Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Paris, le 12 janvier 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Louis chéri,
Papa se montre tellement borné, même si je lui explique mes projets calmement, il devient tout rouge, il n’y a rien à en tirer. Si tu lui écris, réfléchis bien à ce que tu pourrais lui dire. Pour l’instant, il me répète : « Je connais la vie, j’ai de l’expérience. Demande donc à Louis de rentrer en permission au mois d’août bla, bla, bla... » Et Lucas ne prend absolument pas ma défense. Toutes ces discussions autour de moi me fatiguent, je préfère éviter de parler avec eux.
Cet après-midi, Martine est venue me consoler, je ne saurais te dire combien nous nous aimons. Elle doit fixer sa date de mariage avec Gérard au début du printemps. Tu ne connais pas Gérard et moi je ne l’ai vu que deux fois. Il a sept ans de plus qu’elle, a déjà un métier, une bonne place dans une entreprise. Leur avenir est tout tracé d’avance, Martine est enceinte et très heureuse de l’être. Tu sais que ce schéma de vie ne correspond pas du tout au mien. J’adore les enfants et pense en avoir au moins deux mais être cantonnée à la maison, ne parler que de pleurs et de couches de bébé, non merci pas tout de suite. J’espère m’épanouir autrement en vivant avec toi.
Mes flâneries me manquent, je passe beaucoup de temps à prendre des rendez-vous pour des entretiens. Je ressens un peu de vague à l’âme, ça fait très Madame Bovary. Je t’écris et je me sens inutile. J’ai lu quelque part que la mélancolie était un oubli impossible à faire et que c’était comme une origine perdue. Ma mélancolie me ramène à l’origine de nos élans l’un vers l’autre, de nos enlacements, de la chaleur de nos deux corps, impossible d’oublier ces moments.
J’écoute la Sinfonia Concertante de Mozart, le soir tombe, c’est l’heure entre chien et loup. Yehudi Menuhin joue admirablement du violon. On dit que le violon est triste. C’est peut-être à cause de Verlaine et la phrase de son poème « Les sanglots longs des violons ».
Cette musique est mélancolique mais sûrement pas triste.
Tu as été adorable de m’envoyer ce petit bracelet en or avec des médailles gravées de signes laotiens. Je le tourne autour de mon poignet et j’interroge chacune des six médailles l’une après l’autre. Elles me répondent : celui que tu aimes entend ta voix, il ne court aucun danger, il ne craint pas le froid, il n’est plus un enfant, il devient un homme, celui que tu aimes est unique au monde.
Des baisers. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 9 janvier 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Londres
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Lucie de mes amours,
Un bon repas chinois et la tournée obligatoire des boîtes de nuit pour la seconde partie du programme. Lamentable ! Mais, c’est paraît-il ainsi, que les nouveaux arrivants font connaissance avec la ville. La vie ici est très libre, nous partageons nos apéritifs entre la Présidence du Conseil et le Ministère des Finances. Pour les jours qui viennent : piscine, ski nautique sur le Mékong, équitation. Il faut te dire que nous n’avons pas encore commencé à travailler. Nous sommes allés voir ce matin notre nouveau patron, le Commissaire au Plan qui nous a conseillé de nous installer confortablement d’abord. Comme nous n’avons pas encore de villa, nous attendons.
La colonie française est importante, j’ai été invité à dîner plusieurs soirs, je trouve la cuisine délicieuse et très variée. Je me suis renseigné, ta venue ne posera aucune difficulté, il n’y aura pas non plus de souci du côté administratif. Quant à la situation, on se sent très loin de la guerre au Vietnam. Le calme règne et les gens d’ici ne s’inquiètent pas car le pays vit ainsi depuis huit ans. Ils disent que rien n’évolue mais personne ne s’en porte mal. Ils accuseraient même certains journaux européens de monter en épingle des événements minimes pour donner l’impression que le pays est à feu et à sang.
En tant que coopérants nous sommes des privilégiés. Notre principale activité consiste à aller chez un tailleur qui nous confectionne chemises et smoking à nos mesures. Les réceptions quasi-quotidiennes ont du charme quand on veut voir évoluer du dehors une société au pouvoir. On risque de s’habituer très vite à cette vie. On ne prend que ce qui est bon car les problèmes rencontrés ne nous concernent pas.
Dis-toi bien chérie, qu’il n’y a aucune permission envisageable, c’est trop loin, elle ne me serait jamais accordée.
Il fait très chaud, nous sommes encore un peu perdus. J’ai du mal à mettre de l’ordre dans mes idées, je t’écrirai plus tard pour te décrire tout ce que je vois.
Ton Louis plein d’amour.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 5 janvier 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon cher petit laotien,
Je t’écris comme tu me le recommandes à l’adresse SP 50838.
Ce matin, maman et moi sommes arrivées à Paris, Elle était venue passer le weekend à Londres. Nous avons beaucoup ri, c’étaient une heureuse parenthèse, nous jetant dans des courses folles. L’après-midi, je lui ai présenté mes amis turcs. Maman était comme une petite sœur, elle s’en remettait à moi pour tout, ne sachant pas assez d’anglais pour communiquer. Cette position m’a donné de l’assurance et j’ai pu lui exprimer ma détermination en insistant sur le fait que tu m’écrivais chaque jour. Maman étonnée, m’a dit que tu devais vraiment beaucoup m’aimer. Malheureusement, elle se soumet toujours à la décision de papa.
J’ai ressenti dans tes deux lettres ton profond dépaysement. Ton obsession sur le fonctionnement de la poste montre à quel point il est important pour toi de recevoir mes lettres. Tout doit te paraître tellement nouveau, peut-être ne sais-tu par quoi commencer ? Tu ne me racontes rien, j’aimerais pourtant que tu me parles de ce que tu vis.
Je suis heureuse d’être rentrée et de retrouver ma ravissante chambre. Cependant, je garde le souvenir de toutes les petites histoires vécues en Angleterre, je me les remémore le soir. L’ambiance familiale n’a pas changé. Lucas me pose ses éternelles questions sur mon avenir avec toi. Il a un humour piquant et des incessantes taquineries comme si nous avions encore dix ans. Il me harcèle pour savoir ce que tu m’écris. Je lui ai répondu que la seule chose qui t’intéressait était de savoir à quelle date j’arriverai. Cela ne lui a pas cloué le bec. Il a soupiré : « Pftt qu’est-ce que tu as fait croire à ce Louis ! » J’ai claqué la porte de ma chambre.
Au dîner, mon père a émis l’idée qu’en tant que militaire tu bénéficierais peut-être d’une permission pour revenir cet été. Je sais qu’il a réussi à obtenir pour Lucas qu’il ne parte pas loin pour effectuer son service militaire. Si tu étais d’accord, il réussirait j’en suis sûre, à t’avoir une permission. Les choses ne s’arrangent guère, il n’est toujours pas prêt à me laisser partir. Je pense que tu en sais assez sur l’état d’esprit de mes parents. Mais ne parlons plus de tout cela, je suis prête à te retrouver en dépit de tous les obstacles à contourner. À propos, j’ai commencé à chercher un poste de secrétaire en lisant les petites annonces du Figaro. Dis-toi bien que travailler sera pour moi une façon d’acquérir une certaine liberté.
Donne-moi vite des détails sur ta vie, sur les paysages, sur les mœurs, sur les rencontres, sur ton travail, sur le lieu où tu vas habiter, j’ai besoin de savoir tout cela.
Je t’embrasse, plein, plein, plein.
Lucie
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 4 janvier 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Londres
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Ma petite mouche,
À Paris, j’ai reçu ta lettre du 28 décembre. Elle exprime presque de la lassitude. Je souffre de mon impuissance à ne pouvoir te consoler quand ta mère te rend malheureuse. J’enrage de devoir te parler comme si j’avais encore à te convaincre de venir me rejoindre. Ne nous laissons pas endormir. Que vas-tu faire à Paris ? Du secrétariat ! Alors qu’il y a tant à découvrir ici ! Pars le plus tôt possible, cela te permettra de t’habituer au climat avant la saison des pluies. Écris-moi des choses précises sur ce que disent tes parents. Est-ce eux qui t’obligent à travailler pendant trois mois pour payer ton voyage ? Avec ma paye, nous aurions de quoi vivre largement ici.
J’ai écrit une petite carte de vœux à ton père et ta mère. J’essaye de leur montrer que c’est vivable ici. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur la portée d’une telle lettre, c’est par toi et non par moi qu’ils se laisseront fléchir.
Il faut que je t’explique comment fonctionne la poste au Laos. Quand je t’envoie une lettre affranchie avec des timbres français, j’utilise la Poste militaire française. Il y a des départs de courrier par cette poste le mardi, mercredi, jeudi et samedi le matin à 10 h. C’est-à-dire que lorsque je poste une lettre le samedi après-midi le dimanche ou le lundi, celle-ci ne part que le mardi. Quant aux arrivées, il y en a tous les jours sauf le lundi et tes lettres mettent 2 ou 3 jours. Quand je t’envoie une lettre affranchie avec des timbres laotiens, c’est que je n’ai pas pu aller à la Poste militaire, les lettres mettent alors 4 à 5 jours. Pour terminer avec ces tracasseries postales, tu peux envoyer de France des colis postaux recommandés à l’adresse SP 50838. Il suffit de mettre « cadeau » sur le colis et il n’y a pas de difficultés avec la douane.
Mon manque d’enthousiasme quand je t’ai parlé au téléphone n’était pas feint. Que ferais-je ici sans toi ? Je ne veux rien voir sans toi, nous ferons toutes les visites ensemble. Je me sens responsable de ton bonheur avec tout ce que cela comporte. J’ai envie de t’embrasser, de te serrer dans mes bras, de t’entendre rire. J’ai tellement à te dire que j’ai beaucoup de mal à m’exprimer clairement. Quand je pense à toi, je regarde une photo et je suis impatient de t’avoir toute à moi.
Je t’embrasse partout. Louis.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 3 janvier 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Londres
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Photo Michel Rosse

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Londres, le 28 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Paris
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Mon Loulou d’amour,
Nos lettres, je le crains, vont toujours répéter la même litanie. Comment parler d’autre chose que de mes difficultés à convaincre mon père et de l’obliger à accepter la date que nous aurons choisie pour mon départ au Laos. Les mêmes obstacles se présentent, le dernier étant le comportement de maman qui, dans sa dernière lettre, ne me parle que de Florian. Celui-là ne m’a pas rendu service en racontant à ma mère à quel point à Londres, il m’a trouvé très en forme, libre, et pas du tout obsédée par mon projet.
On a eu trois soirs très remplis. Il avait pris des places pour une pièce de théâtre : Ivanov de Tchekhov en anglais. Un beau spectacle. Le détail dans les décors m’a transportée, une plongée dans l’âme russe empreinte de mélancolie. Les acteurs étaient excellents. Le personnage d’Ivanov que l’on voit, les bras ballants devant les problèmes de la vie, m’a profondément touchée. Son besoin essentiel de rêverie m’a fait pleurer.
Je me suis tellement saoulée de promenades, de visites, de sorties, d’allées et venues et de longs trajets en trains de banlieues que je commence à en avoir marre de l’Angleterre. Je suis proche maintenant de quitter « My bloody England », je compte les jours et je réunis quelques cadeaux que j’achète chez Harrods.
L’inquiétude m’habite à te savoir voyager si loin. Es-tu prêt pour le grand saut ? As-tu bien pensé à t’acheter des vêtements légers ? Sais-tu seulement où tu seras logé ? Personne ne me parle de toi, personne ne peut me dire comment tu te comporteras là-bas, seules tes lettres me rassureront. Dès que tu seras arrivé, donne-moi un maximum de détails. J’ai vraiment besoin de savoir comment j’aurais à me comporter dans ce pays.
D’ici-là, je vais m’atteler à trouver du travail, pas question de demander un sou à ma famille. Quelle injustice, tout de même, d’être séparés !
Sais-tu que Brigitte Barbot a tenté de se suicider au gaz lorsque ses parents lui ont interdit de s’installer chez Roger Vadim ? Rassure-toi, je n’ai pas l’intention d’employer ce genre de moyens pour convaincre mon père.
Mon beau Prince, n’oublie surtout pas notre ultime rendez-vous au téléphone samedi soir, je l’attends avec impatience. Ta Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 25 décembre 1965
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Louis Hérault
Paris
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Lucie Demontel
Londres
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Ma petite Lucie,
Joyeuses fêtes ma chérie. J’en suis sûr, l’année prochaine, nous serons réunis pour fêter Noël. J’ai trouvé ta lettre ce matin, je n’ai en effet pas pris le temps de voir ta famille, j’en suis désolé.
Ta tristesse, ta fatigue me font beaucoup de peine. Ne t’attache donc pas tant à ce que disent, pensent et comprennent les autres. Ne t’occupe pas du jugement qu’ils se permettent de porter sur toi. Il n’y a pas de gens désintéressés, chacun attend son susucre. Élevons-nous au-dessus des idées toutes faites, des préjugés de tout le monde. Je ne veux pas que le médiocre t’atteigne, d’où qu’il vienne, quelque forme qu’il prenne. Il faut que tu sois forte, que tu aies confiance en toi. Rappelle-toi la journée passée à visiter le château et le parc d’Hampton Court. Ce jour-là, tu m’as avoué avoir résisté à des avances malvenues, et bien continue à résister. Rien que pour cela, tu dois te sentir sûre de toi et n’accepter aucune critique. Nous avons décidé de vivre ensemble et rien ne nous fera revenir sur cette décision.
Maintenant, tu dois me dire exactement quels sont tes projets. Je sais que tu chercheras un poste de secrétaire dès ton retour à Paris, mais pendant combien de mois devras-tu ainsi travailler pour te payer le billet de ton voyage ? Je te sais courageuse mais ne pourrais-tu pas emprunter cet argent à tes parents ? Je serai prêt à les rembourser dès que je toucherai mon solde. Vois si tu peux les convaincre ? J’ai tellement hâte de te retrouver. Dans trois jours je monterai dans l’avion vers une destinée inconnue et mon désespoir est grand de ne pouvoir démarrer cette expérience avec toi.
Pour moi, rien d’autre importe que ta confiance et ton amour. Je me répète que j'ai la chance de t'aimer et cela me rend heureux. J'ai tellement trouvé auprès de toi tout ce que je cherchais, c’est presque aussi simple que cela. Notre amour n’a jamais pris une forme désespérée, nous n’avons jamais eu l’impression que ce que nous ressentions nous ne le ressentirions plus jamais. Bien au contraire. Pense à la vie que nous nous ferons, à tout ce que nous construirons ensemble.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 23 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Paris
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Mon chéri malgré tout,
Je suis très contrariée, pourquoi ne trouves-tu pas le temps d’écrire à mon père ou de parler avec maman avant ton départ ? Sa dernière lettre m’a profondément déplu. Elle a le culot de m’écrire que seul mon caractère aventurier me pousse à faire ce voyage. Maman est terrible, elle ne se gêne pas pour me mettre en garde. Dans sa lettre, elle dit : « Les jeunes filles asiatiques sont très belles et séduisantes, tout homme en Asie se laisse séduire, ton amoureux aura du mal à rester fidèle ! » Tu te rends compte ! Elle ajoute aussi que Florian lui a téléphoné l’informant qu’il me rendait visite à Londres. Voilà ses mots : « J’ai demandé à Florian de t’interroger sur ton état d’esprit vis-à-vis de ta folle décision ». Florian, ce mal-aimé de ma famille, devient soudain un personnage intéressant pour maman. Tu sais combien j'ai envie de retrouver ma famille et de leur parler de toi, mais ils vont sûrement avoir une influence néfaste sur notre projet. Au tout début de nos rencontres, si je contais à mon frère mes petites déceptions quand tu étais en retard, ou quand tu annulais l’un de nos rendez-vous, Lucas furieux, me conseillait de ne plus jamais te revoir.
J’ai très peur de la pression qu’ils vont exercer sur moi. Je retournerai vivre à Londres s’ils ne me comprennent pas et je travaillerai jusqu’à que j’aie mis de côté assez d’argent pour payer mon voyage.
En ce moment, je suis épuisée, ça ne va pas du tout avec les gosses. Cet après-midi, j’ai dû cacher leurs pistolets à eau et leur confisquer un marteau, ils clouaient des affiches sur les murs. Quand leur mère est entrée, on se battait, j’essayais de récupérer mon bonnet de laine qu’ils se mettaient chacun leur tour sur la tête. John a dit : « Lucie voulait me donner une claque ».
Dans l’entrée, la mère des enfants m’a rassurée en me disant qu’elle m’approuvait quand je me fâchais.
C’est Noël. En Angleterre, cela tient une énorme importance aussi bien en décoration qu’en confiserie. J’espère bien que nous serons réunis pour les prochaines fêtes.
Je ne suis pas malheureuse, je suis contente de ma vie car je ne cesse de découvrir et d’apprendre. Mais je crains de ne pas aller assez au fond des choses, j’ai peur que l’on me juge paresseuse et peu profonde. Contrairement à toi, qui penses beaucoup, et ne laisses que peu de place aux sensations, j’aime flâner, contempler et raconter aux autres mes impressions. Il fait un temps pourri à Londres avec du « fog », du matin au soir, pas froid mais tellement humide que je déserte les parcs.
La semaine prochaine Florian sera là et j’espère qu’il me divertira car la date de ton départ approchant, je vis dans une grande inquiétude.
Dans ma chambre après t’avoir écrit, ma peine a éclaté, jaillissant hors de moi en une vraie détresse, un désespoir complet que je cachais dans un coin de mon cœur : seule à te dire que je t’aime, seule à penser que je t’aime, à savoir que je t’aime, parce que c’est vrai et que tout le reste n’a pas d’importance.
Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 20 décembre 1965
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Louis Hérault
Paris
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Lucie Demontel
Londres
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Mon amour de Lucie,
J’ai sonné chez toi mais personne ne m’a ouvert, je me suis trompé d’heure, de date ou peut-être que ta mère m’a donné un rendez-vous qu’elle n’a pu honorer ? C’est fâcheux, car je n’ai plus beaucoup de temps pour trouver un autre créneau. J’ai des papiers importants à remplir, je dois faire mon visa, acheter mon billet qui me sera remboursé.
Je vais écrire une lettre à ton père. Je me sentirai plus à l’aise en utilisant des formules de politesse et des arguments bien pesés qu’en présence de ta mère que j’adore mais qui n’a pas fait passer mon message à ton père. Elle devait lui demander qu’il me précise une heure où je pouvais l’appeler sans le déranger.
Je vais encore te décevoir par mon comportement, c’est vrai que je suis complètement dépassé depuis que j’ai quitté la caserne, je n’ai pas eu une minute à moi. Il paraît que les asiatiques ont un rythme beaucoup plus lent, cela ne me fera pas de mal d’en prendre de la graine.
Je t’embrasse ma belle brune. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 18 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Mon Loulou adoré,
Décidément, l’idée que l’on se fait de l’armée n’est jamais assez minable. Mon père a toujours eu l’habitude de répéter que le service militaire ne servait à rien, là au moins vous avez un point commun ! Heureusement, pour toi la quille se rapproche. Je préfère ne pas me remémorer notre séjour londonien sinon je pleure. J’ai les idées les plus amères. C’est tout de même dégoûtant que nous soyons séparés. Je voudrais être ta femme simplement, je voudrais en finir avec tous ces gens que je n’aime plus depuis que je t’aime. Je voudrais être ta femme pour ne vivre que pour nous deux.
Hier, je suis retournée chez Ibrahim et Mahomet. Leur appartement est confortable avec deux chambres et un grand salon. On a mangé des olives et de la féta turque en buvant du thé. Ils ont mis un très beau et très surprenant disque de Bach dont le morceau était interprété par Andrès Ségovia, cela a réveillé mon grand amour pour la guitare. Mais j’ai eu peur de rater mon dernier train et Ibrahim m’a raccompagnée à la gare. Tout le long du chemin nous avons bavardé. Je te rassure, il ne me parle plus des sentiments qu’il éprouve pour moi. À un moment, il m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu ne rentres pas à Paris plus tôt ? »
Je suis restée muette. Nuit et jour, je m’efforce de ne pas penser à cette solution et sans le savoir, il a retourné le couteau dans la plaie. Dignement, je lui ai répondu : « Je ne ferai jamais cela, je veux respecter mon contrat à Londres ».
Je pense que si nous nous étions retrouvés pour si peu de temps le moment de se séparer aurait été encore plus déchirant, tu ne crois pas ? Je préfère que tu rendes une deuxième visite à mes parents. Alors que je demandais à maman si elle t’avait de nouveau convoqué, elle m’a répondu : « Pense à toi au lieu d’avoir les yeux bandés par ta nouvelle passion ».
Maintenant, elle appelle ça une passion ! Je ne sais pas à qui lui doit-on ce changement ? Si tu vas la voir, arrange-toi pour qu’ensuite je puisse travailler sur le terrain que tu auras défriché.
Je t’aime, je t’aime, écris-moi. Lucie.
Photo Michel Rosse
