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ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 79/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 03 mai 2026 18:15
Episode 79/103

 

Vientiane, le 23 mars 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon Louis chéri,

    J’ai tant de choses à te raconter dans cette période troublée de ma vie. Maman et moi, pleurons beaucoup car nous passons tous nos weekends dans le pavillon de ma grand-mère.

   Je vois mémé Rita partout. Je la vois, démêlant ses cheveux (cent coups de brosse pour les garder brillants), roulant la pâte pour les gnocchis, me servant un doigt de Porto (comme elle disait), ou encore me demandant de lui raconter des films etc… 

   Des déménageurs viennent emporter les meubles que nous garderons et entreposerons dans la maison de campagne. Le travail le plus dur consiste à vider les placards remplis de choses inutiles que nous jetons. Les personnes comme mémé, ayant vécu les deux guerres, ont toujours eu peur de manquer de tout. Il y a dans cette maison, trois services de vaisselle en porcelaine complètement démodés, des flûtes en cristal si fragiles que je n’oserai jamais les utiliser. Les passoires, les rappes, les écumoires enfin, tous les ustensiles de cuisine sont bosselés, tordus et les cocottes en fonte très lourdes. Je ne te parle pas de la quantité de linge de maison qu’elle accumulait. J’ai trouvé aussi des paquets d’élastiques enfilés sur des bouts de bois et des monceaux de sacs en plastique bien pliés qu’elle n’utilisait jamais pour ses courses. Cela m‘a portée à rire, malgré mon chagrin. Je garderai peut-être deux petits tableaux de natures mortes peintes avec de jolies couleurs.

   Pour toi, le temps ne passe pas, alors que moi, je cours après le temps, je manque d’heures libres pour accomplir ce travail qui consiste à dire au revoir à quelqu’un que l’on a aimé. Faire tout trop vite, c’est vraiment la maladie du siècle (quel joli lieu commun !).

    Quand nous serons ensemble, on essayera de ne pas se laisser « bouffer » par des occupations ménagères qui nous séparerons.

   Je ne sais pas pourquoi, mais soudain, je pense au léger baiser que tu m’as donné sur le quai de la gare à Orléans. En te quittant dans le train de retour, je lisais Les fleurs bleues de Queneau et je suis tombée sur la phrase de Cidrolin : « encore un de foutu » il parle d’un mauvais repas mais pour moi, cette phrase a sonné comme une évidence. C’était « encore un de foutu » de petit copain. Je me disais : Louis n’est pas attiré par moi. Que j’étais bête ! C’était exactement le contraire, au lieu d’une fin, ce léger baiser signait le commencement de notre amour.

    Je t’embrasse. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 78/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 29 avril 2026 16:41
Episode 78/103

 

Vientiane, le 19 mars 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon petit cœur,

   En lisant et relisant ta lettre, je suis resté sous le choc. Je suis consterné par l’événement tellement triste qui est survenu. Je t’imagine en pleurs, je voudrais te prendre dans mes bras, te bercer et te consoler.

   En ce dimanche matin, je ne suis pas parti à la chasse, j’ai bien compris que cela te déplaisait. De passer du temps à l’appartement me permet de mieux me concentrer sur nous.

   Je suis seul, un copain voulait m’entraîner pour une virée dans ces boîtes de nuit vulgaires. Je lui ai dit que je n’y trouvais aucun plaisir étant très amoureux de toi. Ta lettre m’a donné envie de pleurer et de tout envoyer au diable. J’ai envie de faire une bêtise qui me fasse expulser du Laos, afin de me retrouver près de toi. Je serais prêt à tout abandonner pour te redonner le sourire.

   C’était le destin de ta grand-mère de partir, sa vie a été bien remplie je crois. L’amour que tu lui portais ne s’éteindra pas avec sa mort. Ce qu’elle t’a dévoilé doit forcément te bouleverser et je comprends que tu aies eu besoin d’un confident mais tu aurais pu me livrer ta détresse dans l’une de tes lettres. Cela me fâche que tu aies choisi une autre personne. Je suis loin mais je suis là.

   Je trouve injuste que, dans une autre partie de ta lettre, tu me reproches de ne pas parler de ma famille. Non, je n’ai pas eu de grands-parents qui m’auraient gâté, ils habitaient trop loin. Je crois t’avoir confié des détails sur mon désarroi, lors de mes quinze ans, quand mes parents ont divorcé. Je t’ai parlé de ma jeunesse solitaire d’enfant unique. Je t’ai aussi décrit les vacances joyeuses passées à la campagne chez mon oncle, ma tante et mes cousins du côté de mon père.

   Pendant le court weekend ensemble à Orléans, je n’ai pas trouvé opportun de faire une visite improvisée chez mon père ou chez ma mère. J’ai peut-être eu tort, mais bien sûr que tu connaîtras mes parents, je n’ai pas l’intention de te les cacher. J’ai écrit à maman la merveilleuse relation que nous entretenons, depuis que nous nous connaissons. N’oublie pas que c’est elle qui m’a prêté l’argent pour que je puisse prendre l’avion et venir te rejoindre à Londres. Tu verras ma mère est une personne généreuse et attachante.

   Je trouve que tu te poses trop de questions sur ton origine. Entre nous, je ne vois pas comment cela pourrait changer quoi que ce soit à notre façon de nous aimer.

   J’ai côtoyé beaucoup d’étudiants juifs à Supélec qui sont devenus de grands amis. Je me rappelle avoir lu « Les juifs » de Roger Peyrefitte pour me renseigner sur un sujet auquel nous sommes tous sensibles. J’ai trouvé ce bouquin touffu, pénible à lire. On ne voit pas très bien où l’auteur veut en venir. À force de vouloir combattre rationnellement l’antisémitisme, il semble prendre plaisir à dresser l’inventaire de tous les slogans et préjugés antisémites. Ce que cet auteur prend pour de l’habileté se retourne contre lui finalement et beaucoup d’antisémites trouveront là de quoi étoffer leur jugement.

   Je me languis tellement de toi Lucie, je comprends bien sûr que ce n’est pas le moment de te redire que je t’attends. Mais ne tarde pas trop, ce voyage te ferait un bien fou, tu guérirais plus facilement ta peine ici et dans mes bras.

   Louis

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 77/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 26 avril 2026 12:38
Episode 77/103

 

Paris, le 15 mars 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon Louis chéri,

   Ne m’en veux pas de mon silence. Oui, il s’est passé quelque chose de grave dans ma vie, j’éprouve un énorme chagrin. Le 10 mars, ma chère mémé Rita est morte.

   Comment te dire mon désarroi. Mémé Rita n’était pas malade, elle avait juste le cœur fragile et le médicament que lui avait prescrit un cardiologue la fatiguait beaucoup.   Quand je lui ai annoncé que je partais au Laos, elle m’a dit en pleurant que je ne la reverrais plus. Je ne l’ai pas crue, je lui ai crié, « ne dis pas de bêtises Mémé ! Tu n'es pas malade ! » Mais elle a répliqué.

- Je sais que ma fin viendra avant ton retour, je partirai tranquille, ne t’en fais pas.

   Malheureusement, tu l’as très peu connue. Je l’ai aimée comme on aime une grand-mère qui vous gâte et à qui l’on confie des choses que l’on ne dit pas à ses parents.

   Ayant perdu Nils son mari vingt ans plus tôt, mémé Rita vivait seule. Tu es venu avec moi, lui rendre visite. À 80 ans, elle soignait les roses de son jardin, ramassait ses pommes à l’automne et cueillait ses cerises chaque printemps. Je passais souvent la voir dans son petit pavillon de Puteaux.

   Mémé Rita était d’origine italienne En bonne italienne, elle avait de nombreuses croyances dont celles de prévoir l’avenir. Ses superstitions étaient tenaces. Gare à toi, si tu ouvrais ton parapluie dans la maison, des chaussures sur une table faisaient forcément partir quelqu’un, le pain posé à l’envers portait malheur mais en jetant trois fois du sel derrière ton épaule tu conjurais le sort etc… J’adorais qu’elle me raconte les épisodes terrifiants de son enfance misérable en Italie, ses fugues puis son départ définitif de Rimini à 18 ans. Débarquée à Marseille, elle eut le choix entre un paquebot en partance pour l’Argentine ou un train pour Paris. Beaucoup d’italiens émigraient à Buenos Aires. Ma grand-mère, craignant d’être malade au cours de la longue traversée à bord du bateau, choisit Paris. Elle trouva du travail dans un atelier de couture. Après son mariage avec mon grand-père d’origine suédoise, elle apprit à travailler la fourrure avec lui. Ils ont été heureux jusqu’à ce que mon grand-père Nils s’engage volontairement à la guerre. Blessé, il fut rapatrié du front en 1917. Ayant reçu des éclats d’obus dans la tête, il ne retrouva jamais la vue. Il avait voulu remercier la France de lui avoir permis de s’élever socialement et de créer sa propre maison de fourrure Place de la Madeleine. Elle ne lui pardonna jamais de s’être engagé alors qu’il n’avait pas la nationalité française et n’avait aucune obligation à combattre pour la France.

   Depuis quinze jours, j’avais pris l’habitude de passer voir mémé en sortant du boulot, Puteaux n’est pas loin de Neuilly sur Seine. Mais je ne m’attendais sûrement pas à la confidence qu’elle me fit.

   Mémé Rita m’annonça un soir que ma mère n’était pas la fille de mon grand-père suédois mais d’un autre homme. J’ai pensé que ma grand-mère me contait l’une de ses histoires inventées sortie de la mythologie familiale élaborée par elle. Comme elle n’allait pas bien, je me suis dite qu’elle divaguait et je n’ai pas voulu la questionner. Il a fallu entendre le notaire nous lire le testament de ma grand-mère pour croire à cette révélation. Dans cette lettre, elle confessait avoir eu une relation extra conjugale en 1920 avec un certain monsieur Nathan Brodsky. Cet homme ayant été déporté mourut à Auschwitz. Ma grand-mère n’a eu aucun moyen de savoir si c’était lui ou Nils le père de maman.    

   Tu peux imaginer dans quel état cette révélation a plongé maman, elle est bouleversée, sonnée. Elle ne quitte plus sa chambre depuis l’enterrement. Je parle beaucoup avec elle, je lui répète que ce n’est pas si important que son père génétique ne l’ait pas élevée. L’homme qui l’a aimée, éduquée, celui qui a compté pour elle représente son vrai père et non pas celui qu’elle n'a jamais connu. Maman aurait préféré que ma grand-mère lui fasse cette confidence plus tôt, à sa majorité par exemple.

   Personnellement, je ne m’étonnerais pas d’avoir un ascendant juif. Brune comme je suis, avec mes yeux en amande, mes pommettes hautes, on m’a déjà dit que mon physique, ressemblait au type de jeunes Ashkénazes.

   Je me suis confiée à mon ami Florian Syldenberg. Dans sa famille poursuivie par les nazis, il y a eu tellement de douleurs, de secrets, de drames, de séparations qu’il ne pouvait qu’être attentif à mon histoire. Il a été rassurant, le cas de ma grand-mère n’était pas rare dans une époque de grande déstabilisation comme cette période de la guerre de 1914.

   Cet après-midi mon esprit voyage ailleurs, j’en suis désolée mon chéri. Mon esprit vole dans le passé car je suis en train de relire et de classer les lettres de poilus du grand-père suédois écrites à ma grand-mère. Nos lettres me paraissent presque impudiques tant leur époque n’était pas propice aux déclarations d’amour. Mon grand-père ne parle pas des horreurs qu’il est en train de vivre dans les tranchées. Il rend compte du plaisir qu’il prend à gober un œuf qu’il a volé, ou de la douceur d’une capote récupérée qui lui tient chaud. Il parle de sa prochaine permission, il est fier du courage de sa petite Rita chérie. Il était brancardier sur le front, il a pris des éclats d’obus à la tête dans la bataille du Chemin des dames en 1917.         

   Louis, j’espère que tu me comprends, il y a bien eu dans ta jeunesse un grand-père ou une grand-mère qui a dû compter pour toi. Tu ne parles jamais de ta famille et quand nous étions à Orléans, tu ne m’as même pas présentée à ton père.

   Mon pauvre chéri, j’ai l’intention d’aider maman à régler les problèmes d’héritage de ma grand-mère. Nous allons déménager le pavillon de Puteaux que maman veut mettre en vente. Je dois faire une visite avec un agent immobilier dans les semaines qui viennent. Je suis désolée mais tout cela risque de retarder ma venue au Laos.

   Ta Lucie qui souffre.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 76/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 22 avril 2026 12:26
Episode 76/103

 

Vientiane, le 12 mars 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie jolie,

   Pas de nouvelles au courrier ! Les avions pour la métropole partent et reviennent chaque jour. Je ne reçois aucune lettre de toi. Cela me met de très mauvaise humeur, comme un drogué, j’ai besoin de ma ration hebdomadaire de lettres. Je tourne comme un ours en cage à examiner les problèmes que me posent cette absence de courrier. Que se passe-t-il ? Ma bonne étoile m’a-t-elle abandonné ? As-tu décidé de ne plus m’écrire ?

   Il s’est forcément passé quelque chose de grave dans ta vie pour que tu me laisses sans nouvelles depuis 10 jours. Je ne comprends rien à ce silence. Je me suis renseigné, il n’y a aucune grève de la poste. Es-tu malade ? As-tu des ennuis ? Un gros souci ? Mon petit cœur, c’est à moi que tu dois te confier et à personne d’autre. Tes lettres ont toujours été d’une très grande sincérité, elles sont ma joie. Tu n’imagines pas le calvaire pour moi d’être éloigné de toi dans une vie qui ne ressemble en rien à ce que j’ai vécu auparavant. Comment veux-tu que je supporte ce silence ? Sans le courrier nos vies séparées ne se nourrissent plus de l’espoir de se retrouver. Écris-moi, je t’en supplie.

   TON LOUIS QUI T’AIME D’UN AMOUR SI PROFOND.          

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 75/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 19 avril 2026 12:07
Episode 75/103

 

Vientiane, le 5 mars 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon inquiète Lucie,

   Tu peux dire à ton père que le calme règne de nouveau à Vientiane. Il y a bien eu cet incident que l’Agence France Presse a monté en épingle. Le général d’aviation Thao Ma dans une manœuvre d‘intimidation contre le gouvernement a fait survoler la ville à basse altitude par quelques avions militaires. Il a aussi donné l’ordre de déployer des engins blindés légers dans deux ou trois sites clés de la capitale. Cette manœuvre n’a duré qu’une journée. Les choses sont rentrées dans l’ordre lorsque que Thao Ma a constaté qu’aucun officier ne suivait sa démarche. C’était impressionnant d’entendre les avions et de rencontrer les engins blindés dans la ville mais, à aucun moment, nous n’avons ressenti de danger dans cette situation. Je ne sais pas ce que les journaux ont raconté, il n’y avait pourtant pas grand-chose à dire de cet événement.

   En ce qui concerne ta demande en mariage, elle me pose de nombreuses questions. Certaines choses me tracassent.

   Tu devras te soumettre à une enquête policière, c’est la règle quand on épouse un militaire.

   Nous serons mariés par l’Ambassade, mais je n’ai aucune idée du contrat de mariage qu’il faudra contracter. Cependant, je peux me renseigner.

   Pour ce qui concerne un mariage religieux, je n’ai pas pu en parler à ton père puisque je ne l’ai pas rencontré mais je dois t’avouer que je ne suis pas baptisé.

   Autre détail : je ne vois pas en quoi tes parents seraient rassurés si on se mariait au Laos.

   J’ai un a priori défavorable sur l’institution du mariage qui lie deux personnes par une convention sociale arbitraire qui n’empêche pas les couples de se séparer comme l’ont fait mes parents. Je dois t’avouer qu’à quinze ans, j’ai fait une sorte de dépression quand mes parents ont divorcé. Ils m’avaient laissé le choix de vivre avec l’un ou l’autre, j’étais coupé en deux, c’était horrible. J’ai choisi d’habiter chez ma mère en regrettant de laisser mon père vivre seul.

   Je préfère que nous restions sur ta proposition de venir me rejoindre après ton anniversaire, dès tes vingt et un ans le 28 avril. Nous ne sommes plus à un mois près.

   Je ne me lasse pas de regarder nos photos de Londres. Elles sont merveilleuses. Je me rappelle cette jeune anglaise à qui j’avais confié mon Leica M3, elle ne me paraissait pas du tout douée pour la photographie. Elle s’en est particulièrement bien tirée. Que tu es belle dans cette lumière froide portant ton manteau vert au col de fourrure.

   Je t’adore. Louis.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 74/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 15 avril 2026 11:47
Episode 74/103

 

Paris, le 2 mars1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Louis mon sauveur,

   Cette nuit, c’est affreux. Je me suis réveillée affolée vers trois heures du matin ayant eu un cauchemar effrayant. Je ne sais pas ce que tu as fait samedi soir pour que, dans mon rêve, je passe une aussi horrible soirée en ta compagnie. Les images du rêve étaient très nettes et en couleur. Nous étions chez des amis, je parlais avec eux, ils me sollicitaient, je leur répondais en riant. Je m’amusais beaucoup. Toi tu ne disais rien, tu restais dans un coin de la pièce sur un fauteuil isolé, alors que nous étions tous installés sur deux canapés face à face devant une table basse de marbre. À un moment, je me suis levée pour te parler, je t’ai demandé si tu voulais que l’on rentre. Tu ne m’as pas répondu alors, je me suis mise à pleurer, à pleurer à chaudes larmes devant tous mes amis. Tu es sorti, je t’ai suivi, tu as dit : « Moi j’ai d’autres amis à retrouver. » Et tu m’as abandonnée seule en pleine campagne.

   J’étais si perdue, si abandonnée que ce matin je te demande en mariage. Si nous demeurons presque un an au Laos, ne serait-ce pas une bonne idée de nous marier là-bas ?

   En Angleterre tu te rappelles que l’idée de mariage nous était venue. On s’était mis à penser que ce serait habile pour convaincre papa de tes bonnes et honnêtes intentions.

   Je ne tiens absolument pas à me marier d’une manière conventionnelle. Un mariage parisien comme celui de Martine me ferait horreur. Ses parents organisent une réception où ils invitent une centaine de membres de la famille, à laquelle, ils ajoutent une cinquantaine d’amis. Cela devient une fête onéreuse et les mariés n’ont pas leur mot à dire. Je déteste ces cérémonies, ces mondanités me paraissent absurdes.

   Il y a aussi le problème de la religion. Un mariage à l’église m’effraie. Mon père qui me dit qu’il lui importe de me conduire à l’église alors que je ne l’ai jamais vu prier, ni se rendre à la messe, son hypocrisie me dépasse !

   Lucas aussi me fatigue. L’autre jour, il a eu le culot de m’apostropher d’une manière vraiment vulgaire.

- T’as pensé Lucie que tu pourrais revenir du Laos avec un polichinelle dans le tiroir !

   C’est vrai que je pourrais très bien tomber enceinte. Jusqu’à présent, nous avons eu beaucoup de chance !

J’ai envie d’annoncer à ma famille.

- Puisque vous ne cédez pas, je me marie toute seule au Laos ! 

   Ce serait une forme de chantage et ils me laisseraient peut-être partir. Quant à tes parents, je ne sais comment ils réagiraient puisque je n’ai rencontré ta mère qu’une seule fois. Je te demande de réfléchir à ce nouveau projet.

   Je ne sais pas si je suis plus fragile mais ma vie deviendrait tellement plus simple si, rentrée de mon travail, je ne tombais pas dans cette ambiance familiale horrible et pénible. Ils vont réussir à ce que je finisse par douter de notre avenir.

   Les réactions de mon père me font beaucoup de mal. Il s’acharne à m’apporter chaque jour les plus mauvaises nouvelles sur la guerre au Vietnam et sur l’extension de cette guerre. Je déteste papa, je ne sais pas jusqu’à quel point il me ment. Il a été jusqu’à me raconter que les postes de coopération seraient supprimés d’ici peu. Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’une rumeur pour l’instant. Que de tracasseries !

   Qu’en penses-tu ? Cela est-il réellement inquiétant ? Les journaux français grossissent-ils les choses ? Les articles dans le Nouvel Observateur sont terribles. Réponds-moi vite à ce sujet.

   Je serais si heureuse que tu viennes me chercher, mais je crois cela totalement illusoire !

   Des milliers de baisers. Ta Lucie qui t’aime.                                                                               

PS J’ai honte, je t’envoie seulement aujourd’hui les photos d’Angleterre prises dans Kensington Garden. En fait, je voulais les garder !

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 73/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 12 avril 2026 10:57
Episode 73/103

 

Vientiane, le 1 mars1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Ma Lucie,

   Je suis désolé de t’avoir choquée en te racontant la chasse au tigre.  Je dois te dire que pour les villageois isolés dans des bourgades proches des forêts, ces animaux représentent un vrai danger. Ils descendent la nuit et tuent des enfants.

   À part cela, je suis bien content des nouvelles que tu me donnes. Tu t’es intégrée rapidement à l’équipe de travail du Cabinet. Je vois que ton patron t’apprécie, mais n’oublie surtout pas que tu ne travailles que pour un temps car c’est auprès de moi que ta vie doit se prolonger. Je vais te préparer une belle maison. Un nid douillet.

   Le jour de mon départ de New Beckenham, le mouchoir que j’avais utilisé pour essuyer tes larmes était toujours resté dans ma poche. Malheureusement, la femme de ménage l’a lavé comme s’il fallait le rendre plus propre !

   Il est ici 17 heures 30. Le courrier sera bientôt là, mais si tu as eu trop de travail il n’y aura sans doute pas de courrier.

   Ici, il fait chaud et sec. Le premier ministre de Thaïlande nous fait une visite officielle à Vientiane pour cinq jours. Ils ont pavoisé la ville, c’est très joli. Nous avons dix jours de vacances à partir de la semaine prochaine. Je vais profiter de ces vacances pour te faire des photos de la ville que je t’enverrai, tu feras ainsi connaissance avec Vientiane.

   Si ton départ a lieu en avril, à partir du 6 avril c’est Pimay ou Nouvel An Lao. Tu participeras à cette magnifique fête, bien que la tradition consiste à se faire arroser et que l’on doive sortir dans la rue en portant un seau d’eau. Mais comme le 28 avril, tu auras 21 ans, tu préféreras peut-être attendre d’être majeure. Nous n’en sommes pas à deux semaines près pour nous retrouver.

   Il faut que tu me dises comment tu désires voyager. Tu pourrais prendre l’avion un vendredi et arriver un samedi. Je pense venir te chercher à Bangkok et nous ferons le voyage de retour à Vientiane ensemble. Si tu préfères, on pourrait profiter de l’occasion pour visiter Bangkok en dormant à l’hôtel pour quelques jours. Autre possibilité : on loue un bungalow sur la plage pas très loin de Bangkok, à Pataya, et on y passe une semaine. Peut-être voudras-tu attendre trois heures de transit à Bangkok, venir directement t’installer à Vientiane sans passer une semaine en Thaïlande ?  Le voyage est fatigant, tu auras sûrement hâte de défaire tes valises. Je te laisse le choix mais n’hésite surtout pas à me poser toutes les questions qui te passent par la tête.

   J’ai tellement rêvé, je rêve tellement tout le temps de cette journée, si bien qu’en t’écrivant cette lettre, j’ai l’impression que tu seras là demain.

   As-tu lu le Nouvel Observateur de la semaine du 23 février au 1er mars ? Page 4, dans l’article intitulé « Viet-Nam quatre raisons pour De Gaulle », il y a un passage qui confirme que les Américains ne viendront pas au Laos. J’ai confiance, la guerre ne nous concerne ni l’un, ni l’autre. Fais lire cet article à ton père.

   JE T’AIME. Louis.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 72/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 08 avril 2026 13:36
Episode 72/103

 

Paris, le 28 février 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Louis,

   Depuis ton départ au Laos, j’attendais que tu me racontes dans tes lettres ce que tu vis à Vientiane. J’attendais que tu me parles des marchés dont on dit qu’ils sont extraordinaires par leur mélange de couleurs et d’odeurs. J’attendais des descriptions de coutumes exotiques, ethniques. J’attendais que tu me parles du Mékong, de la végétation qui pousse sur ses rives, des bateaux, des techniques employées par les pêcheurs. Dans tes lettres, tu ne me décris rien de tout cela. À la place, j’ai eu droit à une chasse au tigre. J’ai été très choquée par cette lettre. Tu n'as aucune honte à raconter que vous avez blessé un pauvre tigre qui maintenant agonise dans la forêt. Ne compte pas sur moi pour porter une griffe de tigre autour du cou.

   Tu le sais pourtant que ma famille adore les animaux. Tu connais Joke, tu connais Tigrou, tu ne connais pas encore Topaze la jument de papa. Mon père déteste la chasse. Nous avons toujours eu des animaux apprivoisés à Paris, ou à la campagne.

   Bon, je n’insiste pas et tant mieux pour toi si tu as pris du plaisir à chasser et à tuer.

   Parlons d’autre chose, je continue à être très bien vue par mon patron mais il a tendance à se moquer de ma naïveté. Ce matin, il vient me dire qu’il avait promis de m’augmenter après mon mois d’essai.

- Je trouve que c’est un peu tôt Lucie, vous avez encore des progrès à faire.

Je réponds gentiment.

- Bien, Monsieur Canet, je comprends.

Et là il se met en colère.

  - Comment pouvez-vous répondre « bien Monsieur Canet ! » Enfin ma petite fille, vous devez apprendre à vous défendre, révoltez-vous, trouvez des arguments, à quoi rime Lucie cette attitude soumise ? 

J’ajoute.

- Je pensais Monsieur Canet que c’était à vous de décider. 

 Je t’ai dit je crois qu’il m’a acheté une machine à écrire électrique une IBM qui me simplifie la vie pour la frappe des rapports. Je pensais que c’était pour cela qu’il ne m’augmentait pas. Mais je n’en avais pas fini avec ses commentaires, il a ajouté.

- Voyez comme vous êtes timide Lucie ! Tout le monde vous apprécie ici, vous méritez vos 900 francs. Vous les aurez le mois prochain.

   Tu ne peux pas savoir comme j’étais contente. En sortant, je me suis achetée dans la boulangerie un Paris-Brest, ce gâteau que j’adore, je l’ai mangé dans l’autobus.

   Ce soir, je vais à l’exposition de Salvador Dali. D’après Florian, il y a un Christ qui n’est fait que de clous. Je te raconterai.

   Porte-toi bien et si tu m’aimes ne retourne plus à la chasse.

   Je t’embrasse mon amour. Lucie.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 71/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 05 avril 2026 13:11
Episode 71/103

 

Vientiane, le 24 février 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon amour,

   Je viens de passer trois jours extraordinaires et insolites. Je t’écrivais la semaine dernière que je partais à la chasse au tigre à 300 km au sud-est de Vientiane. Il faut que je te raconte ce voyage.

   Nous sommes partis lundi matin avec trois voitures : deux Jeeps et une 2 chevaux camionnette que je conduisais avec un copain. Nous devions faire ce voyage en trois étapes. La Nam Nghun, où il fallait prendre le premier bac car il n’y a pas de pont sur cette rivière, Paksanne où était le second bac, Phon Tiou enfin, but de notre voyage.

   Premier incident : une crevaison au kilomètre 45. Évidemment, nous avions une roue de secours, mais pas de cric. Tant bien que mal, nous avons réussi à changer cette roue crevée. Nous sommes repartis sur cette route détestable, non goudronnée, pleine de trous et de cailloux. À Paksanne, nous avons essayé de faire réparer. Il fut impossible de trouver de chambre à air neuve. Comme le trou était d’importance, nous hésitions à faire mettre une rustine. Finalement, nous sommes allés à la mission catholique de la ville où l’on nous a donné une vieille chambre à air rapiécée. Nous avons bien perdu deux heures. La suite du voyage fut moins mouvementée. Le paysage de forêts et de montagne est magnifique. Nous avons traversé des petits villages avec leur maison de bambou sur pilotis très pittoresques. Il faut souvent s’arrêter pour laisser traverser un troupeau de buffles.

   Nous sommes donc arrivés à 18h à PhonTiou où nous avons été reçus par le directeur de la mine, un français qui vit ici avec 12 de nos compatriotes. Nous étions fourbus, rouges de poussière, et affamés. Une bonne nuit fut la bienvenue.

   Mardi matin : visite de la mine d’étain. C’est la première mine du Laos qui produit 750 tonnes par an de minerai à 60% d’étain. Visite très intéressante où nous vîmes différentes opérations, de l’extraction proprement dite à la concentration.

   L’après-midi, sieste et départ à 18h pour notre grande expédition de chasse. Bien sûr, il faisait nuit, je vais essayer de t’expliquer comment on chasse le fauve dans ce pays. Il faut une voiture découverte, un projecteur, une lampe de tête. On roule sur la piste à 15, 20 km à l’heure et, l’on balaye les deux côtés de la piste avec le projecteur.

   À 21h, nous étions sur le lieu de chasse. Il était 22h quand j’ai vu briller dans la lueur du projecteur des yeux verts. Aussitôt descendu de la camionnette, j’ai allumé ma lampe de tête, j’ai fixé le fauve et j’ai tiré, j’ai eu de la chance, je l’ai tué.  Tu imagines ma joie et ma fierté ! Voir cet animal à la fourrure magnifique allongé le long de la piste, je t’enverrai la photo que j’ai réussie. Jusqu’à 3h du matin, nous avons chassé. Résultat : deux tigres tués, un troisième, certainement blessé, que nous n’avons pas pu trouver. Les chasseurs laotiens m’ont dit qu’il me reviendrait la plus belle griffe du fauve et que je devrais la faire monter en collier pour ma fiancée, cela porte bonheur. Nous avons terminé la nuit dans une petite paillote abandonnée qui avait perdu son toit. À 8h mercredi, nous reprenions la route de Vientiane. À 13h, catastrophe. Un gros caillou a creusé une entaille de 10 cm dans notre pneu arrière. Toujours pas de cric et notre roue de secours est très dégonflée. Nous avons attendu une pompe pendant trois heures. Les deux voitures qui nous précédaient ne s’étaient aperçues de rien. Nous étions en pleine brousse, entourés de quelques types à l’air sympathique qui tiraient des oiseaux au lance-pierre. Dès qu’ils en tuaient un, ils allumaient un petit feu, les faisaient rôtir pour les manger.

   Ces braves gens nous ont finalement trouvé une pompe, tout s’est arrangé.

   À 20h, nous étions à Vientiane. J’ai fait des photos que je t’enverrai quand elles seront développées. Tu vois comme la région est calme, nous avons roulé pendant six cents kilomètres sans aucune escarmouche. Cela prouve que des ennuis se déroulent seulement dans le Sud et c’est très localisé.

   Je ne sais si je t’ai parlé d’un camarade d’Orléans. Je l’ai rencontré hier, il allait à l’aéroport chercher sa fiancée. Il est professeur à Savannakhet.

   Je voudrais tellement que nous ne gâchions pas tout en nous habituant à être séparés. Je finis toujours par te répéter la même chose. Je t’aime et j’ai cette soif de toi, je suis toujours autant ému par tes lettres, tout en toi me passionne.

   Des baisers chauds de ton Louis.

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 70/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 01 avril 2026 16:31
Episode 70/103

 

Vientiane, le 19 février 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie chérie,

   Dans le paragraphe de ta lettre où tu parles des rencontres d’amis, je tiens à te mettre en garde. Je ne vois pas de quel droit ce Florian imagine ta vie avec moi ! Cela ne le regarde pas. Ne te laisse pas influencer par ce qu’il te dit. Tu sais bien que ton choix sera le tien, tu auras tout le loisir de décider de ta vie et de la direction que tu désires lui donner.

   Je veux que tu sois mon unique pensée et n’avoir qu’à me préoccuper de toi. Il faut que je te sente près de moi pour être heureux. Partager tout avec toi m’est nécessaire. Viens vite, mon amour.

   Je pars quelques jours dans la région de Phon Tiou, chasser le tigre, ne t’inquiète pas si tu ne reçois pas de lettres.

   Je t’embrasse. Ton Louis.

Photo Michel Rosse

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