Rapi Ajax Search

ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 49/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 18 janvier 2026 17:58
Episode 49/103

 

Orléans, le 12 décembre 1965
Louis Hérault
Orléans
Lucie Demontel
Londres

  Mon amour chéri,

   J’ai très bien compris le sens de ta lettre et je suis heureux que tu aies précisé ce que tu ressentais confusément. Je comprends ton désir de continuer à vivre comme tu le faisais avant notre rencontre avec ton goût pour les arts et la culture. Je ne suis pas jaloux, j’ai seulement peur que dans ton innocence tu tombes sur un individu sans scrupules. C’est pourquoi, je me montre parfois un peu inquiet car je te demande toujours de préserver ce qui nous lie.

   Cette caserne me rend fou. La veille de notre départ en permission, nos chefs se sont aperçus qu’il nous manquait les photos nécessaires à l’établissement de nos cartes d’identité militaire. Le groupe qui, comme moi, demande à s’en procurer pour sortir, pose des permissions (c’est le terme approprié et couramment employé dans l’armée). Je t’écris donc avec six personnes autour de moi, ce qui n’est guère facile. Il n’y a, en effet, qu’une seule table (mais fort belle, fort solide et fort bien cirée).

   Ces explications filandreuses te permettront de te faire une idée de l’organisation militaire.

   Je sais, qu’au fond de toi, tu es triste. Cela me peine car si tu es malheureuse c’est à cause de moi.

   Enfin, nous sortons à la fin de la semaine. Cet événement et ta lettre reçue ce matin m’ont remis le moral au beau fixe.

   Je t’écrirai plus longuement demain. Je t’embrasse. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 48/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 14 janvier 2026 16:59
Episode 48/103

 

Londres, le 8 décembre 1965
Lucie Demontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

   My love,

   Comme d’habitude, tu m’encourages à me faire plaisir, à ne pas m’ennuyer et à profiter de mon séjour à Londres. J’étais très énervée ces derniers temps, j’avais certaines raisons de l’être.

   Lundi j’ai eu un problème avec John, l’aîné des deux garçons. Pendant le dîner, il renverse sa salade sur le carrelage de la cuisine et m’ordonne de nettoyer le sol, je fais semblant de ne pas écouter l’ordre qu’il me donne. Il me toise. Alors je négocie, je veux bien ramasser les feuilles de salades mais il doit passer la lavette par terre. Furieux, il prend tout de même le chiffon mouillé que je lui tends et frotte le sol, puis me le jette en pleine figure. Paul se tord de rire mais moi, tellement dégoûtée, j’envoie une claque à John.

« I would tell Mummy ! »

   John est plutôt gentil mais il a souvent des crises. J’espère que je n’aurai pas de problèmes avec les parents de ces deux gosses mal élevés.

   Je suis sortie déprimée de cette scène, je pensais avoir construit une relation sympathique avec ces enfants et l’attitude de John remettait en cause mes compétences. Ce que je te dis est un peu idiot mais John m’a vraiment déçue.

   Heureusement, j’ai un ami parisien Florian qui vient me rendre visite. Je vais lui parler de toi, de mon projet de venir te rejoindre. Je suis sûre qu’il trouvera formidable cette opportunité de voyage au Laos car il connait l’Asie.

   Mais parlons d’autre chose : comment va ton commandant ? Est-il toujours ta bête noire ? Tu approches bientôt de la fin de tes classes, j’imagine que tu vas devoir réfléchir à la garde-robe que tu dois emporter pour le Laos où il fera très chaud.

   Prends soin de toi. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 47/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 11 janvier 2026 16:41
Episode 47/103

 

Caserne d’Orléans, le 4 décembre 1965
Louis Hérault
Orléans
Lucie Demontel
Londres

   Mon inquiète Lucie,

   Je t’encourage et t’encouragerai toujours à t’occuper et à te divertir !

   D’autant plus qu’ici les jours se suivent et se ressemblent désespérément. On ne s’ennuie pas vraiment, mais on se sent coupé de l’extérieur. On a l’impression d’être ici depuis une éternité, on ne peut pas se concentrer. Ici on ne sert à rien. On obéit à un commandant qui donne des ordres stupides. On ne fait rien d’autre à part la lecture, on n’a aucune vie personnelle. Je m’étais habitué les mois précédents à toujours penser à toi, la vie que je menais alors se prêtait bien à cette méditation. À tout instant, je pouvais m’isoler pour te retrouver en moi. Ici, il y a toujours un poste à transistor, ou des coups de sifflets, bref, on sent toujours une présence étrangère autour de soi. Quand je t’écris, les mots ne viennent pas et pourtant, j’ai envie de t’écrire.

   Décidément, le contraste a été trop violent entre la semaine que nous avons passée ensemble et celle qui a suivi. J'en viens à me demander pourquoi je suis rentré en France. J'ai presque une mentalité de déserteur. Je voudrais que tu sois mon unique pensée, n’avoir qu’à me préoccuper de toi.

  Je vais aller chez toi, dis-moi bien quel est l’état d’esprit de ta mère. Quelques jours de vie civile me remonteront suffisamment le moral pour que je fasse tout ce qui peut être possible pour la persuader de nos intentions sérieuses et profondes.

   Je brûle de partir de cette caserne, et trouver du temps pour t’aimer.

   Je t’embrasse comme un fou. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 46/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 07 janvier 2026 15:15
Episode 46/103

 

Londres le 20 novembre 1965

Martine Laborde
15, rue du Drac
44 - Nantes
Lucie Demontel

Ma toute petite Lulu, 

Tu me dis que tu profites à fond de ton séjour. Tu trouves la ville vibrante, tu t’es fait des amis, tu t’éclates avec de chouettes soirées dans les Pubs, tu progresses en anglais. Ta lettre me raconte que Florian te fait la surprise de venir passer trois jours à Londres. Je sais que son travail t’intéresse et que les actions inscrites dans des projets artistiques qu’il mène te passionnent. Je me réjouis qu’il t’ouvre l’esprit sur la peinture moderne et je comprends cette nouvelle attirance. Méfie-toi tout de même de lui, il est très inconstant. Il t’a parfois donné des rendez-vous auxquels, il ne venait pas.

Je te connais par cœur ma Lulu, on a fait tellement de bêtises ensemble ! Je vois que tu te poses beaucoup de questions sur toi et sur tes relations avec les hommes.

Pense à Louis, il t’aime comme un fou, tu ne peux pas douter de lui, vos ébats vous plaisent, tu le trouves très sensuel. Tu te plains qu’il ne te parle pas de ses parents. À moi non plus, il n’a rien dit de son enfance. Je crois que sa vie a commencé à Paris quand il est entré à Supelec. Avant, c’était la cambrousse pour lui. Tu veux connaître mon opinion ? Même si tu le trouves trop accaparant et rêvant d’un amour fusionnel, vous formez un joli couple. Il est sérieux et veut faire sa vie avec toi, cela ne vous empêchera pas d’envisager un avenir commun sans bague au doigt.

Si je n’étais pas tombée amoureuse des yeux bleus de Gérard, j’aurais bien continué à flirter avec Louis, (mais non je rigole !). J’adore mon fiancé, il a un avis sur les autres très juste. Gérard pense que certains garçons peuvent prendre comme des avances, tes élans, ton excès de naturel, ton côté cash. Je sais, que chez toi, c’est un désir de te faire aimer qui cache ton manque de confiance en toi.

Avec Gérard, on va se marier au mois d’avril. J’ai beaucoup de chance, il a déjà son appartement et un bon job. J’espère que tu seras revenue de Londres car je compte sur toi pour m’aider à choisir ma robe de mariée. Il est hors de question que je fasse cette course à Pronuptia avec ma future belle-mère. Chez Dorothée Bis ou chez Emmanuelle Kahn, on trouvera plutôt une robe blanche avec des broderies de dentelle.

Tu ne peux pas savoir combien nos rigolades me manquent.

Porte-toi bien ma Lulu, mais n’oublie pas que la nourriture anglaise fait grossir.

Bisous. Martine.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 45/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 04 janvier 2026 15:58
Episode 45/103

 

Londres le 1er décembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

   Mon chéri,

   Je ne sais pas comment j’ai pu me comporter d’une manière aussi odieuse avec toi. Je n’ai plus envie de revenir sur notre dispute, j’ai décidé de ne plus y penser.

   Je démarre le compte à rebours du temps qu’il me reste à passer à Londres. Je vais m’étourdir, avoir des activités nombreuses, rencontrer de nouvelles personnes, visiter tous les musées de la ville.

   Samedi, je suis sortie avec Yvonne mon professeur d’anglais. Elle vient d’Afrique du Sud, de Rhodésie exactement. Je l’adore, elle n’a rien de conventionnel, nous parlons beaucoup. Je suis contente de mes progrès en anglais. Je ne cherche plus mes mots, j’ai vraiment enrichi mon vocabulaire, je réussis à tenir une conversation. Bientôt, je penserai et rêverai de toi en anglais.

   Yvonne m’a accompagnée à la Wallace collection, un très grand et très bel hôtel particulier. La collection de peintures est rare, des Turner surtout, je regrette de ne pas t’y avoir emmené.

   Un autre jour, j’ai passé un moment très agréable avec Sally Minett. Cette jeune femme, que j’ai rencontrée à Paris, dirige l’association à laquelle je me suis adressée et qui m’a placée chez les Edgley. Elle a une formidable culture, m’a donné des envies de lectures auxquelles je ne pensais pas, comme « La promenade au phare » de Virginia Woolf, texte qui devrait me paraître moins ardu que ses autres romans. Sally Minett fait du théâtre, j’irai la voir répéter un soir.

   Je me suis acheté un stylo à encre dont la plume trace des pleins et des déliés, mes lettres seront désormais plus soignées. Parfois, je me demande si j’ai mérité que tu m’aimes tant, mais surtout que tu cherches toujours à me comprendre, à m’écouter et m’aider. Je suis heureuse que ce soit à moi de venir te retrouver, ce sera quelque chose que j’aurai choisi, un projet mené à bonnes fins.

   Mais à quoi bon te raconter ce que je fais, mes lettres ne t’apportent que l’illusion de mon temps bien rempli car au fond de moi je suis triste. Personne ne me parle de toi sauf lorsque l’on me demande gentiment si j’ai reçu une lettre. Qu’il va être long le chemin vers toi !  Je viendrai te retrouver nous ne nous quitterons plus, plus jamais.

   Ta Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 44/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 31 décembre 2025 17:07
Episode 44/103

 

Caserne d'Orléans le 20 novembre 1965

Louis Hérault
Orléans
Lucie Dumontel
Londres

   Cher petit hérisson,

   Tu n’as pas le droit de me traiter de cette façon, je trouve ton accusation injuste, le pauvre bleu que je suis ne mérite pas de tels reproches.

   Je comprends ta déception, je comprends cette réaction violente quant aux dates qui vont presque se chevaucher et qui ne nous permettrons pas de nous voir, cela n’est vraiment pas de ma faute. Dans ma lettre du 10 octobre, je t’annonçais que ma candidature en tant que coopérant au Laos avait été acceptée, je te disais à quel point cela me bouleversait. Je t’annonçais que j’étais prêt à y renoncer si tu le désirais. Aujourd’hui, il ne s’agit pas ici de tels bouleversements dans nos projets, il s’agit simplement d’un aménagement du calendrier. Je te demande de t’adapter comme moi à ce changement. Quand on est deux ce n’est pas la même chose, quand on est deux, on se dit : on fera, on ira, on décidera ou mieux encore :  nous nous quitterons, nous nous attendrons puis nous nous retrouverons.

   Qu’il est bête ce reproche que tu me fais de ne parler qu’au « Je » ! Depuis que je te connais, je t’englobe dans tous mes désirs, je t’entraîne dans tout ce que va être notre vie, je veux tout partager avec toi.

   Tu ne peux cesser de m’écrire, tu ne sais pas ce que représente la distribution du courrier. Lorsqu’on me cherche et que j’entends ce cri : « qui est amoureux de Lucie ? » C’est le seul moment de la journée où des sourires s’échangent.

   Je t’aime et j’attends tes lettres. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 43/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 28 décembre 2025 09:36
Episode 43/103

 

Londres le 15 novembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

   Louis,

   J’ai détesté ta lettre. Pour la première fois, il me vient une grosse colère contre toi. Je t’ai toujours considéré comme un garçon sûr de lui, bien organisé pour qui tout doit se dérouler selon des règles bien établies et prévisibles. Que s’est-il passé ? Comment n’as-tu pas su exactement le temps que tu devais rester à la caserne ? De trois jours, tu passes à trois semaines, ton séjour se finira donc juste une semaine avant que je rentre de Londres. Te rends-tu compte du déchirement que cela me procure ? J’aurais pratiquement pu te voir avant ton départ pour le Laos ! Je serai à Paris 2 jours après ton départ, j’ai déjà mon billet de retour le 5 janvier et je ne peux pas le changer. Je suis inconsolable, c’est trop injuste !

   De plus, je déteste ta lettre car je la trouve inintéressante, les détails de ta vie de caserne, ton angine… Décidemment, tu ne parles que de toi et tu veux te faire plaindre d’une façon quémandeuse que je trouve odieuse.

   Je vais passer un moment sans t’écrire. Enfin si j’y réussi car j’éprouverai un remord terrible à ne pas t’écrire. Je sais combien on devient stupide lorsqu’on attend des nouvelles et à quel point à cette occasion l’imagination est rapide pour inventer la pire des situations.

   Je ne t’embrasse pas. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 42/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 24 décembre 2025 09:54
Episode 42/103

 

Caserne d'Orléans le 12 novembre 1965

Louis Hérault
Orléans
Lucie Dumontel
Londres

   Ma Lucie,

   Voilà, j’ai commencé mes classes. Mais coup de théâtre ! Contrairement à mes optimistes prévisions, je vais rester non pas trois jours, mais trois semaines ici. Je ne partirai pas au Laos avant le 26 décembre. La vie de caserne est ainsi faite, on est écœuré le premier jour, et on rit le lendemain…

   Heureusement que je n’ai pas à passer seize mois ici ! On y entend que crier, on n’y fait qu’attendre (pas au soleil à l’ombre bien sûr !). Nous passons le temps comme on le peut : bridge, lecture. On a froid même dans les chambres où les tuyaux de poêle joignent mal si bien que quand on l’allume la pièce se remplit de fumée, on ouvre alors la fenêtre et on a encore plus froid. Comme tu le vois on ne fait plus attention à rien, on laisse le temps filer.

   Aujourd’hui, revue de détails. Cela veut dire qu’il faut aligner les lits, faire le ménage et exposer ses affaires sur son lit. C’est curieux, certaines personnes se montrent très intéressées par ces diverses opérations ! Je me faisais beaucoup d’idées sur l’armée mais je n’imaginais pas à quel point le régime qu’on nous impose pouvait être abêtissant. On ne cherche même pas à donner à un brave paysan, qui n’a jamais quitté sa campagne, de quoi sortir de lui-même. Ce qui pourrait devenir pour lui une certaine ouverture sur ce qu’il ne connaît pas se résume bien vite à quelques mouvements automatiques toujours ennuyeux. On passe son temps à changer de tenue, à attendre, à plier ses couvertures ou ses draps et, à attendre, à taper la semelle dans une cour ventée. Parfois, délectation suprême ! On marche au pas sous la direction éclairée d’un aboyeur de carrière. On doit cacher tout ce que l’on peut avoir de personnel. Ils interdisent tout isolement, toute concentration devient impossible. On n'a que des occupations qui assèchent l'esprit. Je ne peux pas penser à toi comme je le voudrais. Certains se sont mariés pour repousser la date de leur service militaire. Cela m’aurait été presque intenable. Marié et dans une caserne, c’est à devenir fou. J’ai retrouvé un copain de lycée, il est là depuis deux mois et aujourd’hui, il a eu sa première sortie pour trente-six heures. Quand on demande comme lui une permission, on redouble de zèle, on a tellement peur de la voir refusée ! On astique tout, son lit, son armoire, ses boutons, ses chaussures. On s’acquitte avec joie et sérieux de toutes corvées, on se fait couper les cheveux très courts et l’on prie le bon Dieu que le commandant soit dans un état d’esprit suffisamment compatissant pour ne pas trouver votre nez trop long ou votre nœud de cravate trop serré sinon permission refusée. Cela pour te dire, que même les esprits les plus forts, sont bien obligés de se soumettre à ce conformisme que je trouve désolant. 

   Évidemment, pas question de sortir dimanche, mais comme ils sont très gentils avec nous, ils nous emmènent en promenade à Chambord en tenue de campagne (treillis, rangers et casque lourd).

   Tu vois je suis assez dégoûté, j’ai très mal à la gorge, j’ai sûrement une angine. J’attends avec impatience la fin de ces trois semaines.    

   Ton malheureux Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 41/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 21 décembre 2025 08:30
Episode 41/103

 

Londres, le 9 novembre 1965

Lucie Dumontel
Londres
Louis Hérault
Orléans

Bad luck !

   C’est vrai, j’ai été déçue. Tu l’as deviné en entendant le ton de ma voix au téléphone, mon imagination va toujours trop vite. J’embellissais ta première rencontre avec ma famille et j’espérais que tout serait facile à résoudre. Je n’ai pas aimé ta phrase : « Quand j’étais chez toi, je me suis peut-être laissé prendre aux facilités de cette vie familiale ». Je suis jalouse de la relation spontanément amicale que tu as eu avec maman, elle sait toujours plaire et t’a charmé. Je ne veux pas te partager, je veux ma vie avec toi, avec toi et personne d’autre.

   Si plus tard nous avons un appartement à Paris, il ne faudra pas nous laisser prendre au piège d’instaurer des rites comme celui par exemple d’aller dîner en famille toujours le même soir de la semaine, ou passer nos weekends à Orléans. J’ai vraiment horreur de la routine familiale.

   Au fond, je ne te demandais que de prouver à ma mère que tes sentiments étaient profonds et que tu étais un garçon sérieux. Mission accomplie. Le reste du travail est le mien qui consistera à les convaincre de me laisser te rejoindre. Dans mon esprit, il n’y a pas d’hier, il n’y a pas de demain, il y a chaque jour cette volonté d’obtenir l’accord de mes parents pour qu’ils me laissent partir. J’enrage d’imaginer qu’ils parlent de moi sans moi.

   Dès que je serai rentrée à Paris, je chercherai du travail. Je veux mettre de côté assez d’argent pour me payer le voyage.

   Pensons à autre chose. J’ai oublié de te donner une explication : te rappelles-tu devant Westminster ces enfants qui brandissaient des poupées de chiffon ? Nous n’avions pas compris pourquoi ils réclamaient : « A penny for the Guy ». On m’a expliqué : Guy Fawkes est cet homme qui en 1605 a voulu brûler le parlement de Westminster en organisant Le complot des poudres, il a été arrêté puis exécuté. Le 5 novembre dans les rues, les anglais mettent le feu à ses poupées, pour fêter l’échec de la conspiration.

   Quand je passe, par hasard, devant « Les Four Chimneys », j’ai le cœur déchiré. Après tous ces moments de bonheur que nous avons partagés, ton absence me pèse si lourd que je me demande s’il n’aurait pas mieux valu que tu ne viennes pas. Je suis totalement déroutée, te sachant encore en France et moi de l’autre côté de la Manche, si proche et si lointaine.

   Ai-je raison de te raconter mes soucis avec les gosses capricieux que je garde ? Ai-je raison de me plaindre de mon emploi du temps routinier ou de mes discussions manquant de peps avec mes amis turcs ? Il vaut mieux que j’arrête d’analyser mon spleen et d’étaler mes états d’âme, tu as d’autres choses à penser. À propos, as-tu reçu ta convocation pour aller faire tes trois jours de classes ?

   Des baisers. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 40/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 17 décembre 2025 09:04
Episode 40/103

 

Orléans, le 6 novembre 1965

Louis Hérault
Orléans
Lucie Dumontel
Londres

    

   Lucie chérie,

   Pour la première fois depuis que je suis parti de Londres, j’ai vraiment le cafard. J’ai pensé qu’au Laos même au téléphone, je n’entendrai plus ta voix avant longtemps.

   Arrivé chez toi, ta mère m’a ouvert, Joke a sauté sur moi pour que je le caresse, il s’est même roulé sur le dos pour que je lui gratte le ventre. Ta mère était ravie de voir que son chien m’appréciait, je crois avoir marqué un point. Ensuite, elle m’a dit que ton père n’était pas là. J’ai été déçu mais comme j’avais oublié mes gants couleur beurre frais pour lui demander ta main, ce n’est que partie remise. De la cuisine, ta mère a rapporté des petites gougères chaudes me proposant un verre de vin blanc en apéritif. Tu as une maman charmante, elle m’a tout de suite demandé de l’appeler par son prénom : Evelyne. Pendant ce déjeuner, j’ai un peu l’impression de revivre avec toi, j’ai eu encore plus envie de te retrouver, tu étais partout, tes oreilles ont dû te siffler. Je me suis peut-être un peu laissé prendre aux facilités de cette vie familiale. On a beaucoup parlé de toi. Je lui ai dit que, contrairement à ce qu’elle affirmait, je te trouvais très mature. Elle a eu l’air étonné. On est passé à table, elle avait cuisiné un lapereau à la crème que j’ai trouvé délicieux et en dessert, il y avait une tarte aux pommes.

   En même temps qu’elle servait le café, elle m’a donné à lire une lettre que ton père m’adressait. Je te la recopie au cas où elle ne t’aurait pas été communiquée.

Monsieur,

Je suis désolé de vous apprendre que ma fille ne vous rejoindra pas au Laos.

  • Premièrement, à cause de la guerre dans cette région. Même s’il m’est désagréable de vous parler de mon expérience personnelle, il me faut vous dire que je me suis marié en 1942. J’ai appris de cette situation de guerre qu’il était plus simple - quand cela devient trop dangereux - de se débrouiller seul plutôt que de chercher à sauver la peau de deux personnes à la fois. Nous avons eu beaucoup de chance Évelyne et moi. Après ma fuite à la campagne pour éviter le STO, elle a réussi à me rejoindre sans être inquiétée. Je n’aimerais pas que ma fille Lucie ait à courir ce genre de risques.
  • Deuxièmement, je tiens à conduire ma fille à mon bras dans l’église le jour de son mariage.
  • Troisièmement, n’étant pas majeure, Lucie n’est pas en âge de décider seule de son avenir.

Bien à vous.

 Francis Dumontel.

   J’ai peur que tu sois déçue. Tu t’attendais à ce que je te dise que j’avais tout arrangé. Je ne peux malheureusement pas t’annoncer cela, mais je suis confiant. Si ton père s’inquiète de la situation là-bas, je lui enverrai des communiqués de l’AFP afin de l’assurer qu’il n’y aucun danger à craindre au Laos.

   Ta mère ne s’oppose pas fermement à ce que tu me rejoignes à Vientiane. À un moment, elle a émis l’idée que j’aurais peut-être une permission pour rentrer en France au mois d’août et ne pas repartir. D’un côté à supposer que cela soit possible, je pourrais en effet revenir mais d’un autre côté, il me restera quatre à cinq mois à tirer dans une caserne en France où je ne gagnerai pas d’argent. Ne crois pas trop ta mère si elle t’annonce que je suis entièrement d’accord avec elle. Enfin, nous avons gagné une chose : être pris au sérieux.

   Pour toutes ces raisons, je crois que rien n’est perdu. Je pense que nous devrons agir de la façon suivante :

  • La vie au Laos est calme et je peux te trouver une occupation. J’écris dans trois mois à tes parents, leur demandant que tu viennes me rejoindre et je pense qu’alors, ils accepteront.
  • La situation est trop dangereuse et alors ton père essaye de me faire revenir.

   Je n’abandonne pas, plus que jamais j’ai envie de vivre à tes côtés. Écris-moi quand tu t’ennuies. Je n’attends que tes lettres. Cette satanée grève d’Air France m’en a privé toute la semaine. Ce matin encore, je n’avais rien.

   Rêve à tout ce qui nous attend, mon amour. Une vie qui n’aura rien de monotone, nous penserons d’abord à nous et nous serons heureux.

   Je t’aime mille fois. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017