Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Paris, le 5 janvier 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon cher petit laotien,
Je t’écris comme tu me le recommandes à l’adresse SP 50838.
Ce matin, maman et moi sommes arrivées à Paris, Elle était venue passer le weekend à Londres. Nous avons beaucoup ri, c’étaient une heureuse parenthèse, nous jetant dans des courses folles. L’après-midi, je lui ai présenté mes amis turcs. Maman était comme une petite sœur, elle s’en remettait à moi pour tout, ne sachant pas assez d’anglais pour communiquer. Cette position m’a donné de l’assurance et j’ai pu lui exprimer ma détermination en insistant sur le fait que tu m’écrivais chaque jour. Maman étonnée, m’a dit que tu devais vraiment beaucoup m’aimer. Malheureusement, elle se soumet toujours à la décision de papa.
J’ai ressenti dans tes deux lettres ton profond dépaysement. Ton obsession sur le fonctionnement de la poste montre à quel point il est important pour toi de recevoir mes lettres. Tout doit te paraître tellement nouveau, peut-être ne sais-tu par quoi commencer ? Tu ne me racontes rien, j’aimerais pourtant que tu me parles de ce que tu vis.
Je suis heureuse d’être rentrée et de retrouver ma ravissante chambre. Cependant, je garde le souvenir de toutes les petites histoires vécues en Angleterre, je me les remémore le soir. L’ambiance familiale n’a pas changé. Lucas me pose ses éternelles questions sur mon avenir avec toi. Il a un humour piquant et des incessantes taquineries comme si nous avions encore dix ans. Il me harcèle pour savoir ce que tu m’écris. Je lui ai répondu que la seule chose qui t’intéressait était de savoir à quelle date j’arriverai. Cela ne lui a pas cloué le bec. Il a soupiré : « Pftt qu’est-ce que tu as fait croire à ce Louis ! » J’ai claqué la porte de ma chambre.
Au dîner, mon père a émis l’idée qu’en tant que militaire tu bénéficierais peut-être d’une permission pour revenir cet été. Je sais qu’il a réussi à obtenir pour Lucas qu’il ne parte pas loin pour effectuer son service militaire. Si tu étais d’accord, il réussirait j’en suis sûre, à t’avoir une permission. Les choses ne s’arrangent guère, il n’est toujours pas prêt à me laisser partir. Je pense que tu en sais assez sur l’état d’esprit de mes parents. Mais ne parlons plus de tout cela, je suis prête à te retrouver en dépit de tous les obstacles à contourner. À propos, j’ai commencé à chercher un poste de secrétaire en lisant les petites annonces du Figaro. Dis-toi bien que travailler sera pour moi une façon d’acquérir une certaine liberté.
Donne-moi vite des détails sur ta vie, sur les paysages, sur les mœurs, sur les rencontres, sur ton travail, sur le lieu où tu vas habiter, j’ai besoin de savoir tout cela.
Je t’embrasse, plein, plein, plein.
Lucie
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 4 janvier 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Londres
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Ma petite mouche,
À Paris, j’ai reçu ta lettre du 28 décembre. Elle exprime presque de la lassitude. Je souffre de mon impuissance à ne pouvoir te consoler quand ta mère te rend malheureuse. J’enrage de devoir te parler comme si j’avais encore à te convaincre de venir me rejoindre. Ne nous laissons pas endormir. Que vas-tu faire à Paris ? Du secrétariat ! Alors qu’il y a tant à découvrir ici ! Pars le plus tôt possible, cela te permettra de t’habituer au climat avant la saison des pluies. Écris-moi des choses précises sur ce que disent tes parents. Est-ce eux qui t’obligent à travailler pendant trois mois pour payer ton voyage ? Avec ma paye, nous aurions de quoi vivre largement ici.
J’ai écrit une petite carte de vœux à ton père et ta mère. J’essaye de leur montrer que c’est vivable ici. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur la portée d’une telle lettre, c’est par toi et non par moi qu’ils se laisseront fléchir.
Il faut que je t’explique comment fonctionne la poste au Laos. Quand je t’envoie une lettre affranchie avec des timbres français, j’utilise la Poste militaire française. Il y a des départs de courrier par cette poste le mardi, mercredi, jeudi et samedi le matin à 10 h. C’est-à-dire que lorsque je poste une lettre le samedi après-midi le dimanche ou le lundi, celle-ci ne part que le mardi. Quant aux arrivées, il y en a tous les jours sauf le lundi et tes lettres mettent 2 ou 3 jours. Quand je t’envoie une lettre affranchie avec des timbres laotiens, c’est que je n’ai pas pu aller à la Poste militaire, les lettres mettent alors 4 à 5 jours. Pour terminer avec ces tracasseries postales, tu peux envoyer de France des colis postaux recommandés à l’adresse SP 50838. Il suffit de mettre « cadeau » sur le colis et il n’y a pas de difficultés avec la douane.
Mon manque d’enthousiasme quand je t’ai parlé au téléphone n’était pas feint. Que ferais-je ici sans toi ? Je ne veux rien voir sans toi, nous ferons toutes les visites ensemble. Je me sens responsable de ton bonheur avec tout ce que cela comporte. J’ai envie de t’embrasser, de te serrer dans mes bras, de t’entendre rire. J’ai tellement à te dire que j’ai beaucoup de mal à m’exprimer clairement. Quand je pense à toi, je regarde une photo et je suis impatient de t’avoir toute à moi.
Je t’embrasse partout. Louis.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 3 janvier 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Londres
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Photo Michel Rosse

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Londres, le 28 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Paris
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Mon Loulou d’amour,
Nos lettres, je le crains, vont toujours répéter la même litanie. Comment parler d’autre chose que de mes difficultés à convaincre mon père et de l’obliger à accepter la date que nous aurons choisie pour mon départ au Laos. Les mêmes obstacles se présentent, le dernier étant le comportement de maman qui, dans sa dernière lettre, ne me parle que de Florian. Celui-là ne m’a pas rendu service en racontant à ma mère à quel point à Londres, il m’a trouvé très en forme, libre, et pas du tout obsédée par mon projet.
On a eu trois soirs très remplis. Il avait pris des places pour une pièce de théâtre : Ivanov de Tchekhov en anglais. Un beau spectacle. Le détail dans les décors m’a transportée, une plongée dans l’âme russe empreinte de mélancolie. Les acteurs étaient excellents. Le personnage d’Ivanov que l’on voit, les bras ballants devant les problèmes de la vie, m’a profondément touchée. Son besoin essentiel de rêverie m’a fait pleurer.
Je me suis tellement saoulée de promenades, de visites, de sorties, d’allées et venues et de longs trajets en trains de banlieues que je commence à en avoir marre de l’Angleterre. Je suis proche maintenant de quitter « My bloody England », je compte les jours et je réunis quelques cadeaux que j’achète chez Harrods.
L’inquiétude m’habite à te savoir voyager si loin. Es-tu prêt pour le grand saut ? As-tu bien pensé à t’acheter des vêtements légers ? Sais-tu seulement où tu seras logé ? Personne ne me parle de toi, personne ne peut me dire comment tu te comporteras là-bas, seules tes lettres me rassureront. Dès que tu seras arrivé, donne-moi un maximum de détails. J’ai vraiment besoin de savoir comment j’aurais à me comporter dans ce pays.
D’ici-là, je vais m’atteler à trouver du travail, pas question de demander un sou à ma famille. Quelle injustice, tout de même, d’être séparés !
Sais-tu que Brigitte Barbot a tenté de se suicider au gaz lorsque ses parents lui ont interdit de s’installer chez Roger Vadim ? Rassure-toi, je n’ai pas l’intention d’employer ce genre de moyens pour convaincre mon père.
Mon beau Prince, n’oublie surtout pas notre ultime rendez-vous au téléphone samedi soir, je l’attends avec impatience. Ta Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 25 décembre 1965
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Louis Hérault
Paris
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Lucie Demontel
Londres
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Ma petite Lucie,
Joyeuses fêtes ma chérie. J’en suis sûr, l’année prochaine, nous serons réunis pour fêter Noël. J’ai trouvé ta lettre ce matin, je n’ai en effet pas pris le temps de voir ta famille, j’en suis désolé.
Ta tristesse, ta fatigue me font beaucoup de peine. Ne t’attache donc pas tant à ce que disent, pensent et comprennent les autres. Ne t’occupe pas du jugement qu’ils se permettent de porter sur toi. Il n’y a pas de gens désintéressés, chacun attend son susucre. Élevons-nous au-dessus des idées toutes faites, des préjugés de tout le monde. Je ne veux pas que le médiocre t’atteigne, d’où qu’il vienne, quelque forme qu’il prenne. Il faut que tu sois forte, que tu aies confiance en toi. Rappelle-toi la journée passée à visiter le château et le parc d’Hampton Court. Ce jour-là, tu m’as avoué avoir résisté à des avances malvenues, et bien continue à résister. Rien que pour cela, tu dois te sentir sûre de toi et n’accepter aucune critique. Nous avons décidé de vivre ensemble et rien ne nous fera revenir sur cette décision.
Maintenant, tu dois me dire exactement quels sont tes projets. Je sais que tu chercheras un poste de secrétaire dès ton retour à Paris, mais pendant combien de mois devras-tu ainsi travailler pour te payer le billet de ton voyage ? Je te sais courageuse mais ne pourrais-tu pas emprunter cet argent à tes parents ? Je serai prêt à les rembourser dès que je toucherai mon solde. Vois si tu peux les convaincre ? J’ai tellement hâte de te retrouver. Dans trois jours je monterai dans l’avion vers une destinée inconnue et mon désespoir est grand de ne pouvoir démarrer cette expérience avec toi.
Pour moi, rien d’autre importe que ta confiance et ton amour. Je me répète que j'ai la chance de t'aimer et cela me rend heureux. J'ai tellement trouvé auprès de toi tout ce que je cherchais, c’est presque aussi simple que cela. Notre amour n’a jamais pris une forme désespérée, nous n’avons jamais eu l’impression que ce que nous ressentions nous ne le ressentirions plus jamais. Bien au contraire. Pense à la vie que nous nous ferons, à tout ce que nous construirons ensemble.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 23 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Paris
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Mon chéri malgré tout,
Je suis très contrariée, pourquoi ne trouves-tu pas le temps d’écrire à mon père ou de parler avec maman avant ton départ ? Sa dernière lettre m’a profondément déplu. Elle a le culot de m’écrire que seul mon caractère aventurier me pousse à faire ce voyage. Maman est terrible, elle ne se gêne pas pour me mettre en garde. Dans sa lettre, elle dit : « Les jeunes filles asiatiques sont très belles et séduisantes, tout homme en Asie se laisse séduire, ton amoureux aura du mal à rester fidèle ! » Tu te rends compte ! Elle ajoute aussi que Florian lui a téléphoné l’informant qu’il me rendait visite à Londres. Voilà ses mots : « J’ai demandé à Florian de t’interroger sur ton état d’esprit vis-à-vis de ta folle décision ». Florian, ce mal-aimé de ma famille, devient soudain un personnage intéressant pour maman. Tu sais combien j'ai envie de retrouver ma famille et de leur parler de toi, mais ils vont sûrement avoir une influence néfaste sur notre projet. Au tout début de nos rencontres, si je contais à mon frère mes petites déceptions quand tu étais en retard, ou quand tu annulais l’un de nos rendez-vous, Lucas furieux, me conseillait de ne plus jamais te revoir.
J’ai très peur de la pression qu’ils vont exercer sur moi. Je retournerai vivre à Londres s’ils ne me comprennent pas et je travaillerai jusqu’à que j’aie mis de côté assez d’argent pour payer mon voyage.
En ce moment, je suis épuisée, ça ne va pas du tout avec les gosses. Cet après-midi, j’ai dû cacher leurs pistolets à eau et leur confisquer un marteau, ils clouaient des affiches sur les murs. Quand leur mère est entrée, on se battait, j’essayais de récupérer mon bonnet de laine qu’ils se mettaient chacun leur tour sur la tête. John a dit : « Lucie voulait me donner une claque ».
Dans l’entrée, la mère des enfants m’a rassurée en me disant qu’elle m’approuvait quand je me fâchais.
C’est Noël. En Angleterre, cela tient une énorme importance aussi bien en décoration qu’en confiserie. J’espère bien que nous serons réunis pour les prochaines fêtes.
Je ne suis pas malheureuse, je suis contente de ma vie car je ne cesse de découvrir et d’apprendre. Mais je crains de ne pas aller assez au fond des choses, j’ai peur que l’on me juge paresseuse et peu profonde. Contrairement à toi, qui penses beaucoup, et ne laisses que peu de place aux sensations, j’aime flâner, contempler et raconter aux autres mes impressions. Il fait un temps pourri à Londres avec du « fog », du matin au soir, pas froid mais tellement humide que je déserte les parcs.
La semaine prochaine Florian sera là et j’espère qu’il me divertira car la date de ton départ approchant, je vis dans une grande inquiétude.
Dans ma chambre après t’avoir écrit, ma peine a éclaté, jaillissant hors de moi en une vraie détresse, un désespoir complet que je cachais dans un coin de mon cœur : seule à te dire que je t’aime, seule à penser que je t’aime, à savoir que je t’aime, parce que c’est vrai et que tout le reste n’a pas d’importance.
Lucie.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 20 décembre 1965
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Louis Hérault
Paris
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Lucie Demontel
Londres
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Mon amour de Lucie,
J’ai sonné chez toi mais personne ne m’a ouvert, je me suis trompé d’heure, de date ou peut-être que ta mère m’a donné un rendez-vous qu’elle n’a pu honorer ? C’est fâcheux, car je n’ai plus beaucoup de temps pour trouver un autre créneau. J’ai des papiers importants à remplir, je dois faire mon visa, acheter mon billet qui me sera remboursé.
Je vais écrire une lettre à ton père. Je me sentirai plus à l’aise en utilisant des formules de politesse et des arguments bien pesés qu’en présence de ta mère que j’adore mais qui n’a pas fait passer mon message à ton père. Elle devait lui demander qu’il me précise une heure où je pouvais l’appeler sans le déranger.
Je vais encore te décevoir par mon comportement, c’est vrai que je suis complètement dépassé depuis que j’ai quitté la caserne, je n’ai pas eu une minute à moi. Il paraît que les asiatiques ont un rythme beaucoup plus lent, cela ne me fera pas de mal d’en prendre de la graine.
Je t’embrasse ma belle brune. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 18 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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Mon Loulou adoré,
Décidément, l’idée que l’on se fait de l’armée n’est jamais assez minable. Mon père a toujours eu l’habitude de répéter que le service militaire ne servait à rien, là au moins vous avez un point commun ! Heureusement, pour toi la quille se rapproche. Je préfère ne pas me remémorer notre séjour londonien sinon je pleure. J’ai les idées les plus amères. C’est tout de même dégoûtant que nous soyons séparés. Je voudrais être ta femme simplement, je voudrais en finir avec tous ces gens que je n’aime plus depuis que je t’aime. Je voudrais être ta femme pour ne vivre que pour nous deux.
Hier, je suis retournée chez Ibrahim et Mahomet. Leur appartement est confortable avec deux chambres et un grand salon. On a mangé des olives et de la féta turque en buvant du thé. Ils ont mis un très beau et très surprenant disque de Bach dont le morceau était interprété par Andrès Ségovia, cela a réveillé mon grand amour pour la guitare. Mais j’ai eu peur de rater mon dernier train et Ibrahim m’a raccompagnée à la gare. Tout le long du chemin nous avons bavardé. Je te rassure, il ne me parle plus des sentiments qu’il éprouve pour moi. À un moment, il m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu ne rentres pas à Paris plus tôt ? »
Je suis restée muette. Nuit et jour, je m’efforce de ne pas penser à cette solution et sans le savoir, il a retourné le couteau dans la plaie. Dignement, je lui ai répondu : « Je ne ferai jamais cela, je veux respecter mon contrat à Londres ».
Je pense que si nous nous étions retrouvés pour si peu de temps le moment de se séparer aurait été encore plus déchirant, tu ne crois pas ? Je préfère que tu rendes une deuxième visite à mes parents. Alors que je demandais à maman si elle t’avait de nouveau convoqué, elle m’a répondu : « Pense à toi au lieu d’avoir les yeux bandés par ta nouvelle passion ».
Maintenant, elle appelle ça une passion ! Je ne sais pas à qui lui doit-on ce changement ? Si tu vas la voir, arrange-toi pour qu’ensuite je puisse travailler sur le terrain que tu auras défriché.
Je t’aime, je t’aime, écris-moi. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Orléans, le 12 décembre 1965
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Louis Hérault
Orléans
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Lucie Demontel
Londres
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Mon amour chéri,
J’ai très bien compris le sens de ta lettre et je suis heureux que tu aies précisé ce que tu ressentais confusément. Je comprends ton désir de continuer à vivre comme tu le faisais avant notre rencontre avec ton goût pour les arts et la culture. Je ne suis pas jaloux, j’ai seulement peur que dans ton innocence tu tombes sur un individu sans scrupules. C’est pourquoi, je me montre parfois un peu inquiet car je te demande toujours de préserver ce qui nous lie.
Cette caserne me rend fou. La veille de notre départ en permission, nos chefs se sont aperçus qu’il nous manquait les photos nécessaires à l’établissement de nos cartes d’identité militaire. Le groupe qui, comme moi, demande à s’en procurer pour sortir, pose des permissions (c’est le terme approprié et couramment employé dans l’armée). Je t’écris donc avec six personnes autour de moi, ce qui n’est guère facile. Il n’y a, en effet, qu’une seule table (mais fort belle, fort solide et fort bien cirée).
Ces explications filandreuses te permettront de te faire une idée de l’organisation militaire.
Je sais, qu’au fond de toi, tu es triste. Cela me peine car si tu es malheureuse c’est à cause de moi.
Enfin, nous sortons à la fin de la semaine. Cet événement et ta lettre reçue ce matin m’ont remis le moral au beau fixe.
Je t’écrirai plus longuement demain. Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse

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Londres, le 8 décembre 1965
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Lucie Demontel
Londres
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Louis Hérault
Orléans
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My love,
Comme d’habitude, tu m’encourages à me faire plaisir, à ne pas m’ennuyer et à profiter de mon séjour à Londres. J’étais très énervée ces derniers temps, j’avais certaines raisons de l’être.
Lundi j’ai eu un problème avec John, l’aîné des deux garçons. Pendant le dîner, il renverse sa salade sur le carrelage de la cuisine et m’ordonne de nettoyer le sol, je fais semblant de ne pas écouter l’ordre qu’il me donne. Il me toise. Alors je négocie, je veux bien ramasser les feuilles de salades mais il doit passer la lavette par terre. Furieux, il prend tout de même le chiffon mouillé que je lui tends et frotte le sol, puis me le jette en pleine figure. Paul se tord de rire mais moi, tellement dégoûtée, j’envoie une claque à John.
« I would tell Mummy ! »
John est plutôt gentil mais il a souvent des crises. J’espère que je n’aurai pas de problèmes avec les parents de ces deux gosses mal élevés.
Je suis sortie déprimée de cette scène, je pensais avoir construit une relation sympathique avec ces enfants et l’attitude de John remettait en cause mes compétences. Ce que je te dis est un peu idiot mais John m’a vraiment déçue.
Heureusement, j’ai un ami parisien Florian qui vient me rendre visite. Je vais lui parler de toi, de mon projet de venir te rejoindre. Je suis sûre qu’il trouvera formidable cette opportunité de voyage au Laos car il connait l’Asie.
Mais parlons d’autre chose : comment va ton commandant ? Est-il toujours ta bête noire ? Tu approches bientôt de la fin de tes classes, j’imagine que tu vas devoir réfléchir à la garde-robe que tu dois emporter pour le Laos où il fera très chaud.
Prends soin de toi. Lucie.
Photo Michel Rosse
