Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Londres, le 2 novembre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Louis, my boyfreind,
Comme je suis contente ! Tu as donc trouvé une date pour rendre visite à mes parents. Mais quand tu seras à l’appartement, rappelle-toi surtout que mes échanges avec ma famille sont toujours aussi tendus. Papa insiste « tu ne partiras jamais ma fille, c’est trop dangereux, il y a la guerre là-bas ». Maman insiste sur cette séparation qui nous fera beaucoup de bien. Ce qui compte, c’est qu’ils te voient comme quelqu’un de sérieux. Méfie-toi de mon frère, il se comporte en vrai sicilien quand il s’agit de moi, sa sœur.
Depuis que tu es parti, chaque jour je parle, je souris. Quand on me pose une question, je réponds. J’imagine que le temps passe mais soudain, rien ne compte plus, ton absence m’apparait si claire que je me mets à pleurer et je ne peux plus m’arrêter. Ce vide entre toi et moi s’agrandit, mes larmes continuent de couler, ma gorge devient sèche, j’ai mal de te sentir si loin. Rien ne me satisfait ni tes lettres, ni les photos que tu m’envoies, rien n’est vrai. Je serais prête à sauter dans le premier avion pour te voler un baiser. Et puis je parle, je souris, oubliant ma peine jusqu’à ma prochaine crise de larmes. Tu ressens sûrement la même douleur en essayant de te passer de moi. La rose dit au Petit Prince lorsqu’il s’en va : « Tâche d’être heureux », le petit Prince se soûle de nouveautés, de découvertes, jusqu’au jour où il ne peut plus vivre sans elle. On ne peut se défaire de ce que l’on a apprivoisé !
Mais j’arrête de me plaindre, c’est ridicule.
Samedi, je suis allée au théâtre avec des amis. Le spectacle qui se donnait était une adaptation de « My fair Lady ». J’avais vu la comédie musicale avec Audrey Hepburn dans le rôle d’une fleuriste sans le sou. Je trouvais qu’elle était un peu niaise dans ce rôle et l’acteur Rex Harrison excessif jouant les Pygmalion. Au théâtre, on avait l’impression que le personnage de My Fair Lady était joué différemment. La jeune fille acceptait de grandir sous l’influence et l’intelligence brillante de cet homme. Il la faisait participer, entrer dans sa culture et les deux acteurs de théâtre partageaient, échangeaient, communiquaient mieux que dans le film. J’ai adoré.
Au retour, j’ai pris le dernier train. Dans la gare, il y avait une bande de filles un peu fofolles et plusieurs garçons titubant ou vomissant. J’ai trouvé un compartiment vide, je me suis installée dedans, j’étais fatiguée. Un garçon est monté à Ladywell. Il a commencé à me parler, me demandant mon prénom et à quelle station je descendais, puis il m’a pris les deux mains et m’a littéralement sauté dessus criant : « Kiss me, Kiss me please, kiss me ». Je lui ai demandé s’il était fou, j’ai tenté de le repousser. Comme je n’y arrivais pas, je lui ai envoyé une gifle. Il m’a regardée et il a dit : « You’re not English ! » puis, il a filé dans un autre compartiment.
Dimanche en fin d’après-midi, je suis retournée dans le pub que je t’avais fait connaître où l’ambiance est joyeuse. J’ai commandé une « double stout » cette bière brune que tu apprécies pour son goût de caramel.
Les anglais sont de curieuses personnes, sur un magnétophone, ils avaient enregistré une chanson de Barbara : « La petite sonate ». Comme je la connaissais par cœur, je l’ai chantée, en même temps, que le disque tournait. Un petit vieux m’a dit : « Restez en Angleterre, voyez comme on s’amuse ici ! ».
Il m’a proposé une partie de fléchettes, il a gagné puis, il m’a raccompagnée jusqu’au bus. J’espère te divertir avec mes idioties, je force mon cœur à être gaie, ce qui n’est pas facile ! Mon amour, je te quitte, en t’embrassant partout. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Orléans, le 30 octobre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Lucie chérie, ma lumière,
Nous avons vécu ces quelques jours, si près l’un de l’autre, que je te parle comme si tu étais encore à mes côtés. J’entends ton rire, ta voix, je respire ta peau et tes cheveux. Rien ne m’a paru fugitif, faire l’amour avec toi sera toujours pour moi la première fois. Je garderai, à tout jamais, cet esprit frais et curieux qui me fait t’aimer.
Si notre amour prend aujourd’hui une autre forme, il n’en est pas moins vivace. Tu verras Vientiane deviendra pour nous la plus belle ville du monde.
Bien des épreuves nous attendent, mais nous allons les surmonter ensemble. Je puise en toi ma force et mon espoir. Jamais rien ne nous séparera.
Il va nous falloir quelque temps pour assimiler ce que nous nous sommes dit et tenir notre serment. Je vois combien ton univers est riche et cela renforce mon désir d’y pénétrer.
Je vais dîner chez toi la semaine prochaine. Au téléphone, ta mère vient de me dire qu’elle désirait parler avec moi. En attendant l’épreuve, je me prépare soigneusement, en faisant un régime de fruits, grillades, eau pure et de la culture physique. Cela devrait me permettre de prouver notre sérieux et notre détermination. Ayons confiance, comme tu le dis, ce ne sont pas des ogres.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 28 octobre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Mon homme adoré,
Je prolonge mon dialogue avec toi en t’écrivant sur ce papier bleu, ce papier léger, ce papier velours, ce papier magique, j’inscris ma tristesse. Je pense à toi si fort.
Ce matin, tu dormais contre moi, ton visage sur mon oreiller enfoui dans ma masse de cheveux. Pour me détacher de toi, j’ai dû rassembler mes cheveux en une queue de cheval. Ton visage a disparu dans le creux de l’oreiller, j’ai repoussé ta jambe, soulevé ton bras, tu as soupiré. Je me suis levée. Debout, derrière le rideau de velours aux mille fleurs brodées, rose bonbon, j’ai regardé par la fenêtre la rue déserte. Je scrutais tout ce gris, ces cottages identiques. Chaque bow-window présentait la même table repliée devant la fenêtre. Je me suis mise à haïr ce pays, ce climat, ces anglais si conventionnels. J’avais froid et une envie folle de retourner me coller à ta peau, à ton odeur, à ton sexe et te caresser pour te retenir.
Notre chambre étant à côté de la cuisine de l’hôtel, j’ai entendu des cliquetis, des bruissements. J’ai senti l’odeur de pain grillé, le petit déjeuner se préparait. Le garçon d’étage a frappé à notre porte, je lui ai pris le plateau des mains. Je t’ai rejoint dans le lit calant le plateau sur mes cuisses. Tu t’es réveillé, tu m’as embrassée, et tu t’es levé. Je ressentais une soudaine gaieté en découvrant ce que l’on avait mis sur ce grand plateau. Le thé traditionnel dans sa théière à fleurs, le jus d’orange, les toasts, la confiture d’orange, des œufs brouillés bien jaunes, des pétales de pamplemousses étalés sur une soucoupe, du bacon, une petite saucisse et des haricots rouges. Le petit déjeuner au lit n’étant pas dans tes habitudes, tu m’as pris le plateau et tu l’as posé sur la table. Je me souviendrai longtemps de ce breakfast de roi.
Appuyée contre la porte que tu as refermée, incapable de détacher mon regard de ce mur qui nous sépare, glacée et rougissante, je relève le châle qui découvre l’épaule nue sur laquelle tu as posé ton dernier baiser.
Je t’en supplie, ne m’en veux pas. Je ne t’ai pas accompagné à l’aéroport de Londres. Je n’aurais pas trouvé de mots t’encourageant à partir, je n’aurais fait qu’exprimer ma douleur sans contenir mes larmes.
Pour toi, ce petit vol jusqu’à Paris n’est qu’un avant-goût. J’imagine la grande émotion que tu vas ressentir en montant dans l’avion pour Vientiane, un vol qui durera plus de vingt heures. Ce sera ton premier long voyage.
Nous nous sommes jurés de nous retrouver et je te rejoindrai le plus vite possible. Rien ne me fait peur. Je n’accepterai jamais d’être séparée de toi pendant plus d’un an. Mes parents considèrent que notre décision de vivre ensemble est irréfléchie et qu’une séparation d’une année serait bénéfique pour que l’on soit sûr de nos sentiments. Ils ont oublié ce que voulait dire aimer.
Notre amour devra se contenter dorénavant de ce seul moyen de communication : notre correspondance. Une page par jour pour combler le vide, le seul échange qu’il nous restera. À lire tes lettres, dans ma tête surgira du soleil, de la chaleur, des oiseaux colorés voleront, des fleurs de pavots s’ouvriront, devant un fleuve immense, grâce à ton courrier, je découvrirai un pays inconnu aux senteurs fortes de l’Asie.
Ne tarde pas à m’écrire. Des baisers chauds. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 26 octobre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Mon Loulou chéri,
Alors tu vas venir ! J’ai mille projets pour nous deux, mon imagination vole, vole.
Je dois t’avouer, tout de même, quelque chose. Après ta lettre m’annonçant ta décision d’accepter de faire ton service militaire en tant que coopérant au Laos, j’ai appelé maman. Je lui ai demandé si papa avait, parmi ses nombreuses relations, des personnes au Ministère des Armées qui pourraient intervenir et trouver une solution pour que tu ne partes pas si loin. Elle m’a répondu qu’elle lui en parlerait. On en est resté là.
Tu dois savoir aussi que je me suis résignée à l’idée que tu désirais ce voyage. Tu as décidé depuis longtemps, et avant de me connaître, qu’une année de coopération en Asie te tentait.
Dès que nous nous retrouverons, nous parlerons de tout cela. Comme prévu, j’ai réservé une chambre dans l’hôtel dont je te donne l’adresse.
The Four Chimeneys
14, Park Road
New Beckenham
Je t’attends, j’ai hâte, je t’aime. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Orléans, le 24 octobre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Coucou Lucie,
Tu me parles souvent de tes lettres, et tu me demandes si elles sont bien écrites. On y retrouve tout le cheminement de ta pensée, tous tes scrupules à choisir le mot juste pour t’exprimer. Les miennes sont différentes car je t’y livre ma pensée à l’état net ce qui, parfois, donne une impression de sécheresse. Je ne sais pas écrire des phrases longues.
Dans huit jours, nous serons ensemble. Ma joie à l’idée de te retrouver est, je l’espère, égale à la tienne. Depuis que je sais que je vais te revoir, il n’y a plus rien qui compte, je ne vois que toi.
Le vendredi 26 octobre, je prendrai le vol de 17 heures pour Londres. Dimanche soir, je t’appellerai chez les Edgley, tu m’indiqueras les coordonnés de l’Hôtel que tu auras retenu. Le plus simple, je pense, serait que l’on se retrouve là-bas. J’espère que tu as trouvé un alibi pour expliquer que tu quittes tes hôtes pour quelques jours. Je suis sûr que tu vas très bien te débrouiller.
Je suis tellement heureux de ce moment que nous allons passer ensemble. J’ai hâte de te serrer dans mes bras, je t’aime, je t’aime. Nous vivrons intensément cette semaine, au souvenir de ces moments passés ensemble, notre séparation nous semblera moins longue. J’ai mis en toi toute ma confiance. Tu es mon espérance. À vendredi, mon bel amour
Louis qui t’aime.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 20 octobre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Louis,
Je suis bouleversée, j’ai lu et relu ta lettre sans comprendre ce que signifiaient ces lignes écrites de ta main. Quand j’ai compris, j’ai pleuré, et ma colère a jailli contre ce qui se décidait sans notre consentement.
Depuis plusieurs nuits, je pressentais quelque chose, je n’arrivais pas à m’endormir. Dans un demi-sommeil, je me répétais pour me convaincre : rien ne me dit qu’il fera son service militaire loin de Paris.
Je me souviens, quand cet été, tu m’avais mise au courant. Je savais que tu avais posé, dans le cadre du service militaire, une candidature pour un poste d’ingénieur au Plan au Laos. Tu disais n’avoir aucune chance d’obtenir ce poste. Je te disais « Louis n’ira jamais en Asie ! » Tu répondais « Louis ne partira pas en Asie sans Lucie ». On riait. Et voilà que cela devient une réalité.
Cet événement m’est apparu d’une telle injustice que je n’arrivais pas à réfléchir. Comment croire que cette nouvelle bouleverserait nos désirs, nos projets et jetterait nos rêves aux orties ? Je voudrais tuer le destin qui va nous faire bifurquer vers une autre vie.
À présent, je me sens plus raisonnable, plus résignée. Il y a des compensations dans toute chose, ce voyage te passionnera, tu gagneras de l’argent, je ne vois que des avantages pour toi. Et ne t’inquiète pas pour moi, pourquoi t’en voudrais-je ? Il faut que tu continues à suivre le chemin que tu t’étais tracé, je ne veux surtout pas devenir un obstacle mais toujours t’aider. Pourquoi aurais-je une réaction irréfléchie ? N’imagine jamais de telles stupidités ! Je ne suis pas une girouette ! Je ne distribue et ne reprends pas à loisir ma confiance et mon amour.
Je t’aime tellement, je n’aime que toi. J’essaye de me consoler en repensant à notre amour, à nos deux corps enlacés mais aussi à notre amitié, à nos fous rires.
Viens à Londres, si tu crois que c’est une chose possible. Je meurs d’envie de te retrouver vite, vite, mais je n’ose le rêver.
Je suis logée chez mes Hôtes à New-Beckenam, une bourgade à une demie heure de train du centre de Londres. Réponds-moi vite. Je dois trouver un hôtel pour nous deux, je dirai que nous sommes mariés car sinon on ne me louera pas de chambre. Il y a les Four Chimeneys, un petit hôtel très joli. Le papier peint aux murs est très chargé en bouquets de fleurs, et des petites lumières roses sont allumées, je l’ai vu à travers les fenêtres.
Fais-moi rêver, je te serre contre mon cœur. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Orléans, le 15 octobre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Mon amour chéri,
Je me raccroche à ces deux mots « amour chéri » car j’ai très peur. Peur de ce qui nous attend, peur que tu sois très malheureuse. J’ai reçu, la semaine dernière, une lettre du Ministère des Affaires Étrangères m’annonçant que ma candidature à un poste de coopération technique au Laos venait d’être acceptée et que je devais me tenir prêt, à partir de courant décembre, pour démarrer l’année là-bas. J’ai aussitôt téléphoné à Paris pour savoir s’il était possible de refuser cette nomination. On m’a gentiment fait comprendre qu’un tel refus serait très mal considéré, et qu’on résilierait d’office mon sursis. Je risquerais de me retrouver très loin sans bénéficier des avantages financiers procurés par la coopération. La durée du séjour là-bas est de seize mois. Voilà ce que je ne voulais pas te dire avant de m’être assuré qu’il n’était pas possible de revenir en arrière.
Je suis désemparé car je voudrais être auprès de toi. Ce qui, il y a six mois m’aurait rempli de joie, me plonge aujourd’hui dans la consternation. Aller au Laos ne me peine pas, mais te laisser seule pendant tout ce temps m’attriste. Tu vas souffrir d’un sentiment d’abandon, ta réaction légitime sera de te dire que je n’ai pensé qu’à moi et que j’ai fait bon marché de ce qui nous unit. Tu te diras que ce départ m’arrange bien, et il y aura alors de grands silences dans cette longue conversation commencée dans la forêt de pins.
Si l’on devait en rester là, ce serait la déception d’une immense ambition, la négation de cette vie commune que nous désirons aussi ardemment tous les deux et que nous saurons faire très belle. Je t’en supplie Lucie, ne te laisse pas aller à une réaction irréfléchie, pense que tout ce que nous nous sommes dit, tout ce que nous voulons faire ne doit être en un instant balayé, vidé de son sens parce qu’un obstacle se trouve sur notre route.
Tu vas te poser de nombreuses questions, te demander même si j’ai bien envoyé la lettre dont je t’ai parlé, dans laquelle j’essayais d’annuler ma candidature. Ils m’ont dit hier, qu’à partir du moment où mon dossier était communiqué au Ministère des Armées, on ne pourrait plus prendre de telles demandes en considération.
Ne me soupçonne pas de quelques manœuvres, il serait injuste que tu perdes toute confiance en moi.
Je ne veux pas partir sans te revoir, aussi dis-moi quand je pourrais venir. Je sais bien que nous supporterons tout cela ensemble, je serai courageux car je t’aime, tu sauras m’attendre car je crois en toi.
Reste auprès de moi, j’ai tellement besoin de toi.
Ton Louis
Photo Michel Rosse

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Londres, le 10 octobre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Louis,
Je te remercie de tout mon cœur pour cette lettre qui ne remet pas en cause la confiance que tu as mise en moi. Dans ma tête je te parle, cette communion d’esprit a coulé en moi dès le premier jour de notre rencontre. Je ne pensais pas dépendre de quelqu’un, comme je dépends de toi, je ne croyais pas pouvoir être complétée. J’étais moi et cela me suffisait. Je n’imaginais pas que tu m’apporterais à toi seul ce que je prenais à chacun. Je vois clair en moi, tu es très envahissant Louis mais comme tu le dis, « L’empreinte sur nos deux corps ne peut plus s’effacer maintenant ».
Je suis toujours émerveillée par la propreté, la netteté de tes lettres, elles sont explicites, ce que tu dis est clair, je t’envie. Moi, j’écris comme je le sens, j’écris vite parfois d’une manière illisible et sans trop me soucier de mes fautes d’orthographe ou de mes répétitions. Si je trouve que je n’exprime pas clairement ma pensée, je déchire et je recommence. J’ai dans ma tête une multitude d’idées qui me paraissent intéressantes mais je ne sais pas les ordonner, les classer. D’ailleurs, je manque de discipline dans tous les domaines.
Alors, je m’oblige à remplir mon emploi du temps, à la minute près, pour discipliner mes envies d’inconstance et de fantaisie.
Journée du mardi 10 octobre.
7 heures : réveil morose.
7 heures trente : petit déjeuner thé œufs brouillés, un régal !
8 heures : train pour rejoindre la Pitman School.
10 heures 30 : pause à la Cafétéria, discussions avec des amis.
11 heures : retour en cours. On a eu droit à des projections filmées par groupe de dix. Je te rassure, je me suis assise entre un grand mexicain et un petit japonais. Je dois comprendre le français du japonais et l’espagnol du mexicain. S’ils me parlent en anglais, je comprends encore moins.
13 heures : sandwich et courses.
15 heures trente : récupérer John et Paul à l’école, les garder jusqu’au retour des parents.
18 heures : dîner chez les Edgley.
19 heures : retour dans ma chambre. Lecture : Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde en anglais.
Maman doit me téléphoner demain soir.
Je me suis acheté une crème terrible, une cold Cream qui rend ma peau douce.
Dans ma chambre minuscule, le lit est haut et le matelas trop mou. Pour lire, je m’assieds l’oreiller calé sous mes fesses sur le cadre en bois du bord de mon lit, les jambes ballantes, je suis bien.
Quand j’écris, je m’installe par terre et je pose mon papier sur la table de nuit, il n’y a pas d’autre table dans la chambre. J’écris aussi à la cafétéria au sixième étage de l’école. Mes amis turcs se moquent de moi. Dans mes lettres, je dois te parler de mes défauts. Je ne suis pas aussi profonde que tu le crois. J’ai peur que tu te fasses une idée trop belle de moi. Tu es tellement sérieux, tu as tellement les pieds sur terre, je pense à ta réussite, à ta volonté. J’adore quand tu m’écris : « Nous ferons, nous aurons, nous serons », tu imagines tant de choses pour nous deux ! Je ne suis pas triste mais heureuse.
Où es-tu ? À quoi penses-tu ? D’accord, tu es là, tu penses à moi, je m’en doutais.
Je t’embrasse tendrement. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Orléans, le 6 octobre 1965 |
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Dumontel
Londres
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Ma vilaine Lucie,
Depuis que je te connais, je pense avoir plusieurs fois eu l’occasion de te mettre en garde contre ta naïveté. Il fallait que cet événement arrive et avec un Turc en plus ! C’est ton naturel, tes réactions spontanées, ta gentillesse qui font que l’on t’aborde avec facilité. Tu as le cœur sur la main et jamais aucune méfiance. Maintenant le portrait que tu me fais de ce garçon Ibrahim, qui se croit tout permis, ne correspond en rien à un personnage original. Il a tout d’un Don Juan. Je te demanderai de ne pas attacher de l’importance à ses serments, sinon je crains que tu risques d’être déçue quand tu le verras au bras d’une autre fille. Il me fait penser à Paul, notre ami de Vendée avec lequel tu aimes danser surtout le Rock. Je le connais depuis plus longtemps que toi et je le juge superficiel toujours content d’ajouter une jolie fille à son tableau de chasse.
Je sais bien que tu t’ennuies et que l’amitié de ces deux garçons te distrait. Je ne suis pas d’un tempérament jaloux et je suis sûr que dorénavant tu feras attention à ne pas rester seule en compagnie de cet Ibrahim. Il le comprendra car je ne crois pas un instant que ses sentiments soient honnêtes.
J’attends toujours mon ordre de mission pour partir faire mes classes.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 2 octobre 1965 |
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Lucie Dumontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Love,
Il y a un diable en moi et j’ai envie de tout casser. J’essaye de trouver à occuper mes mains. Je lave un pull-over, je range mon armoire, je vide mon cendrier etc… Je tourne dans ma chambre comme une âme en peine. J’ai une peur atroce de te faire du mal. Je souffre en pensant que tu souffriras en lisant ma lettre. Je ne t’ai jamais menti, tu n’imagines pas l’effort que je dois fournir pour me décider à te dire la vérité. Dire ou ne pas dire ? Après l’aveu que je vais te faire, je crains que tu me méprises.
Vendredi, je suis allée au cours et, après la classe, j’ai mangé quelque chose à la cantine de l’école. Depuis une semaine, je n’avais pas eu de nouvelles de mes amis turcs mais ce midi-là, Ibo (Ibrahim) est venu s’installer à ma table. Il se comportait comme d’habitude d’une politesse extrême, heureux de me voir mais très vite axant la conversation sur lui-même. Il prépare une licence de physique-chimie et se montre content de ses résultats. Il aime à se faire plaindre, il se tient la tête pour exprimer le travail énorme qu’il a fourni la nuit dernière. Il est très comédien, tout en lui est fabriqué, mais cela m’amuse. Il m’a demandé ce que je faisais samedi. J’ai pensé au weekend plein d’ennui que je passerai à New Beckenham. Il a vu ma tête et m’a dit : « Tu peux venir chez nous Momo (Mahomet) sera content de te voir. » J’ai fait : « ok ».
Samedi à seize heures, j’ai sonné chez eux. On a regardé la télévision, une émission de jeux stupide. J’étais totalement absente, j’avais envie de te retrouver mon Loulou. Momo a dit : « je vais acheter des chips et de la bière ».
Je voulais m’allumer une cigarette mais Ibo très prévenant me retira la boîte d’allumettes des mains et comme je résistais, c’est ma main qu’il attrapa. Nos mains se coordonnèrent, il avait les mains froides comme toi. Je ne sais pas comment se fait-il qu’il m’ait embrassée, j’étais si troublée, j’étais incapable de le repousser. Oh ! Louis ! Ne me blâme pas, je ne suis qu’une fille faible et stupide et je me déteste tellement ! Ensuite, Momo est revenu et nous avons dîné.
Ibo m’a raccompagnée à la station de métro en m’expliquant : « Lucie, je sais très bien ce que tu ressens mais ce n’est pas de ma faute, je suis sûr de t’aimer. »
On est dimanche, j’ai écrit et déchiré dix fois cette lettre. La journée a été très longue. Je suis si seule ici, quand je serai à Paris, on me parlera de toi, je verrai Martine, tout le monde sera très gentil. Je ne t’ai jamais autant aimé. Promis je passerai dorénavant les weekends avec les Edgley.
Des baisers. Lucie.
Photo Michel Rosse
