne et franchement le penses-tu aussi ?
Si c’est le cas, je souhaite ardemment faire ce chemin avec toi.
À Orléans, ces deux après-midis m’ont rapproché de toi. Je ne comprends rien à ces liens invisibles qui se tissent entre nous mais je les trouve prometteurs. Je souhaite que nous ayons de plus en plus de moments à partager ensemble. Après chaque rendez-vous, j’aimerais te quitter avec l’espoir d’une prochaine rencontre.
Tu es vivante, gaie, amusante, et j’aime ton côté cash. Ta façon décontractée de t’habiller me plaît. J’avais peur que comme les parisiennes tu portes un tailleur. Tes robes de tissus aux couleurs fraîches me donnent envie de chanter. Lucie, tu me manques.
Je t’embrasse.
Louis
Photo Michel Rosse

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Paris, le 28 mai 1965 |
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Martine Laborde
15, rue du Drac
44 – Nantes
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Chère Martine,
Il faut que je te raconte. Le Samedi 25 mai, comme convenu, Louis était à 11 heures pile chez ma cousine au Plessis. J’étais impatiente de le revoir, je ne me rappelais plus s’il était grand, si j’allais le reconnaître, s’il me plaisait. Les deux après-midis passés avec lui ont été merveilleux. Cette lumière particulière sur la levée de la Loire, les bancs de sable couleur chameau, les saules pleureurs aux jeunes pousses d’un vert tirant sur le jaune, le calme, les chants d’oiseau. Grâce à lui, j’ai découvert deux châteaux de la Loire : Chambord et Chenonceaux. J’aime bien sa façon de raconter l’histoire de France et les dates précises qu’il énonce en bon élève. On s’est promené dans sa ville sans qu’il me prenne par le bras. La statue de Jeanne d’Arc m’est apparue immense. Après avoir diné dans un restaurant italien qu’il connaissait où le Limoncello était excellent, il m’a raccompagnée. Je lui ai proposé de lui préparer une tisane dans le pavillon de chasse où je dormais seule mais il a refusé. Le lundi matin, il est venu me chercher au Plessis, j’ai récupéré ma valise, on est parti. Ma cousine a été très sensible à sa bonne éducation.
Heureusement, le baiser qu’il m’a donné sur le quai de la gare m’a remplie d’espoir mais je me demande toujours si je lui plais vraiment. Il y a tellement de retenue chez lui !
Bon, je ne vais pas continuer à te poser des questions, je crois que j’exagère mais téléphone-moi. Cela me fera plaisir.
Je t’embrasse. Lucie.
Photo Michel Rosse
