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ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 29/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 09 novembre 2025 16:27
Episode 29/103

 

Orléans, le 29 septembre 1965

Louis Hérault
Orléans
Lucie Dumontel
Londres

  

   Ma chérie,

   Tes lettres sont adorables. Ton faux sommeil était bien joué. J’avais l’impression de te protéger, de veiller sur toi. Je t’embrassais doucement pour ne pas te réveiller et je repoussais le drap pour que tu respires bien. Je peux me représenter le bonheur en étant heureux de te voir dormir, en posant mes lèvres sur ton épaule. Ces gestes d’apparence n’existent que par tout ce qui les précède. Je t’aime d’une telle façon que je t’embrasse l’épaule quand tu dors. Cela peut paraître dérisoire, mais pour moi c’est une plénitude, un accomplissement. Cela me prouve à moi-même que je t’aime sans masque. Je ne joue pas un rôle, je ne fais pas les choses parce que j'estime nécessaire de les faire. Je les accomplis parce que j'en ai envie. Notre amour consiste à écouter le désir de l’autre. Avec toi, j’ai découvert ce merveilleux accord des gestes et des sentiments.

   C’est incroyable ! Je reçois à l’instant ton colis britannique. J’ai enfilé aussitôt « the pull-over de lambswool ». Rassure-toi tes souvenirs sur ma corpulence restent vivaces, il me va très bien. Je le porterai dès les premiers froids.

   Comment te dire ce que je ressens en te voyant ainsi penser à moi, en te sentant toujours aussi près de moi, je suis heureux, complètement heureux. J’ai l’impression que nous arrivons à une plénitude de compréhension, de complicité, d’attentions toujours plus affectueuses. Et je t’aime aussi pour tout ce que tu ne fais pas.

   Comme tu le vois, je suis toujours à Orléans, j’attends une lettre et espère partir à la fin de la semaine faire mes classes. Je sors très peu et lis beaucoup. Hier, je suis allé rendre visite à ta cousine. Son mari et elle rentraient de Paris et avaient eu de tes nouvelles. Je ne pense qu’à toi et je t’aime très, très fort.

   Je t’embrasse. Louis.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 28/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 05 novembre 2025 16:03
Episode 28/103

 

Paris, le 25 septembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
 
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème

   Mon chéri,

   Ah ! La 2 chevaux ! La trouille que j’avais d’être découverte chaque fois que je faisais le mur en sautant par la fenêtre et en rentrant au petit matin. Je ne me suis jamais fait prendre, ces souvenirs me sont précieux. Une nuit, papa en voiture sur le parking de la plage avec les phares de sa Rover, a balayé les dunes voulant être sûr que nous n’étions pas restés à dormir sur le sable. C’est maman qui me l’a raconté, papa ne m’a rien dit. Ce soir-là, on dînait à la pizzéria, c’est après que l’on est allé se cacher dans la forêt.

   Une fois pourtant maman s’est inquiétée de boutons rouges sur mes cuisses et comme j’en avais un peu partout, elle a pensé que c’était des puces. Elle a pulvérisé du Fly-Tox dans mon lit. Tu vois, même les moustiques de la forêt ne m’ont laissé aucun souvenir désagréable.

   Hier, après avoir mangé des Fish and Chips, j’ai eu un mal au cœur qui ne me quittait pas me donnant un joli cafard. Cela m’a coupé l’envie de fumer. Heureusement, le malaise s’en est allé, mais j’ai peur qu’avec la première cigarette me revienne le dégoût.

   Je continue à écrire sur moi puisque tu me le réclames. Quand nous sommes ensemble, tu me demandes souvent : « À quoi penses-tu ? ». Je cherche alors une pensée originale, mystérieuse à te communiquer en jouant à « la belle ténébreuse ». Cependant, tu lis sur mon visage et tu vois bien que je ne pense à rien. En général, on découvre mes sentiments bien avant que je n’aie ouvert la bouche. Que veux-tu je suis sincère, vivante, je sens, je bouge, je vibre. J’éprouve de la sympathie, de l’antipathie, deux sentiments excessifs chez moi. Si tu veux je te donne l’exemple de l’amitié qui m’est venue pour deux garçons turcs : Ibrahim Amirak et Mohammed Gurumlu qui sont dans ma classe à la Pitman school. On ne se quitte plus, on discute à la Cafétéria, à Hyde Park, je joue au foot avec eux. On est allés au cinéma où se donnait « The mirage ». Grégory Peck joue formidablement. Demain, on ira à la Tate Gallery.

   Est-ce que tu trouves que c’est mal de sortir avec deux garçons ? Je ne sais pas si tu me comprends, je vis mon état de fille sans complexe. Je veux me sentir l’égale dans leur amitié, je fréquente des garçons comme des compagnons et pas comme des amants potentiels. J’aime échanger, m’intéresser aux autres même s’ils sont très différents de moi. Donner me plaît, pas dans un sens religieux, mais pour recevoir, noter et comprendre des êtres appartenant à d’autres cultures. Je ne voudrais pas que tu sois jaloux, je leur ai dit que j’étais fiancée et ils sont très respectueux. Ne t’inquiète pas, je ne suis pas la femme de tout le monde, je suis ta femme mais je ne peux m’empêcher de distribuer mon amitié à ceux qui l’acceptent.

   À quinze heures trente, je suis allée chercher les deux petits anglais que je garde : John et Paul. Ils sont assez insupportables et s’amusent à se cacher et à me perdre tout le long du trajet depuis la sortie de l’école jusqu’à leur maison. Je les trouve très débrouillards, ils m’ont montré comment allumer le poêle, comment préparer leur goûter, on voit qu’ils ont été habitués à rester seuls dans l’appartement. Leurs parents sortent beaucoup, leur mère est une jolie blonde qui conduit une grosse Jaguar, ils me payent cinq livres par semaine.

   En fin d’après-midi, on a imaginé une sorte de bataille navale dans la baignoire avec de magnifiques vagues. On s’est bien amusés. J’ai dû essorer et essuyer toute la salle de bains, c’était épuisant. Je crains que l’éducation que je donnerai à nos enfants ne soit jamais sérieuse. Je compterai sur toi pour faire preuve d’un peu d’autorité pour mettre fin aux jeux que j’inventerai. Tu seras, je suis sûre, plus sévère et intransigeant que moi. Après le dîner les gamins s’endorment très vite, cela me laisse du temps jusqu’à ce que les parents rentrent du Pub.

   J’ai eu maman au téléphone. Ce que je lui ai dit lui est passé au-dessus de la tête. Elle n’a rien écouté et veut croire que ma relation avec toi est une tocade.

   Sur la photo que tu m’as envoyée, c’est l’automne. Tu es assis, ton dos bien droit appuyé contre un mur couvert de vigne vierge, un verre de jus d’orange, un cahier ouvert, un stylo. J’y vois des carrés verticaux de couleurs :  l’orange du verre, le vert sapin de la table carrée, la chemise Lacoste jaune, le rouge sang du mur. Je plisse les yeux, j’imagine un tableau peint par Nicolas de Staël. C’est beau.

   Alors que je me sens empreinte de toi et que tu es dans toutes mes visions, je dois cependant t’avouer que je t’ai menti. Oui, la dernière nuit que nous avons passée à Paris ensemble, je t’ai fait croire que je dormais. Penché au-dessus de moi, tu écoutais ma respiration et je m’appliquais à faire semblant en truquant mon souffle. Je voulais juger de ta douceur, de ta tendresse à me regarder dormir. C’était merveilleux, à un moment tu as baissé un peu la couverture et tu m’as donné deux baisers sur l’épaule, je t’ai aimé comme jamais. Ou peut-être comme je t’aimerai toujours ?

   À bientôt, mon amour. Lucie.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 27/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 02 novembre 2025 15:40
Episode 27/103

 

Paris, le 19 septembre 1965

Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
Lucie Dumontel
Londres

   

   Ma petite Miss,

   Fais bien attention, il n’y a rien de pire que ces machins rose et ces trucs verts arrosés de thé anglais pour donner de l’embonpoint à un organisme français non habitué (qui s’en plaindrait !) à ces débordements gastronomiques.

   Je suis heureux de savoir que tu es bien tombée et que ton moral est bon.

   Je regrette de ne pas m’être organisé pour t’accompagner à Londres. Depuis ton départ, je suis tout perdu c’était comme si je craignais de ne plus jamais te retrouver.

   Le temps s’écoule moins vite, mais avec le soleil revenu, je m’habitue à te savoir loin, je ne suis plus si triste et pense beaucoup à nous. J’ai tout loisir de faire des retours en arrière. Je me demande par quel miracle nous sommes arrivés à nous entendre et nous aimer comme nous le faisons maintenant. Avoue que beaucoup de choses nous séparaient comme le mode de vie, les occupations, ou le milieu social. Heureusement, nous avons la même conception de l’amour basée sur la confiance, l’estime et l’amitié.

   La première fois que je t’ai vue, j’ai eu envie de te rendre heureuse, de t’apporter tout ce que tu n’avais pas. Et puis, j’ai eu aussi envie de connaître quelqu’un d’adulte qui saurait me dire zut. Tu es la première fille que j’ai prise au sérieux et que je fréquente, non pas par hasard ou parce que ça se trouve comme ça, mais parce que je le désire très ardemment. Je t’avoue très franchement que jusqu’à présent j’ai été comblé. Tu ne m’as jamais déçu (mais cette restriction a-t-elle un sens ?).

   Tu sembles parfois me reprocher ma grande confiance en moi. Il faut ici faire la part des choses. J’ai souvent fréquenté des copains d’étude qu’il fallait traîner, tirer pour leur faire faire quelque chose. Si j’ai réussi à les persuader de me suivre ce n’est pas en montrant mes doutes.

   Quand on se trouve en face d’un interlocuteur déterminé et bien défini, tout pour moi n’est que question de volonté. Les livres de vente enseignent que le fait de ne pas vendre tel ou tel article d’un client éventuel est uniquement la faute du vendeur qui n’a pas su trouver l’argumentation adéquate. Dans ce schéma il y a une part plus ou moins grande de mauvaise foi qui entre en jeu. Bref, j’ai confiance en la (non ma) volonté. Mais quels sont les rôles qu’on entend faire jouer à sa volonté ? Les gens nous fréquentent si l’on peut leur apporter quelque chose. Si l’on a confiance en soi, on communique toujours cette confiance. Ce que je fais pour toi aiguise ma volonté de te donner confiance en toi. Je suis profondément heureux quand tu dis me comprendre. Cette communion nous permettra de faire de grandes choses.

   Quand on parle d’affectivité pas question de jouer, on ne donne que ce que l’on a. On pratique l’amour tout nu au sens propre comme au sens figuré.

   Je ressens ton absence physiquement mais nos liens sont si forts que je supporte cette absence intellectuellement, c’est-à-dire avec ma raison. Remarque bien je t’écris cela avec résignation car j’aime ton corps et tes bras, je brûle d’envie de t’embrasser. Je ne peux m’empêcher de penser à notre 2 chevaux garée loin de toute habitation sous les pins au milieu de la forêt de Sion sur l’océan. Quand après avoir sorti la banquette, on étalait à l’arrière de la voiture deux couvertures : notre lit pour la nuit. La douceur de ta peau, le creux de tes reins, la position de dormeuse sur le ventre découvrant la forme gracieuse de tes fesses. Non, je n’ai rien oublié et je veux tout te dire : mes espérances, mes craintes sans souci de justification car je t’aime très fort.

   Ne considère pas notre avenir en termes de jours. Nous nous aimons assez je crois pour supporter quatre mois d’absence. Tu es en moi comme je suis en toi. L’empreinte sur nos deux corps ne peut plus s’effacer maintenant. Continue à me parler de toi le plus souvent possible. Cette semaine, je n’ai pas eu de tes nouvelles.

   Je t’embrasse. Louis.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 26/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 29 octobre 2025 14:58
Episode 26/103

 

Paris, le 17 septembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème

   J’ai passé tout mon temps en petits déjeuners depuis mon départ de Paris. À Orly j’ai attendu deux heures avant que le « fogg » se dissipe sur Londres. On nous a conviés à nous restaurer dans un salon, la traversée fut très courte, trop courte, j’adore être dans le ciel. À ma descente d’avion, un vieux gentleman distingué m’a proposé de porter ma valise. Il était charmant mais à la sortie ses amis l’attendaient et soudain, il m’a laissée tomber comme deux ronds de flanc, et il a fait semblant de ne pas me connaître. J’étais à la gare Victoria, on ne m’avait pas prévenue que mon train de banlieue pour New Beckenham partait de la gare de Charing Cross. J’ai pris un taxi, mais lorsque j’ai voulu le payer, je n'avais pas assez de pounds. On a décidé d’un petit commerce avec de l’argent français. Dans le train un Beatles blond s’est assis à côté de moi et ne m’a pas quittée des yeux de tout le voyage. Il n’avait qu’un défaut, il bégayait.

   À peine arrivée chez mes anglais, j’ai eu droit à une tasse de thé accompagnée de petits gâteaux verts et roses, le thé soigne tous les maux d’après eux. Leur cottage a une configuration plutôt compliquée :  la cuisine se trouve au sous-sol, on monte pour le séjour, on monte pour leur chambre avec la salle de bains, on monte et, oh merveille !  Ma chambre est minuscule mais très jolie.  Un petit lit sous le bow-window, une armoire étroite, une table de nuit et une chaise. Sur l’étagère, un bouquet de tulipes en plastique jaune et mauve, une Carmencita dansant le flamenco et un chien en porcelaine. Des fleurs partout sur les murs, sur les rideaux et sur la couette.  Les Edgley n’ont pas d’enfant, je dois juste aider le matin à ranger la cuisine et faire le ménage. La formule que j’ai choisie consiste à aller chercher après l’école deux enfants d’une autre famille et à les garder jusqu’au retour de leurs parents. Je commencerai ce travail lundi prochain.

   À 19 heures on dîne, cette fois ce sont les petits pois qui sont d’un vert fluorescent et un « pie » avec dedans des rognons dans une sauce noire.

   Je me suis levée à 9 heures et là oh délice ! Un petit déjeuner de toasts, de bacon et d’œufs au plat.

   Madame Edgley sur son perron, s’extasie : “What a lovely day !” Moi, je pense plutôt qu’il va tomber des cordes, vu les nuages qui s’accumulent. Je monte dans ma chambre, Monsieur Edgley (the husband) grimpé sur une échelle à la hauteur de ma fenêtre repeint la façade de la maison. Il sourit béatement, ses lunettes sur le bout du nez.

   Mes hôtes sont vraiment gentils (ils n’ont pas plus de quarante ans) je baragouine, ils sont très compréhensifs, je les aimerais tout à fait s’ils ne me faisaient pas manger des choses aussi curieuses qui me font penser aux repas de Chloé et Colin dans « L’écume des jours ». Tu as lu ce livre étonnant de Boris Vian ?

   Le moral est bon, tout va bien mais quand nous reverrons-nous ? J’ai besoin de caler une date, ma date d’espérance. J’ai prévu de rentrer pour le 31 décembre. Quand vas-tu faire tes classes ? D’ici là, pourras-tu t’accorder une petite pause entre mes bras ?

   Unlimited Love.  Lucie

 

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 25/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 26 octobre 2025 10:41
Episode 25/103

 

Paris, le 15 septembre 1965

Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur seine

  

   My Love,

   Tu m’as reproché de ne pas t’avoir téléphoné avant de venir te chercher. Notre rendez-vous avait été pris et je ne me sers jamais de cet instrument pour raconter ma vie. Je n’aime pas le téléphone. J’adore toujours entendre ta voix au début mais je trouve que l’on ne se dit jamais ce que l’on a à se dire ou qu’on se le dit mal.

   J’ai senti chez toi beaucoup de fébrilité, de nervosité. Tu en avais après tout le monde : ta famille ne t’avait pas donné assez d’argent, ma vieille 2 chevaux roulait trop lentement, tu avais sûrement oublié quelque chose etc… Bref, tu étais très nerveuse, le trajet jusqu’à l’aéroport d’Orly fut pénible.

   Je ne te voyais ni triste, ni malheureuse à l’idée de notre séparation mais encombrée de soucis inutiles. Te rends-tu compte de la chance que tu as de voyager, d’avoir eu les bonnes adresses pour que ton projet de travailler et perfectionner ton anglais se réalise ? Je viens de découvrir ta fragilité, ta sensibilité, ton impatience à ce que tes désirs soient exaucés.

   Ma chérie, oublie tes problèmes, ne les juge pas d’une importance trop grande, ce ne sont que des tracasseries, tout va bien se passer. Nous nous sommes quittés en échangeant nos mots d’amour habituels mais je me reproche de ne pas avoir pris plus de temps pour te voir avant ton départ.

   Je suis à Paris, je dois penser à donner mon congé au propriétaire de notre chambre d’amour. Je serai sûrement à l’armée quand tu rentreras d’Angleterre.

   Dis-moi vite que tout va bien. Je t’embrasse. Louis.

 

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 24/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 22 octobre 2025 16:15
Episode 24/103

 

Paris, le 12 septembre 1965

Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur seine
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème

 

   Mon Loulou chéri,

   Nos merveilleuses vacances sont loin derrière nous, que ne donnerais-je pas pour me retrouver assise sur la plage sauvage à minuit et manger les saucisses que tu avais faites griller sur le feu. Quelles soirées inoubliables ! Quel délice cela a été d’entrer dans l’eau de la mer pour se débarrasser du sable qui collait à nos fesses.

   De retour à Paris, je n’ai pas arrêté de courir. Hier à l’Institut de la Femme Secrétaire, en plus de mon diplôme, ils m’ont donné un carnet professionnel où sont inscrites les vitesses de frappes sur la machine à écrire et ma capacité à bien retranscrire le texte que l’on m’a dicté en sténographie. Mes notes obtenues aux examens pour mon niveau en langues sont très bonnes. Je suis contente mais à mon avis cela ne me servira pas à grand-chose.

   Martine était parisienne, nous sommes allés voir « The Knack », un film délicieux plein d’anglais, de belles images, j’aurais aimé être avec toi.

   Sally Minett, l’organisatrice de l’Association qui place les jeunes filles au pair m’a trouvé un plan pour que je garde des enfants l’après-midi dans une autre famille. Le couple les Edgley chez qui je logerai n’a pas d’enfant. Je dois m’inscrire aux cours du Pitmann Institute. C’est amusant d’avoir des projets, plus ils sont nombreux, plus on a de chance qu’ils se réalisent à un moment de notre vie.

   En te racontant tout cela, je me sens bêtement émue, inquiète et nerveuse. Ma façon de déformer mes lettres sur le papier s’en ressent, mes lignes montent et descendent sans que je le veuille. On est fous, on vient de se rencontrer et on va se séparer. 

   Dès que la sonnerie du téléphone retentit pendant un quart de seconde, j’imagine que tu m’appelles mais non, c’est toujours quelqu’un d’autre, et je me ronge les sangs. J’aimerais entendre ta voix, t’avoir près de moi, te parler ouvertement, j’ai tant à te dire. Si tu étais là je te mordrais d’impatience.

   Que fais-tu à Orléans ? Pourquoi n’es-tu pas dans mes bras. ? Je pars à la fin de la semaine et tu as promis de m’accompagner à Orly. Je compte sur toi, l’avion décolle à 10 heures, ce n’est pas si tôt !

   Avec toi, j’ai l’impression d’avoir découvert un autre monde, un monde clair, et surtout, je ne pense plus à moi, je suis à toi. Tout est simple et je t’aime plus que tout.

   Je t’embrasse. Lucie.                                                

   PS J’ai gagné 230 francs avec les cours d’espagnol que j’ai donnés au frère de Martine. Je vais m’acheter pleins de trucs.

 

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 23/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 19 octobre 2025 16:01
Episode 23/103

 

Nantes, le 12 septembre 1965

Martine Laborde
15, rue du Drac
44 - Nantes
Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur seine   

 

   Coucou Lucie,

   J’aime bien ta façon d’écrire, ton style est très descriptif.

   Néanmoins tu exagères ! Tu te dis amoureuse de Louis et tu m’écris une page entière sur Florian. Tu me feras toujours rire, quelle gamine tu fais ! Ce n’est pas à moi de te dire qui tu dois fréquenter !

   Oui, j’ai repris mes cours, c’est l’année de licence, il y a beaucoup de travail. J’ai du mal avec les statistiques, tu ne peux pas savoir comme c’est barbant de trouver des échantillons et faire de nombreux calculs. 

   Non, je ne viendrai pas à Paris avant Noël. Je t’envoie une photo de nous deux allongées cet été sur la plage. Je t’embrasse

   Martine

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 22/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 15 octobre 2025 15:25
Episode 22/103

 

Paris, le 8 septembre 1965

Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur seine
Martine Laborde
15, rue du Drac
44 - Nantes
   

   Martine ma copine,

   De retour à Paris, je pense que tu es rentrée à Nantes. Que les vacances sont loin ! Avec Louis, on ne boudait pas la bande mais on s’est souvent retrouvés tous les deux seuls pour parler de nos projets. Je suis amoureuse Martine, c’est sûr, je suis amoureuse, tu l’as vu. Cependant, j’ai le projet de partir pour Londres et Louis doit faire son service militaire. C’est bizarre, on ne craint pourtant pas de se séparer, comme si l’on avait autre chose à vivre avant de se mettre complètement ensemble Louis et moi.

   Justement samedi après-midi Place Parmentier, j’ai rencontré Florian Syldenberg. Je t’ai déjà parlé de lui. Un weekend alors que j’étais seule à la maison de campagne, il m’a rejointe. On a fait de grandes marches à travers la forêt, il connaît la nature, cite le nom de fleurs sauvages et leur utilisation en tisane. Je te rassure, il ne s’est rien passé entre nous, il ne m’a jamais fait la moindre avance. Il est plus âgé que moi et je le vois toujours accompagné de filles très jolies, ses admiratrices. Je le connais depuis plus de dix ans, je le croisais souvent quand il habitait une chambre de bonne dans notre immeuble. J’ai toujours aimé parler avec lui. Je le trouve intelligent, drôle et fou. Il m’impressionne. Je crois qu’il m’aime bien car il m’invite souvent pour des sorties : concert, théâtre, cinéma, il se tient au courant de tous les spectacles en vogue. Mon frère l’a surnommé méchamment Elastoc car il se contorsionne en une sorte de révérence pour nous saluer chaque fois qu’il nous croise.

   Samedi, j’ai trouvé qu’il n’allait pas bien du tout : la mine triste, pâle, barbu, portant des vêtements sales, ses cheveux frisés jaune lui faisaient comme un casque sur la tête. Il était presque repoussant. J’ai pensé que la veille, il avait dû faire la fête. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, sa Dauphine neuve d’où il a extrait un dossier. On est allé boire un pot au café Le Winston. Quand je lui ai dit que je pensais passer un trimestre en Angleterre, il m’a répondu qu’il viendrait me voir ayant des voyages prévus à Londres.

   Malencontreusement, maman m’a aperçue avec lui à la terrasse du café. Elle revenait sûrement du Prisunic. Je lui ai dit que je ne dinerai pas à la maison, elle n’a pas eu l’air content.

   Florian avait vraiment besoin de se confier. Sous son apparente aisance, je le sais très sensible. Son côté artiste le rend poreux. J’ai pu remarquer chez lui qu’une scène de rue brutale le déstabilise et que la beauté d’un tableau l’émeut aux larmes. Je savais qu’il avait réussi son CAPES mais ne voulant surtout pas enseigner, c’est son diplôme du CELSA qui lui a ouvert des portes. Il travaille dans la communication et depuis le mois de septembre, il organise des événements culturels.

   Je suis rentrée à la maison vers vingt-deux heures après avoir partagé une salade avec Florian. Maman m’a accueillie en me reprochant de fréquenter ce garçon à l’allure bizarre.

   Cela n’a eu aucun effet sur moi car je me moque bien du « qu’en-dira-t-on ». Ai-je eu tort de prendre le temps d’écouter Florian ? C’est idiot ce que je te demande mais tu me donnes toujours de bons conseils.

   Au fait, as-tu repris tes cours ? Est-ce que la psychologie t’intéresse toujours autant ? J’espère qu’avant mon départ, tu viendras voir ton père à Paris. Pourquoi n’habites-tu pas chez lui plutôt qu’à Nantes chez ta mère ? On se verrait plus souvent.

            Bisous. Lucie

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 21/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 12 octobre 2025 10:06
Episode 21/103

 

Paris, le 15 juillet 1965

Sion sur l’océan
Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème 
   

   Louis chéri,

   Je ne dirai rien à Martine, débrouille-toi, tu peux très bien la prévenir toi-même. Je ne suis pas un bureau de renseignement pour ton ancienne petite amie. D’ailleurs, je lui ai tiré les vers du nez pour savoir comment tu t’étais comporté avec elle pendant votre long flirt. J’en ai appris de belles, il faudra tirer cela au clair.

   En ce moment, je suis vendéenne, j’ai des cheveux emmêlés, collés, salés par les bains fréquents, des joues rougies par le vent et le soleil mais pas seulement car le Gros Plan, ce petit vin blanc sec dont j’abuse en est aussi la cause.

   J’ai reçu ta lettre avec joie, elle était en retard mais ne suis-je point accoutumée à ce décalage ? Arrête s’il te plaît de me parler de bulletin météorologique dis-moi plutôt comment tu vas. C’est dur de se confier, mais tu peux le faire en badinant, en lâchant progressivement des indices sur tes goûts. J’aime échanger mais je suis sensible et je me sens en sécurité dans les relations avec les autres uniquement lorsqu’ils me donnent des preuves de leur sincérité.  De toute les façons, ce n’est pas grave si tu ne me réponds pas car je dois t’avouer que j’adore écrire.

   Tu sais, j’ai beaucoup de travail dans la boutique où je suis vendeuse le matin. Hier, la marchandise livrée est endommagée : des miroirs, des vases en porcelaine, des lampes étaient en mille morceaux. La propriétaire m’a demandé de lui taper plusieurs lettres à la machine et de les envoyer en lettre recommandée à la poste. De plus, devant la boutique une conduite d’égout était en réfection, une montagne de sable gênait l’accès de l’entrée pour les clients. Là aussi j’ai dû faire une lettre de plainte à Monsieur le maire. Il y a un monde fou qui vient dans cette boutique.

   - Et bonjour Monsieur, et bonjour Madame !

   Je n’ai aucun don pour faire l’article de ce qui se vend ici, et je déteste par-dessus ces promeneurs qui touchent à tout et n’achètent rien. Je suis souvent de mauvaise humeur car je me couche trop tard et je me lève trop tôt. Dans l’après-midi, ma patronne met de la musique, j’ai dû me retenir de danser en écoutant Zorba-le-Grec. Dans le film, Anthony Quinn a un sourire à mourir, il est tellement beau quand il danse ! À force de l’imiter, je réussis très bien à marquer le temps et à exécuter les pas en rythme, je t’apprendrai.

   La bande de copains m’a entraînée à assister hier à un match de basket à Saint Jean-de-Monts pour voir jouer une équipe de jeunes espoirs de l’équipe de France, c’était excitant comme tout.

   Bon, j’arrête de parler de moi, dans moins de deux semaines tu seras là, et ensemble nous sortirons tous les soirs.

   En attendant tu peux me raconter les sorties que tu as faites ces derniers temps et ne me mens pas, je sais parfaitement que tu ne vis pas en ermite.

   Je t’embrasse. Lucie.

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 20/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 08 octobre 2025 15:00
Episode 20/103

 

Paris, le 12 juillet 1965

Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
Sion sur l’océan
 
   

   Canard salé et rougi par la mer et le soleil,

   Tu vois que je ne fais pas de progrès pour la rapidité ! Ta lettre est arrivée depuis huit jours, et depuis huit jours, je me promets d’y répondre. Devant tes justes réprobations, je ne peux que me voiler la face. Je commence donc par répondre à ta question : oui, ma mère sera là, nous avons l’habitude de louer chaque année un studio à la pension de La Corniche. Tu vois sûrement où se situe cette pension, juste devant la plage des Bussoleries. On trouvera l’occasion de boire un apéritif avec maman mais, je te préviens, elle est un peu sauvage, assez solitaire et pas très communicative.

   Ton deuxième reproche consiste à m’en vouloir de ne pas me confier plus ouvertement. Si je te disais tout de ma vie de garçon, tu serais horrifiée.  J’ai été gourmand (tous les jours), léger, prodigue, jouisseur, paresseux, j’ai de plus levé les yeux sur la femme de mon prochain, tu vois je n’ai pas à me vanter de mes activités parisiennes ! Si tu ne m’avais pas abandonné, je n’en serais pas là, à donner des coups de pied aux mendiants comme je le fais tous les soirs.

   Trêve de plaisanterie. Fait-il toujours beau ? Les nombreuses (si l’on veut) lettres que je reçois de là-bas me donnent des informations contradictoires. Avant de partir, j’aimerais bien savoir ce qui m’attend. Je te prie donc à genoux de me faire parvenir un bulletin très détaillé de la situation météorologique.

   Je travaille modérément juste histoire de conserver des habitudes réputées bonnes. Ici la chaleur est étouffante, je sors car on a moins chaud au cinéma. J’ai vu ou revu plusieurs films : Quai des brumes, Drôle de drame, Hiroshima mon amour, et YoYo de Pierre Étaix. Je mange raisonnablement, et me couche tôt. Hantes-tu toujours la pénombre de la boîte de nuit La Croisette ? Je ne sais que penser de tes fréquentations estivales. Profites-en car au mois d’août tu vas trouver du changement ! Heureusement que tes occupations commerciales de la journée ne te laissent que peu de liberté !

   Dis à Martine que j’arriverai le 2 août, elle m’a téléphoné hier et je ne savais pas encore la date exacte de mon départ, dis bonjour au reste de la bande. J’ai hâte de vous voir. À partir de cette date nous ne nous quitterons plus.

   Je t’embrasse. Louis.

Photo Michel Rosse

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