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ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE Epilogue 3

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 02 août 2026 08:40
Epilogue 3

 

 
Vientiane, le 1er septembre 1969
Lucie Dumontel
 32, route de Wattay
Vientiane
Laos
Florian Syldenberg
12, rue Daubigny
75017 PARIS

 

   Cher Florian,                

   Je me décide à t’écrire de Vientiane où je suis arrivée il y a un mois. Je n’ai pas répondu à ta lettre du 16 juin dans laquelle tu me conseillais de reprendre contact avec Louis Hérault et de partir le rejoindre au Laos. Comme tu le vois, j’ai réussi à persuader cet homme de me donner une deuxième chance et de m’accepter auprès de lui.

   Tu m’avais fourni les coordonnés de ce couple Catherine et François, tes amis professeurs expatriés à Vientiane. J’ai communiqué avec eux en leur écrivant. Puis je les ai rencontrés à Paris, ils étaient rentrés en France pour les congés scolaires.

   Ils m’ont décrit Louis comme quelqu’un qui s’était jeté à corps perdu dans le travail. S’investissant comme un fou, voyageant à travers le Laos toujours passionné par ses projets de modernisation des systèmes d’irrigation dans les plantations d’hévéas. J’ai appris que Louis se rendait régulièrement à Bangkok. Tes amis m’ont donné le numéro de téléphone de l’hôtel Sheraton où il résidait une semaine sur deux.

   Quelle émotion ! De sa voix posée Louis m’a avoué que les années écoulées n’avaient fait que renforcer ses sentiments vis-à-vis de moi. Il a dit m’aimer comme au premier jour et se sentir prêt à m’accueillir. C’était comme un miracle. Nous avons longuement parlé au téléphone. Il m’a rappelée le lendemain et tous les soirs qui ont suivis et je n’ai pas raccroché comme je l’avais fait lors de son appel de Hong Kong. Il m’a convaincue, je vais faire le voyage, je vais aller le retrouver. Nous sommes convenus d’une date pour mon arrivée.

   Deux mois plus tard, le trois août, il était là à ma sortie de l’aéroport de Bangkok. J’ai découvert un homme physiquement très différent, j’ai eu un choc terrible car sa maigreur est effrayante. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, il tremblait de tout son corps. J’ai retrouvé sa belle voix, le sérieux de ses mots mais c’est surtout en voyant son sourire que j’ai compris à quel point, je lui avais manqué.

   La ville de Bangkok est extraordinaire, une semaine n’a pas été suffisante pour visiter le nombre incroyable de magnifiques pagodes qu’elle recèle. J’ai fait un reportage photos, je te le montrerai si tu viens nous rendre visite.

   Plusieurs soirs, Louis a eu des rendez-vous professionnels au bar de l’hôtel et j’en profitais pour nager dans la piscine ou aller me faire masser.

   Au début, nous n’avons évoqué que nos souvenirs. Croyant que j’étais venue en touriste, il a mis du temps à oser me questionner sur mes projets. Après toutes les lettres que je lui avais écrites sur les raisons pour lesquelles je repoussais ma date pour le rejoindre, il n’en revenait pas de m’entendre parler d’avenir pour nous deux. Il m’a d’abord mis en garde sur le climat difficile à supporter, sur les nombreux déplacements qu’il faisait pour son travail.

   Je lui ai alors dit que j’étais déterminée à le suivre partout et que j’avais l’intention de partager ma vie avec lui. Il fallait voir sa joie.

   À Vientiane, je me suis installée confortablement dans l’appartement spacieux de Louis. Le climat très lourd et humide à cause de la saison des pluies est dur à supporter, je transpire énormément mais Louis transpire encore bien plus que moi.

   Seule, je descends le long du fleuve, l’endroit donne l’illusion de respirer un air frais. Aucune couleur vive dans ce paysage, une gamme de gris-brun, de vert-brun, de marron-brique. Seul le Mékong, couleur de boue a des éclats d’argent. Avant la tombée brutale de la nuit, chaque soir me propose un spectacle renouvelé, une lumière pâle et soyeuse se mêle aux ombres grandissantes.

   Nous quittons la ville en fin de semaine, Louis a des amis un peu partout. Dès que l’on aperçoit les montagnes je sens une atmosphère différente, la végétation est extraordinaire, les rizières au ton vert fluo, les bananiers aux larges feuilles croulant sous les régimes de fruits aux couleurs gris jaune, des arbres immenses dont je ne connais pas le nom, enfin la forêt dans laquelle, on pénètre roulant sur des pistes inconfortables, pleines de nids de poule.

   Je me suis vite adaptée à ma nouvelle vie en compagnie de la colonie de français installés à Vientiane. À propos, tes amis enseignants te saluent. La ville me plaît. Lors de mes promenades, je découvre, des couleurs, des odeurs fortes, des marchés colorés, une atmosphère religieuse transmise par des bonzes très pieux. J’écris, je prends des notes que j’accompagne de photos.

   Maintenant, ce que j’ai à te dire est très intime. Cette manie qu’à Louis de se rendre à des rendez-vous le soir après le dîner a fini par m’inquiéter. J’ai pris mon courage à deux mains. Un soir, je l’ai suivi discrètement. C’est facile les rues sont très mal éclairées.

   À ma grande surprise, il ne se dirigeait pas vers l’hôtel Lane Xang comme d’habitude mais il bifurquait vers des petites rues. Après avoir tourné deux fois dans des ruelles mal odorantes et sombres, il frappa à la porte d’une maison construite en panneaux de bambous et entra. L’enseigne allumée portait une inscription en Lao et une autre en français Sao bun.

   Je me suis sauvée, terrorisée à l’idée que je ne retrouverai pas mon chemin. À l’appartement, je l’ai attendu dans un état d’angoisse inimaginable. Quand il est rentré, il n’a pas été long à m’avouer en pleurant d’où il venait. Il tremblait de tous ses membres, se grattait les poignets. J’ai eu du mal à comprendre ce qu’il me disait et j’ai mis un certain temps à réaliser de quoi il me parlait. Comment était-ce possible ? J’ai toujours pensé qu’il était un garçon sérieux et sans fragilité. Il a été si malheureux, l’opium l’a bien aidé au début à surmonter son désespoir, puis il en a pris l’habitude et n’a pu s’en séparer, augmentant les doses régulièrement. Après sa confession, il a bien fallu que j’admette que mon compagnon était devenu un drogué à l’opium.

   Florian, je n’ai pas l’intention d’abandonner Louis. Je m’en veux tellement de l’avoir laissé se détruire. La semaine dernière, nous avons eu un rendez-vous avec un médecin d’ici et Louis commence sa désintoxication.

   Ce ne sera pas facile, au début, il va prendre une autre forme d’opiacé, il risque d’avoir du mal à respirer, de souffrir d’hallucinations et de crises d’anxiété. Petit à petit, il diminuera les médicaments. On verra si nous tenons le coup.

   Peut-être rentrerons-nous pour tenter un nouveau départ à Paris ? Je te tiendrai au courant et écris-moi si tu en as envie.

   Je t’embrasse. Lucie.

        

FIN

 

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE Epilogue 2

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 29 juillet 2026 08:31
Epilogue 2

 

 
Paris, le 16 juin 1969
Florian Syldenberg                                        
12, rue Daubigny
75017 PARIS
Lucie Dumontel
                                                                                   14, Avenue du Roule
                                                                                   Neuilly sur Seine

 

   Chère Toi,                    

   Tu m’as quitté Lucie, mais en partant tu as déposé un colis sur la table de ma salle à manger. Ce n’était évidemment pas un oubli de ta part. J’ai compris que je devais ouvrir ce paquet. J’ai découvert qu’il contenait les lettres d’amour que vous avez échangées Louis Hérault et toi entre Paris et Vientiane.

   Cette lecture m’a été extrêmement gênante et douloureuse.

   Ma Lucy in the Sky with Diamonds, lors de notre ultime dispute, tu m’as avoué souffrir de l’emprise que j’exerçais sur toi au point de t’avoir fait changer de projet. Si tu crois que j’ai profité de ta naïveté, de ta jeunesse pour réussir à t’influencer, tu te trompes cela n’a jamais été mon but. Je t’ai aimé et je t’aime. Pendant tout le temps que nous avons passé ensemble, j’ai eu le plaisir de voir grandir ton ouverture d’esprit. Je le reconnais, j’ai peut-être légèrement modelé ton caractère. Te trouvant trop poreuse et craignant que cela te fasse souffrir, j’ai voulu que tu te construises une carapace. J’ai pensé que la vie que je te proposais allait dans le sens de ce que tu désirais. Nous avons vécu ensemble des échanges merveilleux qui se nourrissaient l’un de l’autre. Nos nuits n’étaient jamais assez longues pour dénombrer les étoiles. Nous avons voyagé, Vienne, Venise, Barcelone et tu découvrais des musées que tu n’avais jamais visités.

   En 1968, dans les rues du quartier latin, nous avons participé aux mouvements étudiants en assistant aux meetings à la Sorbonne. On espérait que cette révolte annoncerait la fin d’une société emmurée dans des principes rigides et manquant totalement de liberté.

   Dans la foulée, tu t’es inscrite à la faculté en lettres modernes. Quand je t’ai donné l’idée d’écrire l’histoire de la vie de ta grand-mère, je n’ai pas mesuré à quel point cela serait douloureux pour toi de plonger dans des souvenirs d’enfance et découvrir que ta famille n’était pas aussi parfaite que tu l’imaginais. Lorsque tu me lisais des passages de tes textes, je te faisais des corrections sévères. J’ai compris trop tard que je t’en demandais trop.

   Je n’ai pas assez tenu compte de ta vive sensibilité, de l’instabilité émotionnelle que tu développais à mon contact. Le rythme de vie que je t’imposais et que l’on a mené pendant trois ans t’a fragilisée, trop de sorties trop d’alcool, trop de nuits blanches. Cela a engendré chez toi un mal-être mental, spirituel et physique dont je ne me souciais pas. J’aurais dû respecter ton sommeil, écouter les battements de ton cœur, surveiller ta respiration et m’inquiéter des remèdes que t’administraient les médecins que tu consultais pour retrouver ton équilibre.

   Aujourd’hui, je m’accuse de t’avoir entrainée à suivre un chemin qui ne te convenait pas et je suis quelqu’un qui souffre de t’avoir fait du mal. Pardonne-moi Lucie, vivre avec moi est difficile. Je t’aime Lucie mais je ne peux partager ma façon de vivre avec personne. La vie de couple ne me réussit pas. Ma curiosité insatiable fait que je ne reste jamais en place, mon caractère est instable.

   La lecture des lettres que tu as échangées avec Louis Hérault, a été une révélation, un moment d’épiphanie. En lisant votre correspondance, j’étais avec vous, je suivais l’évolution de vos rapports jusqu’à la pire des décisions que tu as prises de ne pas rejoindre ton amoureux à Vientiane.

   Par des amis que j’ai contactés en Asie du Sud Est, j’ai appris qu’après la fin de son service militaire, Louis Hérault avait prolongé son séjour au Laos. Il aurait accepté un poste d’ingénieur hydraulique dans une plantation d’hévéas. À ce que l’on dit, il annonce régulièrement à ceux qui veulent l’entendre l’arrivée prochaine d’une fiancée. À mon avis, il n’a pas renoncé à toi.       

   J’aimerais vraiment que tu reprennes contact avec lui. Cet homme t’adore, cet homme saura te rendre heureuse. Louis est un homme intègre, il t’attend, je suis sûr qu’il t’attend. Reprenez votre charmante correspondance et toi, Lucie tente ce beau voyage en Asie du Sud Est pour le retrouver.

   Si tu vas le rejoindre, je me sentirais moins coupable.

   Quant à moi, te perdre m’a causé une peine immense.

   Je t’embrasse Lucie, bonne route.

   Florian

        

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 103/103 (Epilogue 1)

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 26 juillet 2026 21:21
Episode 103/103 (Epilogue 1)

 

 
Paris, le 15 juin 1969
Florian Syldenberg                                        
12, rue Daubigny
75017 = PARIS
Monsieur Louis Hérault
                                                                                               32, route de Wattay
                                                                                               Vientiane
                                                                                               Laos

 

   Monsieur, c’est à vous que j’écris.                                         

   Vous ne me connaissez pas mais vous savez que j’existe car Lucie Dumontel, honnête comme elle l’a toujours été, vous annonçait dans sa lettre d’adieu du 25 juin 1966 qu’elle avait décidé de s’installer chez moi à Paris et qu’elle ne vous rejoindrait pas à Vientiane.

   À l’époque, vous accomplissiez votre service militaire au Laos en tant que coopérant.

   J’ai rencontré Lucie alors qu’elle n’était qu’une enfant, nous avons toujours été très proches. L’année de votre départ, Lucie restée à Paris, se préparait à venir vous rejoindre et elle me parlait de vous, me lisait certains passages de vos lettres, que je commentais. J’aimais beaucoup qu’elle se confie à moi. Je n’ai pas soupçonné le trouble dans lequel je la jetais en m’immisçant dans votre histoire. Sans m’en rendre compte, j’ai peut-être œuvré dans l’ombre pour l’influencer et la convaincre de ne pas faire ce voyage jusqu’à vous. J’ai laissé Lucie mon amie de cœur décider par elle-même et elle a choisi entre nous deux.

   Nous sommes en 1969 et après, avoir passé trois ans ensemble en partageant beaucoup de choses, je dois vous avouer qu’aujourd’hui Lucie m’a quitté.

   Vous pensez bien que je ne vous écris pas pour vous demander une quelconque intervention auprès d’elle. Je veux seulement que vous acceptiez d’ouvrir le colis que je vous envoie. Il contient vos deux correspondances du printemps 1965 à l’été 1966 comprenant les lettres de Lucie que vous lui aviez retournées à mon adresse ainsi que les lettres que vous lui aviez écrites qu’elle gardait chez moi.

   Lucie a déposé ce paquet de missives bien en vue sur la table de ma salle à manger pour que j’en prenne connaissance.

   La lecture de cet échange épistolaire a été pour moi un choc et une révélation. J’ai découvert une évidence sur laquelle vous devriez prendre le temps de réfléchir.

   Je vous restitue cette double correspondance pour que vous la relisiez avec attention. 

   Bien à vous. Florian Syldenberg

        

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 102/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 22 juillet 2026 21:13
Episode 102/103

 

 
Neuilly, le 29 juin 1966
Lucie Dumontel
14, avenue du Roule
Neuilly sur seine
Martine Laborde-Plessis
                                                                                               4, Allée Floréal
                                                                                               Meudon

 

Martine,

Je regrette les confidences que je t’ai faites au téléphone. J’ai bien entendu que tu n’appréciais pas la décision que j’ai prise. Tes mots : « tu ne peux pas rompre si brutalement, Louis ne s’en remettra pas ». C’est violent ce que tu m’as dit, tu es restée dans un jugement sans appel, toi mon amie de toujours.

J’ai pesé pendant des mois et des mois, le pour et le contre, et j’ai beaucoup souffert. Tu n’imagines pas combien ma décision de ne pas rejoindre Louis a été difficile.

Mais voilà Florian est quelqu’un que j’admire et je ne savais pas qu’avant de connaître Louis, j’étais déjà amoureuse de lui sans m’autoriser à l’être.

Dans ta nouvelle vie à Meudon avec ton mari et ton futur bébé, je ne peux pas t’en vouloir de ne jamais être présente pour moi. Je t’écris juste pour te rassurer, je ne suis pas devenue folle.

Bises. Lucie

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 101/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 19 juillet 2026 09:09
Episode 101/103

 

 
Vientiane, le 28 juin 1966
Louis Hérault
Vientiane
Lucie Demontel
Paris

 

   Lucie,

   Je voyais bien que depuis quelque temps, tu m’écrivais sans conviction. Tes dernières lettres ne répondaient pas à mes questions mais de là à en aimer un autre ! Non, non, non ! Oh ! Ma petite, ma jolie Lucie, qu’as-tu fait ? Personne n’a été aussi heureux que nous, il n’existe pas d’histoire qui soit à la hauteur de notre histoire.

Je veux, épuisé de fatigue, marcher avec toi dans les rues humides de Londres.

Je veux entrer dans notre hôtel pour une dernière nuit d’amour.

Je veux te voir repousser les draps et apparaitre nue.

Je veux relever ta mèche de cheveux pour embrasser tes yeux, passer et repasser mon doigt sur tes lèvres jusqu’à ce que tu réclames le baiser.

Je veux te soulever jusqu’à ce que tes jambes se croisent sur mes reins, t’allonger, regarder tes seins libérés et les prendre dans mes mains, lécher ton cou et descendre toujours plus bas.

Je veux que monte mon désir.

Je veux que vienne ton plaisir, mon amour.

Je veux te regarder te rhabiller, ma beauté.

Je veux te voir vive, rapide, t’activer ma petite fourmi.

Je te veux toi.

   Je suis décimé. Tes lettres me manquent, chaque partie de toi me manque. Qui connaît mieux que moi ton corps fragile, ton regard inquiet, ta sincérité ? Mais tu voles vers d’autres bras, tu cours vers un autre destin, me laissant brisé au bord du chemin.

   Louis

        

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 100/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 15 juillet 2026 08:58
Episode 100/103

 

 
Paris, le 25 juin 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

 

   Louis,

   J’ai tellement tourné mes phrases dans ma tête avant de t’écrire que j’ai mis du temps à te répondre. J’ai laissé volontairement passer une semaine voulant que tu t’impatientes et que cette absence de lettres te pousse à douter de moi.

   Dans ce que je vais t’écrire maintenant, tu ne reconnaîtras pas la Lucie que tu aimes encore. Ne m’as-tu pas toujours dit que tu adorais que je jette mes mots sur le papier sans les réprimer et que ma franchise totale ne te dérangeait pas ? J’en viens donc à me livrer, à me confier, à m’abandonner pour t’avouer ma vérité : je mets fin à notre relation d’amour.

   À me lire, tu vas ressentir un choc terrible, une grande souffrance et de la haine. Je t’écris une lettre d’adieu car j’aime quelqu’un d’autre.

   Si tu relis mes dernières lettres avec attention, tu découvriras que tu n’as pas tenu compte de mes appels au secours. Tu n’as jamais pris au sérieux la pression familiale qui s’exerçait sur moi. Tu m’as crié ton amour mais une vraie marque d’amour aurait été de rencontrer mon père et mon frère pour leur prouver que tes intentions étaient honnêtes. Je t’ai supplié de venir me chercher, tu n’as pas bougé. De guerre lasse, j’ai tourné mes regards vers quelqu’un de plus compréhensif.

   Afin que tu admettes que notre histoire est réellement terminée, je tiens à exprimer avec un maximum de sincérité et de détails ce qui m’est arrivé.

   Je t’ai déjà parlé de Florian. Petite, je le croisais dans l’entrée où nous habitions. J’étais fière qu’un garçon plus âgé me salue en m’appelant par mon prénom.

   Adolescente, quand je le croisais, il s’attardait devant la boîte aux lettres, me demandait si j’allais bien et avec une grande délicatesse, il m’écoutait comme personne à la maison. Plus tard, quand je le voyais assis à la terrasse d’un café, il m’invitait à venir le rejoindre. Il me posait des questions sur ce que je faisais. Je n’en revenais pas qu’il s’intéresse à moi, qu’il me prête des livres qu’on ne lisait pas chez moi comme « Lolita » de Vladimir Nabokov ou « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Son comportement anticonformiste représentait pour moi un idéal de liberté.

   Lorsqu’il m’a rendu visite à Londres, j’ai senti que son jugement m’importait au point de m’influencer sur mes choix. Rentrée à Paris, je n’ai pas cessé de le voir. À la mort de ma grand-mère, il a été à l’écoute de mes confidences. Grâce à lui, j’ai pu un peu me délester de mon chagrin.  Nous sommes devenus très intimes.

   La semaine dernière, Florian m’a invitée à dîner chez lui. Ce qui s’est passé la nuit, je ne peux pas le garder pour moi. J’ai découvert un sentiment qui a toujours existé pour cet homme et qui a jailli ce soir-là.

   Il vit dans un atelier étonnant. Le rez-de-chaussée est une grande pièce où sur des tables, il accumule des sculptures, des céramiques artisanales, des cires perdues, des souvenirs de ses voyages etc… Au sol, s’étale une peau de zèbre de toute beauté et aux murs sont accrochés partout des lithographies de peintres, un soleil couchant de Jean Bazaine, un olivier de Yves brayer, des photos de rues de New-York etc…

   Ce soir-là, il m’a proposé de rester dormir chez lui. Non pas dans sa chambre à l’étage mais dans une petite tente de toile couleur kaki qui trône au milieu de l’atelier. Cette idée m’a séduite. Allongés tous les deux sous la tente, on a d’abord ri en s’imaginant perdus au beau milieu du Sahara. Puis je me suis calée dans les bras solides d’un homme qui a dix ans de plus que moi. Puis tendresse, puis caresses douces, puis découverte d’une fantaisie menant à un plaisir sensuel dont je n’avais jamais imaginé l’existence.

   Le lendemain, j’ai pris conscience que partir au Laos pour changer de vie, pour m’échapper du carcan familial était inutile. Je pouvais trouver ce bouleversement dans ma vie sous ce toit de toile de tente.

   Reprends ta liberté Louis, tu m’as aidée à grandir. Le changement de vie que tu me proposais m’est apparu au fil de nos lettres un statut difficile à vivre dans un pays où j’aurais à jouer un rôle de maîtresse de maison auquel je répugne. La vie est un chemin qui bifurque, essaye de ne pas trop me détester.

   Je t’embrasse pour la dernière fois. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 99/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 12 juillet 2026 19:50
Episode 99/103

 

Vientiane, le 18 juin 1966
Louis Hérault
Vientiane
Lucie Demontel
Paris

 

   Lucie,

   Quelle jeune femme es-tu pour ne pas rêver de prolonger notre amour en une longue lune de miel, en un séjour de vacances dans un pays nouveau plein de ressources où les contraintes sont inexistantes ?

   Avoir l’opportunité de découvrir le Sud Est asiatique n’est pas donné à tout le monde, t’en rends-tu compte ? Je ne pensais pas opportun de te décrire les attraits du Laos avant que tu sois là mais tu as l’air de remettre en question ton voyage, alors écoute-moi :

- Il y a ici la possibilité de faire des randonnées en voyageant sur le dos des éléphants car c’est le pays du million d’éléphants.

- Quand on navigue sur Le Mékong, on découvre que la couleur du fleuve varie du vert de gris au beige selon la quantité de limon qu’il charrie.

- Lors de soirées sur les maisons flottantes, on assiste à de merveilleux couchers de soleil. Le ciel s’enflamme d’un coup et la nuit tombe aussitôt dans un silence total.

- Lors de fêtes qu’on appelle « les Baci » on se promet de ne pas se quitter en s’attachant des fils de coton autour des poignets.

- Assister aux manifestations religieuses bouddhistes dans les pagodes avec les prières ponctuées par le chant des bonzes est émouvant et de l’ordre du sacré.

- Et cette cuisine remarquable, ces soupes parfumées, j’espère égoïstement que tu apprendras à les cuisiner.

   Je ne sais pas comme toi écrire d’une façon colorée, je fais de mon mieux pour te donner envie de connaître toutes ces choses, mais cela sera-t-il suffisant ?

   Y a-t-il quelqu’un d’autre dans ta vie ? Je dois reconnaître que les hommes que l’on croise quand je te tiens par le bras te regardent avec insistance et cela me rend fier. Quelque chose en toi attire les hommes, est-ce ton naturel poussé à l’extrême, ton innocence qu’ils aimeraient te faire perdre ? Est-ce ton regard droit, ton air décidé qui leur font l’effet d’un défi à relever ?

   Si tu as rencontré quelqu’un Lucie tu dois me le dire, ne me laisse pas dans le doute.

   Maintenant si tu as juste pris la décision de rester à Paris, sache que j’attendrai la fin de mon service militaire et en rentrant, nous reprendrons nos serments mais je t’en supplie, parle-moi, écris-moi.

   Je t’embrasse. Louis.

        

Photo Michel Rosse

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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 98/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 08 juillet 2026 20:36
Episode 98/103

 

Vientiane, le 11 juin 1966
Louis Hérault
Vientiane
Lucie Demontel
Paris

 

   Lucie,

   Ton silence m’est insupportable. Enfin Lucie, te rends-tu compte de ce que tu m’infliges ? Depuis cette lettre du 30 mai 1966, où tu écris : « Je crois que je ne vais pas pouvoir te rejoindre », j’attends comme un fou que tu m’expliques ce que veut dire : « ne pas pouvoir ».  Il y a forcément une raison à cet empêchement, quel événement t’oblige à changer ton projet ? Y a-t-il une nouvelle entrave à ton départ ?   L’attente de ton explication me met sur des charbons ardents, je suis malade d’inquiétude, je ne dors plus. J’ai autour de moi des amis qui ne comprennent rien à mon tourment, je ne sais pas quoi leur dire. Ils font tout pour me sortir de ma torpeur. Ils me proposent de les rejoindre pour faire la fête. Ils s’arrangent même pour que je rencontre de jolies jeunes femmes. Les tentations sont nombreuses ici mais je ne pense qu’à toi.

   Le 28 octobre 1965 à Londres, au moment de se quitter, j’ai reçu ton serment, tu as juré que notre séparation serait courte. Toutes tes lettres ont confirmé ton intention de venir me rejoindre.

   Je suis sonné, je suis un homme à terre. Ma Lucie généreuse, joyeuse, ma Luz, lumière de ma vie, mon amour, je ne peux perdre le pur diamant que tu représentes pour moi.

   Tu m’as toujours laissé croire que tu viendrais, je ne comprends plus rien. Où est passé ton désir d’échapper au carcan familial et ton rêve de voyager l’as-tu étouffé ?

   Quelles preuves d’amour exiges-tu de moi ? Que dois-je faire pour te convaincre que t’aimer est ma seule raison de vivre ? Je t’en supplie, écris-moi.                              

   Je t’embrasse. Louis.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 97/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 05 juillet 2026 20:16
Episode 97/103

 

Vientiane, le 4 juin 1966
Louis Hérault
Vientiane
Lucie Demontel
Paris

 

   Lucie,

  Évidemment, que tu te trompes ! Évidemment, que je meurs d’envie de t’avoir à mes côtés. Je te l’ai répété mille fois, je suis furieux que tu puisses envisager le contraire. « Deux piliers dans ma vie se sont effondrés » voilà les termes de ta lettre. Je reconnais que l’appui de ta grand-mère te manque d’autant plus qu’elle t’encourageait à partir. Mais moi, je suis l’autre pilier et il ne s’est pas effondré. Bon dieu ! Je suis là Lucie, je te soutiens, je ne cesse de vouloir t’encourager, je ne demande qu’à t’aider.  Notre vie au Laos devait être un ciment pour construire notre couple. Se donner le temps de découvrir ce pays ensemble et se faire de merveilleux souvenirs. Je ne comprends plus rien. Quel obstacle rencontres-tu pour hésiter ainsi ? Tu vas venir, tu l’as promis. Tes arguments ne sont pas recevables. Ton travail tu le retrouveras à ton retour, ta famille aussi.

   Tu dois te confier à moi et me dire la vérité.

   Je t’en supplie pense à moi. Louis ton amoureux.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 96/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 01 juillet 2026 16:55
Episode 96/103

 

Paris, le 30 mai 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Cher Louis,

   Comment t’expliquer ?

   Ton départ, la mort de ma grand-mère, deux piliers dans ma vie s’effondrant, j’ai vraiment cru que je ne m’en remettrais pas.

   À présent, j’apprécie l’opportunité d’habiter à Paris pour profiter des expositions et des spectacles qui se donnent. La vie que je mène me plaît énormément.

   Dans mon travail, je suis fière d’accomplir les tâches qui me sont confiées. J’ai pris de l’assurance, je crois que les collaborateurs me font confiance et m’apprécient. Le fait d’avoir des horaires réguliers m’a permis de me rééquilibrer.

   Je n’ai pas envie de donner ma démission. Je sais que je vais t’écorcher le cœur, mais je crois que je ne vais pas pouvoir te rejoindre au Laos.

   Par ailleurs, je constate depuis quelques temps, que tu insistes moins pour m’avoir à tes côtés, dis-moi si je me trompe ?

   Je t’embrasse. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

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