Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Paris, le 08 mai 1965 |
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris 17ème
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Cher Louis,
Martine m’a dit que tu n’aimais pas le téléphone. Moi, je passerais des heures au téléphone. Le soir, je me fais houspiller par ma mère qui attend l’appel de mon père qui déteste attendre et lui demande de venir le rejoindre quand ils sortent. Elle dit aussi que le téléphone coûte cher. Bon, cela ne résout pas mon problème car j’aimerais savoir comment tu vas. C’est bizarre de s’écrire alors que l’on n’habite pas si loin l’un de l’autre. Je pense souvent à notre rencontre en Vendée. Je ne te connais pas très bien et t’écrire ne me paraît pas très facile. Pourtant, j’aime écrire. Je tiens un journal. Je note, presque chaque jour, mes impressions sur les films que j’ai vus ou les livres que j’ai lus.
Le weekend du 1er mai, il a fait très beau, je suis montée à cheval le samedi et le dimanche matin. La campagne est magnifique. Dans la forêt de Rambouillet, il y avait des tapis de violettes, j’en ai fait des petits bouquets odorants.
J’ai lu « L’astragale » d’Albertine Sarrazin, j’ai aimé ce personnage intrépide qui saute le mur de la prison où elle purge une peine. Elle se brise l’os de la cheville qu’on appelle l’astragale. Sur la route elle rencontre l’amour, la cavale avec cet homme m’a bien plue.
Il paraît (dixit Martine) que tu lis surtout des romans policiers et que tu vas plutôt au cinéma qu’au théâtre et rarement aux expositions de peinture.
Trouveras-tu le temps de me voir ?
J’attends ton appel. Bises. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Nantes, le 04 mai 1965 |
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Martine Laborde
15, rue du Drac
Nantes
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Chère Lucie,
Je t’envoie cette carte postale d’une vue sur la Loire, fleuve que j’adore.
À Sion, quand on préparait le taboulé dans la cuisine de ta grand-mère, tu étais complètement ailleurs. On a calé les saladiers Tupperware sur les porte-bagages de nos vélos et tu as chanté à tue-tête jusqu’à la maison de Paul où Louis t’attendait. Tu me fais tellement rire, alors tu es mordue ! Je t’ai vue danser avec Paul, vous dansiez le Rock de Chuck Berry, il te tenait d’une main légère puis d’un coup sec, il te ramenait à lui. J’ai remarqué que ça rendait Louis jaloux. Louis alors t’a invitée à danser sur Be-Bop-a-Lula pour ne plus te lâcher de toute la soirée.
Je te préviens Louis ne téléphone jamais et puis ses examens passent avant tout, il n’est jamais libre.
Tu n’as qu’à lui dire que tu n’aimes pas écrire et puis voilà, il trouvera bien le moyen de te voir.
Bises. Martine
Photo Michel Rosse

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Paris, le 30 avril 1965 |
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Martine Laborde
15 rue du Drac
Nantes
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Martine ma copine,
J’espère que tu vas bien, et qu’il ne pleut pas trop à Nantes.
Je sais que tu n’as pas le téléphone chez ta mère, alors je t’écris. Je t’en prie, il faut que tu m’aides à propos de Louis. Tu lui as donné mon adresse, et j’ai reçu une lettre où il me demande de lui répondre. Seulement, je ne sais pas quoi lui dire et pourtant, je pense à lui tout le temps. À Pâques, quand, au Café de la Plage, tu m’as présenté Louis, ça n’a pas été un coup de foudre. J’ai juste pensé : tiens, il porte le même prénom que mon grand-père. Il était assis au fond de la salle, tu lui as demandé à quelle plage il allait. Il a répondu avoir entraînement de foot à 16 heures au stade de la forêt. On n’a rien commandé, on est sorti. Il a repris sa lecture du journal L’Équipe. C’est après, quand je l’ai revu à la surboum de Paul que je l’ai trouvé très distingué avec son col roulé gris et ses cheveux bien peignés. À cause de lui, je t’ai laissée tomber comme une vieille chaussette. Je le suivais en forêt pour le voir jouer au foot. J’ai bien aimé les tours qu’on a faits dans sa 2 Chevaux et les chocolats chauds qu’on a bus au café le Jean Bart. Il a pris mon numéro de téléphone pour que l’on se voie à Paris. Il ne m’a pas téléphoné.
L’année dernière, quand tu as flirté avec lui, sais-tu ce qui n’a pas marché entre vous ?
Désolée avec mes questions. On ne se verra pas le weekend du 1er mai, je ne descends pas en Vendée, mais toi, viens donc à Paris dormir chez ton père, on pourrait se voir tous les trois avec Louis.
Bises. Lucie
Photo Michel Rosse

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Paris, le 27 avril 1965 |
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Louis Hérault
10, Avenue des Ternes
Paris
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Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
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Chère Lucie,
Martine Laborde m’a donné tes coordonnées, et je me permets de t’écrire ce qui me paraît être la meilleure façon de communiquer avec toi. Il m’est difficile de te voir, je fais des révisions intenses pour mes derniers examens et, chaque weekend je pars pour Orléans chez ma mère où je dépose mon linge, où je mange bien et dors bien car cela est important pour garder la forme avant les épreuves.
Cependant, je pense qu’il ne faut pas trop se refermer sur soi car cela rend toujours heureux de donner quelque chose à quelqu’un. Prends donc ma lettre comme un cadeau.
J’ai aimé ta présence à Pâques en Vendée, j’aime te voir rire, je te sens généreuse, je voudrais découvrir ta vraie nature. Il faut que tu commences à te raconter. J’ai la notion que quelque chose nous dépasse et que nous le découvrirons ensemble. L’humilité réside en une vision simple des choses. C’est Fernand Gregh qui parlait « D’une âme qui s’enivre au spectacle du monde ». Ce spectacle essentiellement dynamique, il nous faut apprendre à le regarder.
Je sais que nous pensons l’un à l’autre. Tes pensées, je voudrais que tu me les confies, j’attends avec impatience ta réponse. Je te donne mon adresse parisienne.
Photo Michel Rosse

Quand j’ai découvert le paquet de lettres qu’avaient échangé mes grands-parents, j’ai été impressionnée. Des lettres écrites chaque semaine ! Un échange de lettres pour apprendre à se connaître, une communication lente, des phrases longues pour se raconter, je n’en revenais pas ! Je regrettais amèrement de ne pouvoir interroger ces parents disparus. Comment ont-ils fait pour se comprendre sans entendre leur voix ? J’ai posé la question à ma mère et, elle s’est souvenue qu’en 1970, ayant acheté un appartement dans un immeuble neuf, elle avait attendu cinq ans avant que se libère une ligne de téléphone. Alors que je passe chaque jour des dizaines de sms à mes amis, eux s’écrivaient une lettre pour prendre un rendez-vous.
Mais revenons à la lecture de cette correspondance. Elle débute en avril 1965. C’était le printemps, tout paraissait vivant. Leurs vacances de Pâques passées en Vendée viennent de s’achever. Louis et Lucie, de retour à Paris, elle, bercée d’images amoureuses, lui, en avancées prudentes. Ils savaient si peu d’eux-mêmes !
Photo Michel Rosse
