Rapi Ajax Search

ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 69/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 29 mars 2026 16:06
Episode 69/103

 

Paris, le 16 février1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon chéri,

   Il y a quinze centimètres de neige à Paris. Le thermomètre est descendu en-dessous de zéro et la neige a l’air de vouloir tenir. Quand je me suis réveillée ce matin, la rue était calme, les voitures roulaient sans aucun bruit. Les paysages de neige sont si beaux ! Tout ce blanc qui fait disparaître les branches noires des arbres en hiver. Devant moi la page blanche, je lutte, je ne veux pas me laisser aller à te répéter mon amour, ni te décrire de nouveau le manque de toi creusé en moi. Je lutte contre mon spleen en m’activant. On a prévu de faire une fête surprise avec pleins d’invités pour l’anniversaire de maman. Papa l’emmènera faire des courses nous laissant le temps à Lucas et moi de préparer la table et la décoration pour un dîner samedi soir. Heureusement un traiteur livrera à domicile les plats préparés. 

   Le vendredi après mon travail, je retourne souvent au café Le Winston où je rencontre mes anciens amis. Ils ont plus ou moins compris ma motivation pour partir te rejoindre. Martine qui a fixé sa date de mariage avec Gérard trouve mon choix de vie pour le moins original. Certaines copines voient essentiellement le côté sentimental de mon aventure et m’envient. Les garçons n’ont pas de jugement sauf Paul qui s’étonne et me dit que je suis bien jeune pour être sûre d’avoir trouvé mon compagnon pour la vie.

   Lundi soir, j’ai dîné avec Florian. Parmi mes amis c’est celui qui se montre le plus désappointé. Je peux même te dire que son attitude m’a choquée. Il ne connaît rien de toi et il a eu le culot de m’affirmer qu’il pensait que je n’étais absolument pas faite pour partager ma vie avec un ingénieur. Il a ajouté, qu’avec toi, je risquais de me sentir éloignée du monde artistique que j’adore.

   Comme pour appuyer son argument, il m’a invitée dimanche au théâtre de l’Odéon, j’adore le théâtre. On donnait « Les Justes » de Camus. J’ai été bouleversée par le thème de la pièce qui traite de l’usage de la violence dans les combats révolutionnaires. Danièle Delorme joue merveilleusement le rôle de Dora. Elle est amoureuse de Kaliayev le poseur de bombe mais elle met la justice au-dessus de l’amour. La fin n’est pas drôle car après que Kaliayev soit pendu, Dora continue la lutte pour le retrouver dans la mort.

   Louis                                                                                                             

   La neige n’a pas tenu et j’ai passé mon weekend à la campagne. Cette campagne que tu ne connais pas encore.  La maison, une ancienne longère, a beaucoup de charme. Dans le jardin, la variété de plantes que mes parents ont plantées fleurit toute l’année. En décembre, les pâles roses de noël puis, au mois de mars, les perce-neiges, enfin les rosiers de printemps, sans oublier les couleurs vives des rhododendrons et pour finir les dahlias à l’automne.  En toute saison, je mélange des fleurs et je compose des bouquets comme un peintre le ferait en choisissant ses couleurs sur la palette.

   Dimanche, je suis allée au centre hippique. J’ai monté Frangipane, un merveilleux petit cheval nerveux, gris pommelé, qui remuait la tête et que je devais retenir de peur qu’il s’emballe. J’ai fait de grands galops à travers la forêt de Saint Cyr sous Dourdan. Lundi, je me suis plainte à maman d’avoir mal aux épaules d’avoir tellement tiré sur les rennes. Elle m’a retorqué.

- Tu verras, si tu dois subir la série de piqûres que l’on impose pour se rendre en Asie, la douleur sera pire. »

   Je n’ai pas répondu.

   Au cabinet, j’attaque la frappe des assemblées. Je crains de devoir rester travailler le samedi matin.

   J’écris sur le quotidien de mes journées, cela ne remplace pas un bavardage spontané. Il me manque tes gestes, l’expression de ton regard, qui en dit tellement sur toi. Nos conversations impliquaient un charmant jeu de balles. Je me revois te disant que mon frère était un joueur, qu’il jouait aux courses et au loto. Je voyais ta tête, on discutait de tel défaut de l’un, de telle qualité de l’autre. Tu m’apprenais à affiner mon jugement. On s’amusait tout simplement.

   Dans les lettres pour se raconter, il faut faire preuve d’égoïsme, d’amour de soi et du goût de l’analyse.

   L’envie monte jusqu’à mes lèvres pour te dire que je t’aime. D’ailleurs pour mieux te le dire, je viendrai.

   Je t’embrasse. Lucie.                                                                                

PS. J’avais écrit une lettre de candidature pour postuler comme hôtesse de l’air pour la compagnie U.T.A. Ils m’ont convoquée, je n’y suis pas allée car j’aime bien mon travail actuel. Dommage ! J’aurais eu un rabais sur le prix de mon vol pour Vientiane.
                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 68/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 25 mars 2026 15:46
Episode 68/103

 

Vientiane, le 14 février1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Ma courageuse Lucie,

   Maintenant que je suis sûr que tu viendras, aussi vite qu’il te sera possible de le faire, je vais éviter de te tracasser avec la date de ton départ de Paris. On fait trop dire aux lettres ce qu’elles ne veulent pas dire.

   Je suis allé à l’aéroport l’autre jour, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que dans quelques mois, tu descendras peut-être du même avion. Tu seras très fatiguée car le voyage est pénible. Je prendrai des vacances pour veiller sur toi. À partir de ce moment, tu ne me quitteras plus jamais. Je n’ai pas d’efforts à faire pour t’imaginer ici. Souvent, je regarde ma montre pour essayer de savoir quelles sont tes occupations avec six heures de décalage.

   J’entame une période de repos. Je me couche tôt, je suis fatigué des réceptions et des dîners qui n’en finissent pas. Il y a ici un nombre incroyable de restaurants chinois, vietnamiens, thaïs, français… Tout sauf laotiens. Il y a aussi le mess des officiers français auquel par dérogation spéciale nous avons été autorisés à y aller. On y mange très bien pour 3,50 francs.

   J’aurai une voiture la semaine prochaine. Un Hillman rouge sera mis à ma disposition par le Ministre de Finances. Il se montre charmant avec moi car je lui traduis les lettres qu’une Allemande sentimentale lui écrit de Hong-Kong. Pays des paradoxes que ce Laos ! Rien n’y fonctionne, mais tout le monde se targue d’avoir des idées politiques à l’échelon planétaire.

   Les routes dans les villes ne sont pas goudronnées. Heureusement à Vientiane, le service de voierie se montre très efficace. La main-d’œuvre surprend, il y a toujours 20 personnes là ou une seule suffirait. Ils sont très mal payés, un coolie gagne 150 Kips par jour en moyenne (1 Kip = 1 centime). On appelle cela une main d’œuvre flottante. Je dois faire les comptes du Ministère des Travaux publics. La vérification des bulletins de paye pour ces gens-là est difficile.

   Le climat est très agréable, cependant, la saison chaude ne va pas tarder à se faire sentir. Tu seras là en pleine saison des pluies, tu risques de te faire mouiller.

   Je ne sais pas t’exprimer toute mon immense tendresse, tu comptes tellement pour moi. Personne ne te ressemble, personne ne parle ou ne rit comme toi. Je suis sûr que cette vie que nous partagerons sera très belle.

   Je t’aime comme deux fous. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 67/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 22 mars 2026 15:24
Episode 67/103

 

Paris, le 10 février1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon Louis chéri,

   Je suis désolée d’avoir tant tardé à t’écrire. Je le reconnais, j’ai pris du retard à te répondre, j’écris moins régulièrement que toi mais reconnais-le mes lettres sont plus longues. Parfois aussi, j’oublie de les poster aussitôt. Ton dernier courrier manquait de gaieté, est-ce que tu t’ennuies ? Raconte-moi, tu ne me dis rien.

   Tout est si nouveau pour moi. J’ai beaucoup de travail. Le couple Canet semble m’avoir adoptée. C’est elle qui me donne de précieux conseils en dactylographie, lui est patient. Je fais souvent des fautes en retranscrivant les lettres que je prends en sténo sous la dictée.

   Hier, un collaborateur m’a donné une lettre manuscrite à taper, un vrai torchon, une écriture illisible, un graphisme filiforme avec des m et n en forme de traits. J’ai fait comme j’ai pu, Monsieur Canet l’a relu et m’a dit :

- Vous n’auriez pas dû accepter ce travail, vous devez garder votre fierté, ma petite. 

   Mon patron m’a décidemment à la bonne. Même s’ils me font tous beaucoup travailler, je m’accroche, j’apprends, je progresse, je n’ai pas honte de poser des questions.

   Ils m’ont dit que je prendrai mes vacances au mois d’août car ils ferment le cabinet. Ils ne savent pas que je compte les abandonner bien avant ce délai.

   Pour répondre à cette date que tu me réclames, il serait raisonnable à mon avis que je prévois de partir début mai. Trois mois de boulot suffiraient d’après mes renseignements à Air France pour atteindre le prix du billet.  D’autant plus que le 28 avril j’aurai atteint ma majorité légale. J’aimerais faire un saut dans le temps pour effacer d’un coup ces trois mois d’attente.

   À part cela, j’ai regardé à la télévision les différents défilés de mode de collections de printemps chez Dior, Balenciaga, Courrèges. Des mini jupes et des robes courtes, très courtes, toutes au-dessus du genou, beaucoup de tons pastel, ce sont plutôt des couleurs pour les blondes, moi qui suis brune, je préfère des tons plus chauds. Il faut que je m’achète une robe pour les soirées dont tu m’as parlé.

   Samedi, je me suis promenée dans les jardins de Bagatelle, j’ai tourné dans une impasse qui s’appelle : L’allée des peupliers. Un mélange de petits immeubles plats très modernes avec en décor devant l’entrée des sortes de statues de pierre grise en forme d’obus dressés ou de suppositoires, drôles œuvres d’art moderne ! Plus loin, un magnifique hôtel particulier style Napoléon III. À côté, un pavillon ordinaire inhabité dont j’ai poussé la barrière, la pelouse était vilaine, jaunie mais, il y avait des marguerites que j’ai cueillies. À Paris, cela ne me dérangerait pas de trouver un appartement ancien à retaper. Nous pourrions le rénover à notre goût afin qu’il nous ressemble.

   Bon, tu n’as toujours pas envoyé de lettre à papa comme je te conseillais de le faire. Je ne voudrais pas partir totalement fâchée avec mon père, je pense que tu le comprends. Je sais quelle sera sa réponse, il ne fléchira pas pour autant, mais au moins, ta bonne foi le rassurera.

  Je t’embrasse mon chéri, il est huit heures, je pars au boulot. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 66/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 18 mars 2026 21:13
Episode 66/103

 

Ventiane, le 4 février1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon amour chéri,

   Je n’ai pas vu le film dont tu me parles. Quand il est sorti les avis ont été partagés et je n’y suis pas allé. L’histoire que tu me racontes à l’air terrible mais heureusement, la guerre d’Algérie est terminée. Toi, je le sais, tu seras plus forte que cette Geneviève.

   Depuis ta dernière longue lettre, six jours se sont écoulés. Sans nouvelles de toi, je deviens imbécile, une lettre de toi et tout devient bleu. Moralement je décris une courbe, j’en suis à la partie ascendante constituée par le noir le plus complet en ce qui concerne ta date d’arrivée.                    

   Je veux bien admettre que ton nouveau travail te prenne beaucoup de ton temps, mais notre séparation m’est de plus en plus pénible. Je suis fier de ton courage mais maintenant, tu dois faire tes calculs et, me dire dans quel délai tu auras mis de côté assez d’argent pour te payer un billet pour le Laos. Pour moi, cela a été différent car, en tant que militaire, je n’ai rien payé mais je peux me renseigner et te dire exactement combien coûte le voyage. Les vols pour Vientiane par Air France passent tous par Bangkok, après c’est un vol Air Lao.

   J’en ai assez de cette vie qui sent l’inachevé et à laquelle, il ne me manque que toi pour la rendre merveilleuse. J’en ai marre que des petites pucelles en mal de mari me courent après.  Bien sûr, elles ne savent pas, comment sauraient-elles que je n’attends que toi ? Mon appartement est si vide sans toi, viens vite y mettre des bouquets de fleurs.

   Ne flanche pas. Tu verras qu’à nous deux, nous ferons de grandes choses, nous irons loin. Je me répète nos conversations pour me donner du courage.

   Écris-moi Lucie, j’adore tes lettres, et je t’adore toi. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 65/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 15 mars 2026 20:58
Episode 65/103

 

Paris, le 30 janvier 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Coucou Louis,

   Je ne suis plus au chômage ! La semaine dernière, j’avais répondu à une annonce dans le Figaro et hier, j’ai été convoquée pour un entretien. Ce matin j’ai la réponse, je suis embauchée comme secrétaire dans un Cabinet d’experts comptables situé à six arrêts de bus de chez moi. Je suis ravie de travailler pour ce couple charmant. Dans le cabinet Canet il y a sept personnes dont trois stagiaires. L’ambiance me paraît sérieuse et dynamique. J’assisterai aux conférences, je gagnerai 800 francs par mois, on m’a déjà promis 900 après un mois d’essai. Je travaillerai du lundi au vendredi mais les horaires risquent d’être variables en période de bilans pour les sociétés.

   Je suis rentrée à pied, il pleuvait, mes cheveux trempés dégoulinaient dans mon col. J’étais si heureuse que je m’amusais de tout. Dans une librairie, la vendeuse, une jeune fille de mon âge, m’a regardée. Je me saisissais de livres que j’ouvrais, retournais et reposais sans me gêner. Je lui ai demandé où se trouvait le rayon des pièces de théâtre, elle m’a répondu qu’il n’y avait que la collection Larousse de fascicules scolaires. Ce n’était pas ce que je cherchais, j’avais envie de lire « Ondine » de jean Giraudoux.

   À côté, mon chocolat préféré « le rocher praliné » n’était pas présenté dans la vitrine du chocolatier, alors j’ai poursuivi ma route.

   Devant le lycée Pasteur, des garçons m’ont sifflée me proposant de m’abriter sous l’un de leurs parapluies. Ils étaient bruyants, stupides, et ne me lâchaient pas, je regrettais de n’être pas montée dans le bus comme d’habitude. Ensuite, j’ai eu envie de m’acheter des fleurs. J’ai choisi des anémones, le bouquet le moins cher, aux couleurs rose et bleu-violet avec un cœur très noir.

    Je suis rentrée très tard. J’ai oublié de te dire : Lucas, mon frère chéri a quitté la maison hier pour faire son service militaire. Bien que sa caserne à Vincennes ne soit pas loin, cette séparation est douloureuse pour moi. Enfants, nous avons toujours été très complices et nous le sommes restés. C’est la première fois, qu’il ne dormira pas dans sa chambre à côté de la mienne.

   Je suis bien contente que toi et moi n’ayons jamais vécu ensemble, ce doit très difficile de se quitter après des habitudes de vie commune. Tu es bien loin mais je pense à toi, à nous, j’ai envie de tes baisers.

   Le lendemain, Martine m’a entraînée dans une salle de cinéma indépendant des Champs-Élysées qui donnait « Les parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy. Je n’avais pas eu l’occasion de voir ce film quand il était sorti. Les personnages évoluent avec naturel dans leur quotidien en chantant comme ils respirent. Malgré les couleurs pastel et la beauté de Catherine Deneuve dans le rôle de Geneviève, l’histoire tourne au tragique. On a pleuré du début à la fin de la séance. Le refrain : « non je ne pourrais pas vivre sans toi ! » m’a profondément touchée. Leur histoire d’amour passionnée et déchirante m’a bouleversée. La scène où ils tirent les rois, Geneviève la couronne sur la tête dit à son nouveau prétendant : « Vous êtes mon roi ». Toujours amoureuse de son Guy, parti en Algérie, dont elle attend un enfant, elle choisit d’obéir aux diktats de la société. Je ne deviendrai jamais une Geneviève, je veux décider de mon choix de vie. Faisons tout pour que notre expérience ne ressemble pas à ce film.

   Ta Lucie qui t’aime.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 64/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 11 mars 2026 20:44
Episode 64/103

 

Ventiane, le 30 janvier 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Petite folle,

   Mais que dis-tu dans la première phrase de ta lettre ? Tu te vois toute petite ma Luce et tu te demandes si j’ai envie de te garder ? Tu le sais pourtant que je n’imagine rien d’autre que te faire venir auprès de moi ! Ta question est stupide, ne te la pose plus jamais.

   Sache que quoi que j’écrive, il y a toujours au fond de moi cet immense, impérissable amour pour toi. Cette conviction que tu seras pour moi le seul amour vraiment ressenti, bref ce désir de ne vivre que pour toi. Bien sûr, ces sentiments je les exprime d’une façon peu originale. Mais est-il possible d’exprimer ce que l’on ressent vraiment charnellement autrement que par des phrases banales ? Sans toi, je resterai dans le noir, je n’éprouverai pas le besoin d’en sortir. Quand je pense à toi, ce sont les mille traits de ta personnalité dévoilés lors de nos discussions et dans tes lettres qui m’apparaissent. De plus, je ne nous vois pas, l’un à côté de l’autre, mais je nous vois confondus. L’un vivant dans l’autre en une partie mêlée grossissante à vue d’œil. Nous avons une telle intimité, une telle présence de tous les instants que, tout ce qui concerne l’un, concerne l’autre. Devant un même problème, je suis sûr qu’inconsciemment, l’un se demanderait aussitôt ce que l’autre en pense.

   Tes lettres balaient toutes mes idées noires même si je n’ai toujours pas la date possible de ton arrivée pour me réjouir.

   Ici, j’ai commencé à travailler, je donnerai aussi des cours le soir pour les étudiants ingénieurs. Autrement, je joue beaucoup au tennis et je suis déjà très bronzé. J’ai peur de me laisser prendre au « farniente laotien ». Dès qu’il y a un problème, les laotiens s’exclament : « Bô Pen Niang, Bô Pen Niang » traduction : « Ça n’a pas d’importance ! » Les gens prennent leur temps pour tout, ceux qui sont capables ont vraiment trop à faire pour se montrer efficaces. Le Laos n’a aucune unité. C’est un pays pratiquement coupé en deux, politiquement instable, administrativement corrompu et peu préparé à une mutation économique. Il y a beaucoup à faire.

   Je t’envoie quelques photos que l’on a faites lors de pique-niques sur les bords du Mékong. Cela te parlera mieux qu’une longue description.

   Je t’aime. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 63/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 08 mars 2026 20:29
Episode 63/103

 

Ventiane, le 26 janvier 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon expatrié chéri,

   J’ai beaucoup aimé ta lettre et la façon dont tu décris la ville de Vientiane. Ne t’inquiète pas, je ne perds pas une miette de tes efforts épistolaires. Tu me fais découvrir ce que tu sais sur le Laos et c’est déjà bien.

   À Londres, tu m’as dit que nous n’avions pas besoin de cette épreuve de séparation pour savoir que nous nous aimions. Cette épreuve, il faudra tout de même qu’elle se transforme un jour en victoire. Je ne pense pas que tu puisses m’oublier, j’ai confiance en ton amour mais je me vois toute petite et en t’imaginant là-bas, je ne peux m’empêcher de penser : qu’a-t-il besoin de me garder, ce Louis que l’on traite si bien au Laos ?

   Dans une agence qui dépend de l’office de tourisme, j’ai déposé ma candidature pour un poste d’hôtesse d’accueil. On m’a fait remplir des questionnaires, je ne sais pas ce que cela donnera sans recommandation mais je tente ma chance. Je fais toujours les petites annonces du Figaro, c’est une bonne période pour dénicher quelque chose.

   J’ai acheté un manteau cet après-midi, je le trouve très joli, il a un petit col de fourrure, je voudrais que tu le voies. Je vais demander que l’on me prenne en photo et je t’enverrai le cliché (s’il est réussi !).

   Dimanche, Martine est venue déjeuner. Lucas qui partait ensuite à Vincennes pour les courses de chevaux nous a embarquées dans sa FIAT 500. Tout le chemin, il a répété : « J’espère que vous allez me porter chance ! » On a misé sur un cheval qui s’appelait Utopie. Il est arrivé quatrième, on a perdu le tiercé.

   Le soir, au cinéma des Champs Élysées on jouait le film « Pierrot le fou » de Godard avec Jean-Paul Belmondo et Anna Karina. J’ai trouvé ce film incroyable. J’ai été déconcertée par Pierrot, un personnage bizarre. Il rencontre Marianne, tous deux rejettent la société et veulent satisfaire leur façon libre de vivre. Ils partent en cavale et se débrouillent avec des combines et des vols. J’ai été déboussolée par la musique, par les dialogues coupés. Les acteurs sont magnifiques, ils crèvent l’écran. Je me demande si j’ai bien compris le sens de ce film. En tout cas, c’est ce qu’on appelle la nouvelle vague.

   Je suis à toi, je t’aime et nous serons unis, notre vie sera belle, belle.

   Je t’embrasse mon amour. Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 62/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 04 mars 2026 20:13
Episode 62/103

 

Ventiane, le 24 janvier 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie, Lucette, Lucinette,

   Nous avons enfin emménagé dans un immeuble moderne. On m’a attribué un appartement neuf avec trois pièces, salle de séjour, chambre, cuisine, salle de bains. L’installation reste, tout de même, très provisoire, il y a un lit, un bureau, des fauteuils en rotin, une table basse. Je peux m’asseoir confortablement à un bureau pour t’écrire. Ce qui était impossible lorsque je logeais à l’hôtel. Ma cantine avec mes affaires personnelles n’est pas encore arrivée. Ne pas être entouré de mes objets habituels ne favorise guère mes élans épistolaires.

   En plus de donner des cours de français, je sais depuis ce matin quel sera mon principal travail. En tant que VAT (Volontaire à l’aide technique) je vais visiter des sites et évaluer les possibilités pour que des barrages puissent être construits. C’est passionnant, mais je crains qu’ici tout se fasse à la vitesse d’un escargot.

   Il est un peu tôt pour que je puisse te donner plus de renseignements, mais je vais essayer. Imagine Vientiane comme un grand village aux quartiers contrastés. Une large zone d’habitations construites en bois ou en bambou, sans électricité, sans eau, montées sur pilotis à cause des inondations de la saison des pluies. Les gens s’y entassent à plus d’une dizaine dans une seule pièce. Pas de meubles, on mange et on dort par terre. Au-dessous de ces maisons, l’inévitable motocyclette japonaise se trouve garée à côté de grandes mares croupissantes. Des gosses trempent leurs pieds nus et font clapoter l’eau, quelques pêcheurs soulèvent des nasses la plupart du temps vides.

   Les européens et les laotiens aisés vivent dans des maisons coloniales cossues entourées de parcs. Il y a des rues, bien sûr, avec une circulation importante et anarchique. On double, à droite comme à gauche, on se faufile entre les cyclos-pousses, les motos, les jeeps. Les trottoirs ne sont ni goudronnés, ni surélevés, la poussière rouge de la latérite se soulève, on en a plein le nez.  De petits magasins séparés par des panneaux de bambou tressé tenus par des Chinois ou par des indiens présentent pleins de marchandises variées. Des bouilloires en aluminium comme des bassines en plastique, des guirlandes de viande séchées de buffle, tout cela mêlé à des sacs pendus de toutes sortes remplis de thé ou autres herbes séchées. Il faut toujours marchander, j’ai du mal à m’y habituer car ce n’est pas dans mon caractère. Peu de laotiens sont commerçants. Ils sont soldats, fonctionnaires ou paysans, tous indolents, très bons vivants, pensant davantage à s’amuser qu’à faire la guerre ou des affaires. Je te décrirai les coutumes et traditions du pays quand je les aurai bien comprises. Je dois aller voir l’attaché militaire de l’Ambassade pour qu’il me dise dans quelles conditions tu pourrais venir. Je le trouve très sympathique. Il m’a dit qu’il a déjà reçu beaucoup de jeunes français au Laos. Je suis bien près de toi en pensée. Je ne voudrais surtout pas que tu t’ennuies, ici l’on aura une vie si différente de celle de Paris, tu trouveras ta place, j’en suis sûr.

   Aie confiance, je t’aime mille fois. Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 61/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 01 mars 2026 19:56
Episode 61/103

 

Paris, le 20 janvier 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Louis chéri,

   À mille, mille lieues de toi, je relis ta lettre, elle date de quatre jours, comme je l’aime cette lettre entre mes mains que je respire pour retrouver ton odeur ! Louis, je ne fais que pleurer, ça ne va pas du tout. Tu es loin, si loin, je pleure, tes mots me font pleurer, je pleure, tes mots me font prendre conscience que je suis coupée d’une partie de moi-même, tu me manques tellement !

   Lucas qui devait entendre mes sanglots est entré dans ma chambre mais au lieu de me consoler, il m’a dit : « Je croyais que c’était le bruit de la chasse d’eau ».

   Te rends-tu compte de son humour ! De plus, papa ne fléchit toujours pas, maman ne me pose plus de questions.

   Je lutte car tu me hantes, toutes mes pensées volent vers toi, tu es le fantôme de ma vie. Dans tous mes gestes, dans tous mes actes, tu es là. Je fais des cauchemars, la nuit je descends croyant pouvoir te rencontrer dans la maison, je le crois, je le sais, je vais te trouver. Je me couche sur ce divan, placé sous l’escalier, où nous avions fait l’amour un jour où nous étions seuls. Parfois aussi, dans la cuisine je découvre un verre sale où tu as bu. Tu as toujours soif, tu as la gorge sèche. Je te vois, tu avales ta salive et quand je me réveille, c’est moi qui bois dans la cuisine.

   Pourtant, ma vie est belle, je suis allée voir à L’Orangerie la collection Guillaume Walter, des Derain, des Picasso, des Renoir, des Soutine incomparables. Tous ces tableaux sont maintenant rassemblés dans ce musée. Je passerais des heures à les contempler.

   Venons-en à ta demande de livres. J’ai acheté ce que tu m’as demandé, je fais un paquet et, je te l’envoie. J’ajouterais bien d’autres lectures comme des livres de Proust ou Gide mais je ne sais pas si ces auteurs font partie de tes lectures préférées.

   De la rentrée littéraire de septembre, j’ai lu :

Le cheval d’Herbeleau de Jean Husson,

Les choses de Georges Perec,

La Confession mexicaine d’Alain Bosquet,                           

   Je suis désolée de t’avoir écrit un début de lettre si désespérée. Je ne devrais pas m’ennuyer mais je dois te dire que j’échangerais tous les Paris contre un rendez-vous avec toi et ma tête blottie dans ton cou, un petit câlin, un joli petit câlin, c’est tout ce que je demande.

   Des milliers de Bisous de ta Lucie.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 60/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 25 février 2026 21:04
Episode 60/103

 

Ventiane, le 16 janvier 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon amour,

   Je suis heureux que ton bracelet te plaise, j’étais un peu inquiet à cause de la douane. Je vais écrire à ton papa qu’il est impossible que je revienne pour les vacances d’août. Ce n’est pas autorisé. J’ai l’impression que ta famille te soûle de conseils, mais sont-ils vraiment concernés ? Imaginent-ils que l’on va accepter d’être séparés pendant plus d’un an ?

   Je dévore tes lettres, je me gave de tes photos. Ma Lucie, tu es si jolie, tes robes mettent en valeur ta taille fine, ton petit chignon serré découvre ta nuque. Dans le creux de ton cou, les baisers que j’y déposais t’électrisaient, t’en souviens-tu ? Tes envois enrichissent la collection de photos que j’ai de toi mais je ne peux m’empêcher de penser avec tristesse que rien ne vaut le modèle. Je rêve et j’imagine caresser les contours gracieux de ton corps.

   Il fait toujours très chaud, les matchs de tennis sont très éprouvants. Il faut que je te dise aussi que je me suis inscrit dans une équipe de football, une équipe française qui dispute le championnat de la région de Vientiane. À l’entraînement, je me traîne comme un malheureux, je me suis cogné contre un adversaire et, j’ai un œil au beurre noir ! Rien de grave, je ne resterai pas défiguré.

   Comme je te l’ai déjà dit, j’ai commencé à donner mes cours. J’ai fait faire une dictée pour juger du niveau en français de mes élèves. Les résultats sont surprenants et inégaux. Il y a quelques manifestations intéressantes de l’écriture phonétique ! Le gros obstacle reste la langue, surtout dans des matières où la terminologie a une importance capitale. Je dois faire bientôt un cours sur l’histoire des institutions en France depuis 1789. Il me faudrait le livre de première année ou de deuxième année de licence en droit. Vois si tu peux me le procurer, s’il te plaît ?

   Le courrier ici est une psychose. Non pas parce que l’on s’ennuie, mais parce que l’on ne peut s’empêcher de désirer des nouvelles chaque jour de nos familles et aussi d’apprendre ce qui se passe en Métropole.

   Je suis assez occupé, mais rien ne peut remplacer ta présence. J’ai gardé le souvenir de ton rire, j’ai l’impression de l’entendre résonner quand je me bouche les oreilles. Ici les nuits sont très bruyantes. Il y a des crapauds buffles dans les marigots derrière la maison. On entend aussi les prières des bonzes dans une bonzerie toute proche et leur chant très répétitif est scandé par des coups sur de gongs, c’est très beau.

   Ton fidèle Louis.

                                                                                              

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017