Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.
Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.
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Paris, le 6 avril 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Cher Louis,
Tu ne peux pas savoir ce que j’ai eu à supporter au déjeuner de samedi midi.
Comme ma famille me questionne toujours sur toi et sur ce qui me pousse à te rejoindre, je leur ai lu à table ta dernière lettre. Celle où tu y décris l’incident à l’aéroport de Saïgon, mais surtout la description des rues, des cafés et de l’ambiance qui règne dans la ville. Et, bien c’était une très mauvaise idée. Quelle erreur ! Mon Dieu ! L’effet sur eux a été totalement inversé. Ils ont été horribles. Mon père n’a retenu de ta lettre que le passage des lingots d’or dans ta valise, sous-entendant que tu étais sûrement complice ! Tu te rends compte qu’il est capable de dire de pareilles choses sur toi ! Même maman qui, pourtant prend d’habitude ma défense, n’a pu s’empêcher d’insinuer que finalement je ne te connaissais que depuis peu de temps et que j’avais peut-être tort d’avoir confiance en toi. Lucas a rajouté sa pression insupportable.
Je suis montée dans ma chambre et je me suis mise à pleurer. Je ne comprenais rien à leurs réactions. J’avais adoré lire tes lignes. Le ton de tes propos me plaisait, c’était une lettre aux longues phrases, aux descriptions colorées, exactement le charme qui parle à mon cœur.
Heureusement, Florian m’a téléphoné et il a eu la très bonne idée de proposer de me conduire au Comptoir des îles, une grande boutique du boulevard Saint Germain spécialisée dans les vêtements ultras-légers.
Dans la boutique, Florian me donnait son avis à chaque essayage. Je me changeai à toute vitesse pour ne pas le faire attendre, il avait été déjà assez sympa de m’indiquer cette adresse. Je le voyais depuis la cabine, il parlait avec la vendeuse et avait l’air de s’amuser. J’ai choisi un short kaki et une chemise, une robe de crépon rouge particulièrement jolie et un pantalon en lin non-moulant resserré à la cheville ce qui le rend bouffant. Après le reste du samedi a passé très vite.
J’ai réussi à oublier toutes les paroles épouvantables de ma famille. Le soir, je me suis endormie sur mon oreiller encore mouillé de mes larmes.
Je dois te dire qu’il est trop tôt pour moi de venir te rejoindre dès la fin avril. J’ai pris de tels engagements vis-à-vis de maman, j’ai à l’aider à finir de vider le pavillon de mémé. Sans compter ce qu’il y a dans la cave et qui n’est pas une mince affaire. Je ne peux pas laisser tomber ma famille dans ces moments douloureux. Ils se sont toujours bien occupés de moi et m’ont toujours gâtée.
Mon chéri, je suis désolée de devoir encore te contrarier mais je viendrais plutôt courant juin.
Je t’embrasse, mon amour. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Saïgon, le 1er avril 1966
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Louis Hérault
Saïgon
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Lucie Demontel
Paris
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Ma Lucie chérie,
Je suis arrivé à Saïgon à 12h après un drôle d’incident à l’aéroport de Tân Son Nhut. Je faisais ce voyage en compagnie de mon ami Pan et de Som un fonctionnaire, ils sont tous les deux laotiens. À peine avions nous récupéré nos bagages que deux douaniers nous approchèrent et nous demandèrent de les suivre. Sans inquiétude, nous suivons ces messieurs qui nous font entrer dans une petite salle fermée. Ils nous prient aussitôt, de décrire le contenu de nos valises. On s’exécute en énonçant nos listes : objets de toilettes, linges de rechange, lecture. Nous sommes invités à ouvrir nos valises.
La fouille commence et, à notre stupeur, six lingots sont extraits des trois valises. Ils nous interrogent sur leur provenance. Ils gesticulent nerveusement, exaspérés, coléreux et bien sûr je ne comprends rien à leurs cris. Nos bagages ont déjà été ouverts au départ de Vientiane mais restés dans l’avion à l’escale de Paksé, est-ce là qu’ils auraient été piratés ? Pendant plus d’une heure, n’ayant aucune explication à leur donner, je me vois croupir dans une geôle vietnamienne entouré de dangereux trafiquants. J’imagine que les services consulaires français ont sûrement autre chose à faire que de s’occuper de ce genre de voyous. Je peux te dire que je n’en mène pas large. Compte tenu de la guerre, je sais qu’un trafic d’or existe entre le Laos et le Vietnam où le prix de l’or est amplement supérieur à celui du Laos. Au bout d’un moment, Pan engage une discussion vive avec Som à l’issue de laquelle mon ami demande à téléphoner à l’ambassade du Laos à Saïgon. Au bout de cette conversation, un gradé vietnamien finit par nous indiquer qu’il a confisqué l’or contenu dans nos valises et il prie Som de rester pour un nouvel interrogatoire.
Nous partons enfin. Le soir, nous retrouvons Som à l’hôtel. Il nous avoue avoir placé les lingots d’or dans nos bagages pensant qu’on ne serait pas fouillé en débarquant. Je n’ai pas posé de question, cette histoire de corruption m’avait bien fait trop peur. Drôle de 1er avril tout de même !
Je ne vais pas te mentir, les Américains sont partout dans l’aéroport. Leurs avions à réaction sont abrutissants, il y a un décollage et un atterrissage toutes les 15 secondes. On pourrait comparer cette densité au trafic d’une ville comme Chicago, par exemple ! Beaucoup de soldats se trouvent en ville aussi, il y a quelques sacs de sable et des jeeps de la Military Police. Je te rassure tout de suite, on ne se bat pas dans les rues. En revanche, des marchés improvisés sont installés sur les trottoirs où l’on trouve, pour trois fois rien, des marchandises détournées du PX. Je me suis acheté un Zippo à essence. La ville s’anime et la circulation devient à certains moments aussi intenses qu’à Paris. Saïgon est vraiment une très belle ville avec de larges avenues ombragées et des jardins fleuris. J‘ai découvert des quartiers où l’on se croirait dans le sud de la France. Le « Loi boulevard » ressemble à n’importe quelle promenade d’une ville du midi avec ses fontaines et ses jets d’eau. Il y a des terrasses de cafés accueillantes et des boutiques modernes. Ici, les vitrines sont décorées avec goût. On a vraiment l’impression de venir de la campagne quand on débarque du Laos. Il fait une chaleur incroyable beaucoup plus élevée qu’à Vientiane.
Je suis content de pouvoir séjourner quelques temps dans cette ville. J’imagine qu’en temps de paix elle doit être délicieuse et je comprends que l’on soit attiré par elle.
Le soir malheureusement tout change. Les barbelés font leur apparition, des rues sont complètement interdites à la circulation. Des convois de tanks prennent le chemin des lieux de combats et de temps en temps, on entend le canon. Le couvre-feu sonne à minuit et quiconque se trouve dehors après cette heure risque douze jours de prison. Cependant, dis à ton père qu’à Saïgon, il n’y a aucun danger.
Avec Pan en ce samedi midi, nous avons été invités à déjeuner dans une plantation d’hévéas tenue par des français, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Saïgon.
Il s’agissait d’apprendre un peu plus sur la situation et l’évolution de la guerre au Vietnam. Ce fut une discussion enrichissante. Le directeur de la plantation n’est pas inquiet, son exploitation n’arrête pas de prospérer, il recrute toujours du nouveau personnel. Nous nous régalions d’un repas délicieux avec des nems. On les enroule dans des feuilles de salade et du soja frais puis, on les trempe dans la sauce nuoc mam où nagent des éclats de piments oiseaux. Soudain, les hélicoptères de l’armée ont tourné autour de la maison faisant un boucan infernal. Ils étaient sûrement à la recherche d’infiltrations de Vietcongs. J’étais très impressionné et cela contredisait le discours rassurant de notre hôte.
L’après-midi, on a visité les plantations d’hévéas qui s’étendent sur des kilomètres. Le liquide qui fera le caoutchouc est recueilli dans de petits gobelets placés sous l’entaille exécutée à même le tronc. Cela m’a intéressé de voir comment s’effectuait ce travail. J’ai parlé de ma formation à ce directeur, il a été particulièrement intéressé par mon profil d’ingénieur spécialisé en hydraulique. Il aimerait beaucoup que je prolonge mon séjour et il me proposerait un poste pour développer son exploitation en matière de procédés d’irrigation de ses terres.
Malgré toutes ces choses nouvelles auxquelles je me trouve confronté, je pense sans cesse à toi.
Je te quitte, je vais rentrer à l’hôtel pour prendre une bonne douche.
Je t’aime. Louis.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 27 mars 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Bonjour ma Lucie,
J’adore ta manière de décrire tes occupations, j’ai vraiment l’impression de partager ton quotidien. Je t’imagine, dépoussiérant les meubles que vous voulez garder puis, les astiquant avec de la cire pour les faire briller. Je compte sur toi pour t’approprier un maximum d’ustensiles qui te serviront à cuisiner des petits plats. Tu sais à quel point je suis gourmand ! Je prends ici le goût de cuisines très variées. Je me régale dans le quartier de Ban Anou de plats indiens extrêmement épicés. Il y a des restaurants de cuisines vietnamiennes ou l’on mange des fondues. J’adore le Phô une soupe à base de bouillon de bœuf, ou encore le Bobun un grand bol de pâtes de riz avec des morceaux de porc grillé, des cacahuètes, du soja et la coriandre fraîche. Dans des marchés en plein air, ils grillent des poissons. C’est délicieux.
Si je compare nos lettres, j’ai peur de n’écrire que des bêtises, que des choses qui n’apportent aucune réponse à tes questions. Certainement, que cela te déçoit et t’irrite. N’oublie pas que nous avons besoin d’être unis, plus que jamais, pour essayer d’aplanir les difficultés. Pardonne ma brusquerie et mon impatience. Notre plus grande force est que nous sommes tous les deux et je suis bien maladroit de ne pas te le faire sentir, comme je le devrais.
Puissions-nous ne pas en souffrir trop longtemps car nous savons maintenant ce que représente une absence, l’absence d’une voix, l’absence d’un rire, d’un souffle.
À Vientiane, il ne se passe par grand-chose de nouveau. Dans mon travail, les projets restent à l’état d’ébauche, il y a toujours de nombreuses autorisations à obtenir. Tout est très lent.
Depuis un moment, j’avais décidé de faire un voyage à Saïgon avec mon ami Pan qui a ses entrées un peu partout. Je pense partir la semaine prochaine pour un séjour de dix jours. Je te raconterai.
En attendant, prends soin de toi. Louis.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 23 mars 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon Louis chéri,
J’ai tant de choses à te raconter dans cette période troublée de ma vie. Maman et moi, pleurons beaucoup car nous passons tous nos weekends dans le pavillon de ma grand-mère.
Je vois mémé Rita partout. Je la vois, démêlant ses cheveux (cent coups de brosse pour les garder brillants), roulant la pâte pour les gnocchis, me servant un doigt de Porto (comme elle disait), ou encore me demandant de lui raconter des films etc…
Des déménageurs viennent emporter les meubles que nous garderons et entreposerons dans la maison de campagne. Le travail le plus dur consiste à vider les placards remplis de choses inutiles que nous jetons. Les personnes comme mémé, ayant vécu les deux guerres, ont toujours eu peur de manquer de tout. Il y a dans cette maison, trois services de vaisselle en porcelaine complètement démodés, des flûtes en cristal si fragiles que je n’oserai jamais les utiliser. Les passoires, les rappes, les écumoires enfin, tous les ustensiles de cuisine sont bosselés, tordus et les cocottes en fonte très lourdes. Je ne te parle pas de la quantité de linge de maison qu’elle accumulait. J’ai trouvé aussi des paquets d’élastiques enfilés sur des bouts de bois et des monceaux de sacs en plastique bien pliés qu’elle n’utilisait jamais pour ses courses. Cela m‘a portée à rire, malgré mon chagrin. Je garderai peut-être deux petits tableaux de natures mortes peintes avec de jolies couleurs.
Pour toi, le temps ne passe pas, alors que moi, je cours après le temps, je manque d’heures libres pour accomplir ce travail qui consiste à dire au revoir à quelqu’un que l’on a aimé. Faire tout trop vite, c’est vraiment la maladie du siècle (quel joli lieu commun !).
Quand nous serons ensemble, on essayera de ne pas se laisser « bouffer » par des occupations ménagères qui nous séparerons.
Je ne sais pas pourquoi, mais soudain, je pense au léger baiser que tu m’as donné sur le quai de la gare à Orléans. En te quittant dans le train de retour, je lisais Les fleurs bleues de Queneau et je suis tombée sur la phrase de Cidrolin : « encore un de foutu » il parle d’un mauvais repas mais pour moi, cette phrase a sonné comme une évidence. C’était « encore un de foutu » de petit copain. Je me disais : Louis n’est pas attiré par moi. Que j’étais bête ! C’était exactement le contraire, au lieu d’une fin, ce léger baiser signait le commencement de notre amour.
Je t’embrasse. Lucie.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 19 mars 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Mon petit cœur,
En lisant et relisant ta lettre, je suis resté sous le choc. Je suis consterné par l’événement tellement triste qui est survenu. Je t’imagine en pleurs, je voudrais te prendre dans mes bras, te bercer et te consoler.
En ce dimanche matin, je ne suis pas parti à la chasse, j’ai bien compris que cela te déplaisait. De passer du temps à l’appartement me permet de mieux me concentrer sur nous.
Je suis seul, un copain voulait m’entraîner pour une virée dans ces boîtes de nuit vulgaires. Je lui ai dit que je n’y trouvais aucun plaisir étant très amoureux de toi. Ta lettre m’a donné envie de pleurer et de tout envoyer au diable. J’ai envie de faire une bêtise qui me fasse expulser du Laos, afin de me retrouver près de toi. Je serais prêt à tout abandonner pour te redonner le sourire.
C’était le destin de ta grand-mère de partir, sa vie a été bien remplie je crois. L’amour que tu lui portais ne s’éteindra pas avec sa mort. Ce qu’elle t’a dévoilé doit forcément te bouleverser et je comprends que tu aies eu besoin d’un confident mais tu aurais pu me livrer ta détresse dans l’une de tes lettres. Cela me fâche que tu aies choisi une autre personne. Je suis loin mais je suis là.
Je trouve injuste que, dans une autre partie de ta lettre, tu me reproches de ne pas parler de ma famille. Non, je n’ai pas eu de grands-parents qui m’auraient gâté, ils habitaient trop loin. Je crois t’avoir confié des détails sur mon désarroi, lors de mes quinze ans, quand mes parents ont divorcé. Je t’ai parlé de ma jeunesse solitaire d’enfant unique. Je t’ai aussi décrit les vacances joyeuses passées à la campagne chez mon oncle, ma tante et mes cousins du côté de mon père.
Pendant le court weekend ensemble à Orléans, je n’ai pas trouvé opportun de faire une visite improvisée chez mon père ou chez ma mère. J’ai peut-être eu tort, mais bien sûr que tu connaîtras mes parents, je n’ai pas l’intention de te les cacher. J’ai écrit à maman la merveilleuse relation que nous entretenons, depuis que nous nous connaissons. N’oublie pas que c’est elle qui m’a prêté l’argent pour que je puisse prendre l’avion et venir te rejoindre à Londres. Tu verras ma mère est une personne généreuse et attachante.
Je trouve que tu te poses trop de questions sur ton origine. Entre nous, je ne vois pas comment cela pourrait changer quoi que ce soit à notre façon de nous aimer.
J’ai côtoyé beaucoup d’étudiants juifs à Supélec qui sont devenus de grands amis. Je me rappelle avoir lu « Les juifs » de Roger Peyrefitte pour me renseigner sur un sujet auquel nous sommes tous sensibles. J’ai trouvé ce bouquin touffu, pénible à lire. On ne voit pas très bien où l’auteur veut en venir. À force de vouloir combattre rationnellement l’antisémitisme, il semble prendre plaisir à dresser l’inventaire de tous les slogans et préjugés antisémites. Ce que cet auteur prend pour de l’habileté se retourne contre lui finalement et beaucoup d’antisémites trouveront là de quoi étoffer leur jugement.
Je me languis tellement de toi Lucie, je comprends bien sûr que ce n’est pas le moment de te redire que je t’attends. Mais ne tarde pas trop, ce voyage te ferait un bien fou, tu guérirais plus facilement ta peine ici et dans mes bras.
Louis
Photo Michel Rosse

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Paris, le 15 mars 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon Louis chéri,
Ne m’en veux pas de mon silence. Oui, il s’est passé quelque chose de grave dans ma vie, j’éprouve un énorme chagrin. Le 10 mars, ma chère mémé Rita est morte.
Comment te dire mon désarroi. Mémé Rita n’était pas malade, elle avait juste le cœur fragile et le médicament que lui avait prescrit un cardiologue la fatiguait beaucoup. Quand je lui ai annoncé que je partais au Laos, elle m’a dit en pleurant que je ne la reverrais plus. Je ne l’ai pas crue, je lui ai crié, « ne dis pas de bêtises Mémé ! Tu n'es pas malade ! » Mais elle a répliqué.
- Je sais que ma fin viendra avant ton retour, je partirai tranquille, ne t’en fais pas.
Malheureusement, tu l’as très peu connue. Je l’ai aimée comme on aime une grand-mère qui vous gâte et à qui l’on confie des choses que l’on ne dit pas à ses parents.
Ayant perdu Nils son mari vingt ans plus tôt, mémé Rita vivait seule. Tu es venu avec moi, lui rendre visite. À 80 ans, elle soignait les roses de son jardin, ramassait ses pommes à l’automne et cueillait ses cerises chaque printemps. Je passais souvent la voir dans son petit pavillon de Puteaux.
Mémé Rita était d’origine italienne En bonne italienne, elle avait de nombreuses croyances dont celles de prévoir l’avenir. Ses superstitions étaient tenaces. Gare à toi, si tu ouvrais ton parapluie dans la maison, des chaussures sur une table faisaient forcément partir quelqu’un, le pain posé à l’envers portait malheur mais en jetant trois fois du sel derrière ton épaule tu conjurais le sort etc… J’adorais qu’elle me raconte les épisodes terrifiants de son enfance misérable en Italie, ses fugues puis son départ définitif de Rimini à 18 ans. Débarquée à Marseille, elle eut le choix entre un paquebot en partance pour l’Argentine ou un train pour Paris. Beaucoup d’italiens émigraient à Buenos Aires. Ma grand-mère, craignant d’être malade au cours de la longue traversée à bord du bateau, choisit Paris. Elle trouva du travail dans un atelier de couture. Après son mariage avec mon grand-père d’origine suédoise, elle apprit à travailler la fourrure avec lui. Ils ont été heureux jusqu’à ce que mon grand-père Nils s’engage volontairement à la guerre. Blessé, il fut rapatrié du front en 1917. Ayant reçu des éclats d’obus dans la tête, il ne retrouva jamais la vue. Il avait voulu remercier la France de lui avoir permis de s’élever socialement et de créer sa propre maison de fourrure Place de la Madeleine. Elle ne lui pardonna jamais de s’être engagé alors qu’il n’avait pas la nationalité française et n’avait aucune obligation à combattre pour la France.
Depuis quinze jours, j’avais pris l’habitude de passer voir mémé en sortant du boulot, Puteaux n’est pas loin de Neuilly sur Seine. Mais je ne m’attendais sûrement pas à la confidence qu’elle me fit.
Mémé Rita m’annonça un soir que ma mère n’était pas la fille de mon grand-père suédois mais d’un autre homme. J’ai pensé que ma grand-mère me contait l’une de ses histoires inventées sortie de la mythologie familiale élaborée par elle. Comme elle n’allait pas bien, je me suis dite qu’elle divaguait et je n’ai pas voulu la questionner. Il a fallu entendre le notaire nous lire le testament de ma grand-mère pour croire à cette révélation. Dans cette lettre, elle confessait avoir eu une relation extra conjugale en 1920 avec un certain monsieur Nathan Brodsky. Cet homme ayant été déporté mourut à Auschwitz. Ma grand-mère n’a eu aucun moyen de savoir si c’était lui ou Nils le père de maman.
Tu peux imaginer dans quel état cette révélation a plongé maman, elle est bouleversée, sonnée. Elle ne quitte plus sa chambre depuis l’enterrement. Je parle beaucoup avec elle, je lui répète que ce n’est pas si important que son père génétique ne l’ait pas élevée. L’homme qui l’a aimée, éduquée, celui qui a compté pour elle représente son vrai père et non pas celui qu’elle n'a jamais connu. Maman aurait préféré que ma grand-mère lui fasse cette confidence plus tôt, à sa majorité par exemple.
Personnellement, je ne m’étonnerais pas d’avoir un ascendant juif. Brune comme je suis, avec mes yeux en amande, mes pommettes hautes, on m’a déjà dit que mon physique, ressemblait au type de jeunes Ashkénazes.
Je me suis confiée à mon ami Florian Syldenberg. Dans sa famille poursuivie par les nazis, il y a eu tellement de douleurs, de secrets, de drames, de séparations qu’il ne pouvait qu’être attentif à mon histoire. Il a été rassurant, le cas de ma grand-mère n’était pas rare dans une époque de grande déstabilisation comme cette période de la guerre de 1914.
Cet après-midi mon esprit voyage ailleurs, j’en suis désolée mon chéri. Mon esprit vole dans le passé car je suis en train de relire et de classer les lettres de poilus du grand-père suédois écrites à ma grand-mère. Nos lettres me paraissent presque impudiques tant leur époque n’était pas propice aux déclarations d’amour. Mon grand-père ne parle pas des horreurs qu’il est en train de vivre dans les tranchées. Il rend compte du plaisir qu’il prend à gober un œuf qu’il a volé, ou de la douceur d’une capote récupérée qui lui tient chaud. Il parle de sa prochaine permission, il est fier du courage de sa petite Rita chérie. Il était brancardier sur le front, il a pris des éclats d’obus à la tête dans la bataille du Chemin des dames en 1917.
Louis, j’espère que tu me comprends, il y a bien eu dans ta jeunesse un grand-père ou une grand-mère qui a dû compter pour toi. Tu ne parles jamais de ta famille et quand nous étions à Orléans, tu ne m’as même pas présentée à ton père.
Mon pauvre chéri, j’ai l’intention d’aider maman à régler les problèmes d’héritage de ma grand-mère. Nous allons déménager le pavillon de Puteaux que maman veut mettre en vente. Je dois faire une visite avec un agent immobilier dans les semaines qui viennent. Je suis désolée mais tout cela risque de retarder ma venue au Laos.
Ta Lucie qui souffre.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 12 mars 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Lucie jolie,
Pas de nouvelles au courrier ! Les avions pour la métropole partent et reviennent chaque jour. Je ne reçois aucune lettre de toi. Cela me met de très mauvaise humeur, comme un drogué, j’ai besoin de ma ration hebdomadaire de lettres. Je tourne comme un ours en cage à examiner les problèmes que me posent cette absence de courrier. Que se passe-t-il ? Ma bonne étoile m’a-t-elle abandonné ? As-tu décidé de ne plus m’écrire ?
Il s’est forcément passé quelque chose de grave dans ta vie pour que tu me laisses sans nouvelles depuis 10 jours. Je ne comprends rien à ce silence. Je me suis renseigné, il n’y a aucune grève de la poste. Es-tu malade ? As-tu des ennuis ? Un gros souci ? Mon petit cœur, c’est à moi que tu dois te confier et à personne d’autre. Tes lettres ont toujours été d’une très grande sincérité, elles sont ma joie. Tu n’imagines pas le calvaire pour moi d’être éloigné de toi dans une vie qui ne ressemble en rien à ce que j’ai vécu auparavant. Comment veux-tu que je supporte ce silence ? Sans le courrier nos vies séparées ne se nourrissent plus de l’espoir de se retrouver. Écris-moi, je t’en supplie.
TON LOUIS QUI T’AIME D’UN AMOUR SI PROFOND.
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 5 mars 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Mon inquiète Lucie,
Tu peux dire à ton père que le calme règne de nouveau à Vientiane. Il y a bien eu cet incident que l’Agence France Presse a monté en épingle. Le général d’aviation Thao Ma dans une manœuvre d‘intimidation contre le gouvernement a fait survoler la ville à basse altitude par quelques avions militaires. Il a aussi donné l’ordre de déployer des engins blindés légers dans deux ou trois sites clés de la capitale. Cette manœuvre n’a duré qu’une journée. Les choses sont rentrées dans l’ordre lorsque que Thao Ma a constaté qu’aucun officier ne suivait sa démarche. C’était impressionnant d’entendre les avions et de rencontrer les engins blindés dans la ville mais, à aucun moment, nous n’avons ressenti de danger dans cette situation. Je ne sais pas ce que les journaux ont raconté, il n’y avait pourtant pas grand-chose à dire de cet événement.
En ce qui concerne ta demande en mariage, elle me pose de nombreuses questions. Certaines choses me tracassent.
Tu devras te soumettre à une enquête policière, c’est la règle quand on épouse un militaire.
Nous serons mariés par l’Ambassade, mais je n’ai aucune idée du contrat de mariage qu’il faudra contracter. Cependant, je peux me renseigner.
Pour ce qui concerne un mariage religieux, je n’ai pas pu en parler à ton père puisque je ne l’ai pas rencontré mais je dois t’avouer que je ne suis pas baptisé.
Autre détail : je ne vois pas en quoi tes parents seraient rassurés si on se mariait au Laos.
J’ai un a priori défavorable sur l’institution du mariage qui lie deux personnes par une convention sociale arbitraire qui n’empêche pas les couples de se séparer comme l’ont fait mes parents. Je dois t’avouer qu’à quinze ans, j’ai fait une sorte de dépression quand mes parents ont divorcé. Ils m’avaient laissé le choix de vivre avec l’un ou l’autre, j’étais coupé en deux, c’était horrible. J’ai choisi d’habiter chez ma mère en regrettant de laisser mon père vivre seul.
Je préfère que nous restions sur ta proposition de venir me rejoindre après ton anniversaire, dès tes vingt et un ans le 28 avril. Nous ne sommes plus à un mois près.
Je ne me lasse pas de regarder nos photos de Londres. Elles sont merveilleuses. Je me rappelle cette jeune anglaise à qui j’avais confié mon Leica M3, elle ne me paraissait pas du tout douée pour la photographie. Elle s’en est particulièrement bien tirée. Que tu es belle dans cette lumière froide portant ton manteau vert au col de fourrure.
Je t’adore. Louis.
Photo Michel Rosse

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Paris, le 2 mars1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Louis mon sauveur,
Cette nuit, c’est affreux. Je me suis réveillée affolée vers trois heures du matin ayant eu un cauchemar effrayant. Je ne sais pas ce que tu as fait samedi soir pour que, dans mon rêve, je passe une aussi horrible soirée en ta compagnie. Les images du rêve étaient très nettes et en couleur. Nous étions chez des amis, je parlais avec eux, ils me sollicitaient, je leur répondais en riant. Je m’amusais beaucoup. Toi tu ne disais rien, tu restais dans un coin de la pièce sur un fauteuil isolé, alors que nous étions tous installés sur deux canapés face à face devant une table basse de marbre. À un moment, je me suis levée pour te parler, je t’ai demandé si tu voulais que l’on rentre. Tu ne m’as pas répondu alors, je me suis mise à pleurer, à pleurer à chaudes larmes devant tous mes amis. Tu es sorti, je t’ai suivi, tu as dit : « Moi j’ai d’autres amis à retrouver. » Et tu m’as abandonnée seule en pleine campagne.
J’étais si perdue, si abandonnée que ce matin je te demande en mariage. Si nous demeurons presque un an au Laos, ne serait-ce pas une bonne idée de nous marier là-bas ?
En Angleterre tu te rappelles que l’idée de mariage nous était venue. On s’était mis à penser que ce serait habile pour convaincre papa de tes bonnes et honnêtes intentions.
Je ne tiens absolument pas à me marier d’une manière conventionnelle. Un mariage parisien comme celui de Martine me ferait horreur. Ses parents organisent une réception où ils invitent une centaine de membres de la famille, à laquelle, ils ajoutent une cinquantaine d’amis. Cela devient une fête onéreuse et les mariés n’ont pas leur mot à dire. Je déteste ces cérémonies, ces mondanités me paraissent absurdes.
Il y a aussi le problème de la religion. Un mariage à l’église m’effraie. Mon père qui me dit qu’il lui importe de me conduire à l’église alors que je ne l’ai jamais vu prier, ni se rendre à la messe, son hypocrisie me dépasse !
Lucas aussi me fatigue. L’autre jour, il a eu le culot de m’apostropher d’une manière vraiment vulgaire.
- T’as pensé Lucie que tu pourrais revenir du Laos avec un polichinelle dans le tiroir !
C’est vrai que je pourrais très bien tomber enceinte. Jusqu’à présent, nous avons eu beaucoup de chance !
J’ai envie d’annoncer à ma famille.
- Puisque vous ne cédez pas, je me marie toute seule au Laos !
Ce serait une forme de chantage et ils me laisseraient peut-être partir. Quant à tes parents, je ne sais comment ils réagiraient puisque je n’ai rencontré ta mère qu’une seule fois. Je te demande de réfléchir à ce nouveau projet.
Je ne sais pas si je suis plus fragile mais ma vie deviendrait tellement plus simple si, rentrée de mon travail, je ne tombais pas dans cette ambiance familiale horrible et pénible. Ils vont réussir à ce que je finisse par douter de notre avenir.
Les réactions de mon père me font beaucoup de mal. Il s’acharne à m’apporter chaque jour les plus mauvaises nouvelles sur la guerre au Vietnam et sur l’extension de cette guerre. Je déteste papa, je ne sais pas jusqu’à quel point il me ment. Il a été jusqu’à me raconter que les postes de coopération seraient supprimés d’ici peu. Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’une rumeur pour l’instant. Que de tracasseries !
Qu’en penses-tu ? Cela est-il réellement inquiétant ? Les journaux français grossissent-ils les choses ? Les articles dans le Nouvel Observateur sont terribles. Réponds-moi vite à ce sujet.
Je serais si heureuse que tu viennes me chercher, mais je crois cela totalement illusoire !
Des milliers de baisers. Ta Lucie qui t’aime.
PS J’ai honte, je t’envoie seulement aujourd’hui les photos d’Angleterre prises dans Kensington Garden. En fait, je voulais les garder !
Photo Michel Rosse

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Vientiane, le 1 mars1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Ma Lucie,
Je suis désolé de t’avoir choquée en te racontant la chasse au tigre. Je dois te dire que pour les villageois isolés dans des bourgades proches des forêts, ces animaux représentent un vrai danger. Ils descendent la nuit et tuent des enfants.
À part cela, je suis bien content des nouvelles que tu me donnes. Tu t’es intégrée rapidement à l’équipe de travail du Cabinet. Je vois que ton patron t’apprécie, mais n’oublie surtout pas que tu ne travailles que pour un temps car c’est auprès de moi que ta vie doit se prolonger. Je vais te préparer une belle maison. Un nid douillet.
Le jour de mon départ de New Beckenham, le mouchoir que j’avais utilisé pour essuyer tes larmes était toujours resté dans ma poche. Malheureusement, la femme de ménage l’a lavé comme s’il fallait le rendre plus propre !
Il est ici 17 heures 30. Le courrier sera bientôt là, mais si tu as eu trop de travail il n’y aura sans doute pas de courrier.
Ici, il fait chaud et sec. Le premier ministre de Thaïlande nous fait une visite officielle à Vientiane pour cinq jours. Ils ont pavoisé la ville, c’est très joli. Nous avons dix jours de vacances à partir de la semaine prochaine. Je vais profiter de ces vacances pour te faire des photos de la ville que je t’enverrai, tu feras ainsi connaissance avec Vientiane.
Si ton départ a lieu en avril, à partir du 6 avril c’est Pimay ou Nouvel An Lao. Tu participeras à cette magnifique fête, bien que la tradition consiste à se faire arroser et que l’on doive sortir dans la rue en portant un seau d’eau. Mais comme le 28 avril, tu auras 21 ans, tu préféreras peut-être attendre d’être majeure. Nous n’en sommes pas à deux semaines près pour nous retrouver.
Il faut que tu me dises comment tu désires voyager. Tu pourrais prendre l’avion un vendredi et arriver un samedi. Je pense venir te chercher à Bangkok et nous ferons le voyage de retour à Vientiane ensemble. Si tu préfères, on pourrait profiter de l’occasion pour visiter Bangkok en dormant à l’hôtel pour quelques jours. Autre possibilité : on loue un bungalow sur la plage pas très loin de Bangkok, à Pataya, et on y passe une semaine. Peut-être voudras-tu attendre trois heures de transit à Bangkok, venir directement t’installer à Vientiane sans passer une semaine en Thaïlande ? Le voyage est fatigant, tu auras sûrement hâte de défaire tes valises. Je te laisse le choix mais n’hésite surtout pas à me poser toutes les questions qui te passent par la tête.
J’ai tellement rêvé, je rêve tellement tout le temps de cette journée, si bien qu’en t’écrivant cette lettre, j’ai l’impression que tu seras là demain.
As-tu lu le Nouvel Observateur de la semaine du 23 février au 1er mars ? Page 4, dans l’article intitulé « Viet-Nam quatre raisons pour De Gaulle », il y a un passage qui confirme que les Américains ne viendront pas au Laos. J’ai confiance, la guerre ne nous concerne ni l’un, ni l’autre. Fais lire cet article à ton père.
JE T’AIME. Louis.
Photo Michel Rosse
