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ROSSE Marie-Christine

   Marie-Christine ROSSE a grandi à Neuilly-sur-Seine, entre un frère et une sœur. Son père était journaliste et sa mère artiste peintre. Diplômée en psychologie du travail et graphologue, elle s’est spécialisée dans le recrutement d'entreprise. Son métier consistait à faire passer des entretiens et, à l’aide d’analyses graphologiques, à sélectionner le meilleur candidat pour chaque poste. Par nécessité intérieure, elle est passée de l'observation de l'écrit à sa propre création littéraire. Elle invente des histoires de couples, elle noue des drames sournois au sein des familles, elle travaille sur la lourdeur du quotidien. Ses textes parlent de la recherche d'un lieu où fuir, d'une difficulté à grandir, du souhait de se détacher, de se distancer de liens trop affectifs. Il y a souvent une sorte d'élan et de retenue dans ce qu’elle écrit, ses personnages vont à la rencontre des autres, mais ils se brûlent les ailes, se renferment, ils sont empêchés d'agir devant la difficulté de dépasser les obstacles. Lire, écrire, réécrire, une activité qui donne du sens à sa vie.

   Livres publiés : « Le temps du secret » l’Harmattan 2004, « L’Umbral » Publibook 2011, « Des chemins qui bifurquent » l’Harmattan 2018, « Tu sais ce que je voudrais savoir » Le Lys bleu 2019. À paraître : « Elles deux » Le lys bleu.

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 90/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 10 juin 2026 16:09
Episode 90/103

 

Paris, le 12 mai 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Louis,

   Dans le début de ta dernière lettre, je ne comprends pas le ton de reproche que tu emploies. J’y décèle la volonté d’affirmer que tu es ainsi fait et que tu ne peux rien y changer.

   Cela tombe très mal car en ce moment je suis à bout. J’en ai marre, marre, marre…

   Voyage, grand voyage, partir, tout tourne dans ma tête. Je deviens folle, je t’en supplie, aide-moi, fais quelque chose, ne me laisse pas me débattre toute seule à écouter en boucle les chansons de Barbara.

« Voilà combien de jours, voilà combien de nuits,

 Voilà combien de temps que tu es reparti. 

Dis, quand reviendras-tu ? »

   Autour de moi, on ne parle que de dangers, de bombardements, de retour impossible. La guerre, la guerre, la guerre ! Ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche. Tout est si compliqué ! Comment partir sans leur consentement ? Il faut que tu m’aides, après tant d’espoir, on me force à remettre mon projet en question, mes nerfs sont à bout. Si seulement j’avais le moyen d’entendre ta voix au téléphone.

   L O U I S, Louis, Louis, peut-être vas-tu m’apparaître à force de répéter ton prénom. Je tente de rassembler les différents flashs d’images qui parfois me permettent de te revoir dans telle ou telle position, mais non tu n’es plus qu’un puzzle. J’aurais tant voulu partager cette expérience avec toi, là-bas, je te demande pardon. Je ne voudrais pas que tu gâches ton séjour à cause de moi, mais j’ai tant de peine, je ne m’en sors pas toute seule, je suis malheureuse, Louis je t’en supplie viens me chercher. 

« Le jour où tu viendras ne prends pas tes bagages

Que m’importe à près tout ce qu’il aurait dedans

Je te reconnaitrais à lire ton visage

Il y a tant et tant de temps que je t’attends. »

   Viens, mon Loulou chéri, nous repartirons ensemble.

   Ta Lucie.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 89/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 07 juin 2026 15:51
Episode 89/103

 

Vientiane, le 7 mai 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Ma curieuse Lucie,    

   Tu dis que tu ne connais pas mes goûts, franchement cela m’énerve. Je croyais que tu avais admis nos différences de comportements. Tu es comme tu es, je suis comme je suis. Il est très difficile de se mettre dans la peau de l’autre.

   Je n’ai pas baigné dans la culture parisienne dont tu as profité. Je suis un provincial. À Paris, lors de mes années d’étudiant à Supelec, je n’ai pas trouvé comme toi le temps de me cultiver en me distrayant. Je ne sais pas communiquer comme tu le fais sur ce que j’aime ou n’aime pas. Cette pudeur me vient de l’enfance et de mon éducation. Dans ma famille, on ne se parlait pas beaucoup, la parole n’était pas libre. Il fallait avant tout ne jamais se plaindre et les sentiments ne s’exprimaient pas. Je n’ai jamais entendu mes parents me dire qu’ils m’aimaient. Je n’en ai pas souffert, cela ne se faisait pas, c’est tout.

   Quant à mes fréquentations, je te ferai connaître Jean mon grand ami, on a suivi les mêmes études, il vient d’Orléans comme moi. À cause d’une mauvaise vue, sa myopie l’a dispensé du CSNE service militaire qu’il avait choisi en même temps que moi.

   Tu me demandes de te parler des relations que j’entretiens avec Les laotiens. Que te dire ? Ils sont souriants, agréables, serviables, je me suis fait naturellement des amis. Les jeunes laotiennes sont très belles, j’adore quand elles portent le costume traditionnel, leurs jupes longues, leurs corsages brodés de couleurs vives. Toutes ont des yeux bridés sans excès, des nez épatés minuscules et une peau ambrée. Elles roulent serrés leurs cheveux en un petit chignon placé sur le haut droit de leur crâne. Quand elles défont ce chignon, cela fait comme un rideau de filets de soies brillantes, d’un noir de corbeau, qui tombe sur leurs épaules. Les jeunes femmes laotiennes se couvrent de larges chapeaux, mettent des gants pour rouler dans les rues sur des cyclomoteurs pétaradants. Elles ne veulent surtout pas prendre le soleil et que leur peau fonce encore plus. On risquerait alors de les prendre pour des femmes de la campagne travaillant dans les rizières.

   Je dois te dire que j’ai énormément de succès auprès de ces jeunes filles. Il y a surtout l’une d’elle Dao Vonh, qui ne me quitte pas des yeux dans toutes les soirées où nous nous rencontrons.

   S’il te plaît Lucie, cesse de t’angoisser et de te poser mille questions. Reprends-toi, viens me retrouver, tu verras comme nous serons heureux.

   Je t’embrasse. Louis.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 88/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 03 juin 2026 09:58
Episode 88/103

 

Paris, le 3 mai 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

Louis,

   Je suis désespérée, abattue, fatiguée, j’en perds mon équilibre. La joie et le plaisir que je te décris dans mes lettres sont factices. Si tu fais l’effort de me lire entre les lignes au milieu d’une phrase, par un mot, par une nuance, tu dois pouvoir entendre mes appels au secours.

   Pourquoi t’acharner à me reprocher de ne pas avoir réussi à faire coïncider ma date d’arrivée avec celle de mon anniversaire ? Tu es donc incapable de te mettre à ma place ! N’éprouves-tu aucune empathie ? C’est facile pour toi de te préparer à m’accueillir avec gaieté, tu n’as rien à perdre, rien à laisser derrière toi, rien ne risque de te brouiller avec ta famille.

   Je suis harcelée chaque jour, je subis une pression terrible de mon père à propos de la guerre. Ma mère, influencée par ses copines, tente de me convaincre que vivre avec un homme sans être marié n’est pas correct. Quant à Lucas, il est persuadé que tu ne penses qu’à me faire venir pour avoir une jolie fille à son bras et dans son lit. J’ai peur, qu’à mon retour, les membres de ma famille ne veuillent plus jamais entendre parler de moi. En dehors de Martine, qui reste ma seule confidente, personne ne me comprend.

   Par-dessus tout, maman qui n’a plus aucun ressort, ne peut finir de vider le pavillon de Puteaux toute seule. J’ai tout le temps mauvaise conscience car je ne l’aide pas assez.

   À propos de ma grand-mère, j’ai retrouvé des cartes postales du temps de ses fiançailles, des photos surannées des années 1910, où l’on voit un couple qui pose. Le jeune homme tend un bouquet de roses aux couleurs vives, la jeune filles, timide, rougissante, vêtue d’une robe de dentelles aux couleurs sépia, se tient de côté. Mon grand-père faisait la cour à ma grand-mère, de cette façon. Au dos de la carte postale, je lis :

Chère Mademoiselle Rita,

Pourriez-vous vous rendre à la Guinguette de Robinson au Plessis Robinson samedi 30 octobre à partir de 18 heures.

Je vous y attendrai.

                                               Avec tout mon respect.

                                               Nils

   À propos de couple, Martine, après sa lune de miel passée aux Baléares, vit le parfait amour dans sa jolie maison sur la colline de Meudon.

   Et nous, n’as-tu pas peur qu’en nous retrouvant nous soyons comme deux étrangers après tout ce temps ? L’un face à l’autre, nous allons devoir nous réapprivoiser. Dis, tu n’iras pas trop vite, tu me laisseras le temps de te reconnaître ? J’ai tout oublié de l’abandon, je me suis refermée comme un coquillage. Je m’inquiète aussi des sensations que tu éprouveras en me revoyant. Dans tes rêves, ne m’as-tu pas idéalisée et créé une Lucie un peu trop belle, un peu trop parfaite ? Tu vas me dire que j’ai trop d’imagination.

   Louis, parfois je pense que l’on est allé un peu vite pour s’apprécier et s’aimer. Découvrir nos corps, prendre du plaisir dans un lit ne nous a peut-être pas laissé assez de temps pour nous poser d’autres questions que celles de nous accorder physiquement. Je crains de ne pas t’avoir assez éclairé sur ce que j’aime vraiment, sur ce qui nourrit ma joie, ou sur ce qui me blesse.

   Je ne peux m’empêcher de m’avouer que je ne connais pas tes goûts. Quand nous étions à Paris, tu ne me parlais jamais du dernier film que tu avais vu au cinéma, de ce que tu lisais, de la musique que tu écoutais et maintenant que tu es loin, tu ne me dis rien des amis que tu côtoies.

   Il y a trop de si dans ma vie : Si tu n’étais pas parti, si nous nous étions mariés avant ton départ, si tu avais payé mon billet et que je n’aie pas eu à travailler, si mes parents s’étaient mis d’accord pour me laisser partir, si ma mémé Rita n’était pas morte…

   J’essaye de me montrer la plus sincère possible, je sais que je vais te faire de la peine en te disant tout cela et que tu vas trouver toutes ces questions inutiles. Pour moi, tout est beaucoup plus compliqué que tu le crois. Je voudrais ne pas tout casser, garder l’estime de ma famille pour venir te retrouver dans les meilleures conditions possibles.

   Je t’embrasse, Louis chéri.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 87/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 31 mai 2026 09:42
Episode 87/103

 

Vientiane, le 28 avril 1966
 
Louis Hérault
Vientiane
Lucie Demontel
Paris

   Ma Lucie chérie,

   Que je suis triste que tu ne sois pas à mes côtés pour fêter ton anniversaire ! J’attendais le 28 avril avec impatience, j’avais vraiment cru que tu quitterais Paris le lendemain de ta majorité. Ce 28 avril représentait pour moi une date symbolique. J’imaginais que tu te déciderais à envoyer tout le monde balader et que, libérée de tes préjugés, prenant ton destin en mains, tu serais venue me rejoindre à cette date.

   Comment ai-je pu échafauder le scénario merveilleux de te tenir dans mes bras le jour de ton anniversaire ? J’ai cru en tes promesses, j’ai cru en tes serments.

   Je te rappelle notre dialogue aux Four Chimneys à Londres dans notre chambre d’hôtel. Je t’avais demandé : « Lucie puisque tu décides de devenir ma femme pour la vie, te sens-tu prête à tout quitter, es-tu sûre de toi ? »

   Et tu avais répondu : « Tant que je n’aurais pas été jusqu’au bout de mon désir de tout partager avec toi, je ne serais pas heureuse ».

   Aujourd’hui, je te souhaite un bon anniversaire, tu as vingt et un ans et tu vas prendre le chemin que tu as choisi.

  Cependant, je dois t’avouer que dans tes dernières lettres, je ne te reconnais pas. Dans ce que tu écris, tu me fais découvrir une jeune fille gâtée, entourée, protégée par sa famille qui s’installe, un peu plus chaque jour, dans une routine de travail qui lui semble satisfaisante. Cette jeune fille me paraît différente de la Lucie que je tenais dans mes bras, il y a six mois.

   Pour mon malheur, la personne que tu es aujourd’hui semble se laisser charmer par un garçon qui lui offre des places de théâtre.

   Ta dernière lettre, me fait douter, es-tu en train de changer ? Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Réponds-moi vite, je t’en supplie.

   Ton Louis.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 86/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 27 mai 2026 17:18
Episode 86/103

 

Paris, le 24 avril 1966
Lucie Demontel
Paris
 
Louis Hérault
Vientiane

   Louis Chéri,

  Je suis vraiment désolée de mon erreur. Florian m’a avoué qu’il avait choisi ces fleurs de Lotus pour me donner envie de partir découvrir le Laos. Heureusement qu’il est là pour m’encourager car côté famille, c’est toujours la même chose. J’ai entendu ma mère dire à mon père qu’elle partirait bien avec moi à Vientiane. Ainsi, elle s’assurerait de me voir bien installée et jugerait du calme régnant dans la ville et s’assurerait que je puisse supporter ce climat très éprouvant pour moi. Non j’arrête, je ne veux plus te parler d’eux.

   Je t’écris du Cabinet qui n’a jamais été aussi silencieux. Le calme règne, je suis seule avec beaucoup de responsabilités.

   J’ai des tas de recommandations quand je tiens le Cabinet seule. J’ai appris à connaître les clients qu’il faut soigner tout particulièrement au téléphone et la liste des rendez-vous de chaque collaborateur. Monsieur Canet invente tous les jours un nouveau cadeau. Il m’a apporté une règle graduée, je ne sais pas à quoi elle me servira ? Mais je trouve cela très gentil. Il a changé mon bureau de place. D’après lui, je n’avais pas assez de lumière, quand il était placé dans le coin. Ma pièce bureau est plutôt une chambre puisqu’il y a un lit et une grande fenêtre ouvrant sur un large balcon. Je laisse toujours ma porte ouverte, je me promène à loisirs dans les différents autres bureaux. Cet après-midi, j’ai un rapport sur différentes assemblées à traiter. J’ai aussi un porte-documents contenant des lettres que je dois taper à la machine à écrire avant de les remettre à Monsieur Canet pour qu’il les signe. Je vais finir très tard ce soir, je pense que les rapports vont me prendre beaucoup de temps. Je ne vais pas très vite, je m'applique, je montre une bonne volonté qui m’étonne moi-même.

   Tout en tapant sur ma machine, je chante à tue-tête, la chanson de Barbara : « Dis, quand reviendras-tu ? Dis au moins le sais-tu ? » J’adore cette chanson, mais elle ne colle pas avec mon histoire. Je me vois comme un marin sur le départ et non pas, une femme qui, attendant son marin, se meurt de chagrin.

   Les Canet sont particulièrement sympathiques et généreux. Chaque fois, qu’ils ont gagné un appel d’offre obtenant ainsi un nouveau client, ils organisent un pot chez eux avec champagne et amuse-gueules. Je me retrouve à boire avec les trois collaborateurs et les quatre stagiaires qui, bien sûr, se moquent de ma jeunesse et m’appellent la petite.   

   Je pense souvent que l’absence est plus difficile à supporter pour toi que pour moi car je suis restée dans mon milieu entourée de la tendresse de ma famille. Proust a dit : « Quand nous n’aimons pas, nous immobilisons. Le modèle chéri, au contraire bouge, on n’en a que des photographies manquées. » 

   Je me dis que tu dois te sentir bien seul. Tu n’as pas comme moi la ressource de faire renaître des souvenirs ? Passer avenue des Ternes, me fait rêver de ta petite chambre. Parfois, je t’imagine, tu viens à ma rencontre devant le café où l’on se retrouvait. Mais peut-être n’as-tu pas besoin de revivre ces moments-là ?

   Je continue à adorer le théâtre. Je suis allée avec Martine voir : « Des journées entières dans les arbres » de Marguerite Duras. J’avais tellement envie d’y aller que j’ai été un peu déçue. Même si Madeleine Renaud qui joue le rôle de la mère est époustouflante. Cette histoire où le fils adoré ayant vécu une adolescence oisive en Asie, au lieu de se réadapter au travail, tombe dans le vice du jeu et la dépendance à l’opium. Cela m’a fait penser à ton désir inquiétant d’expérimenter cette drogue.

   En ce moment je lis « Les fleurs bleues » de Raymond Queneau. Après « Zazie dans le métro » et « Les œuvres complètes de Sally Mara », je trouve des passages succulents. Les cochonneries que l’auteur a écrites sont tellement fines et délicieuses qu’elles me font rire dans le bus, et les gens me regardent bizarrement.

   J’aimerais avoir plus de temps pour lire, mais le soir je suis fatiguée de mes journées éreintantes, je m’endors tout de suite.

   Qu’as-tu en tête en ce moment ? Dis-moi si tes découvertes du pays continuent à t’occuper. Allez, je te quitte. Je te serre sur mon cœur. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 85/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 24 mai 2026 16:31
Episode 85/103

 

Paris, le 20 avril 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie, 

   Les fleurs que tu as reçues ne viennent absolument pas de moi. Je suis fier que tu aies pu penser que c’était moi l’expéditeur. La personne qui t’a envoyé ces fleurs est une personne de bon goût. Je pense, que si tu regardes bien, tu trouveras sûrement le cachet d’un grand fleuriste parisien.

   Quand on est en transit pour plusieurs heures à l’aéroport de Bangkok, on trouve ces bouquets de fleurs de lotus fraîches et aussi de magnifiques bouquets de lotus confectionnés en soies thaïlandaises. Tu auras le temps de faire ton shopping à l’aéroport.

   Pour ce qui est des cultures de lotus, elles existent plutôt au Cambodge et ne sont pas cultivées au Laos. En revanche au Nord du Laos, pousse le pavot à opium, cette plante herbacée donne des champs magnifiques de fleurs comme des coquelicots de différentes couleurs. Si tu le désires, nous ferons ce voyage. Tu sais sûrement que la sève de ces fleurs sert à fabriquer l’opium. Le Laos n’a pas signé l’interdiction de l’exploitation des pavots et n’a pas supprimé l’habitude de fumer de l’opium. À Vientiane, il y a des lieux où l’on peut en fumer, l’expérience me tente. On m’a dit qu’avec une seule pipe d’opium, il se passe aussitôt quelque chose dans notre corps, nos muscles raidis se détendent, nos nerfs s’affalent, on se sent imbibé de bien-être et les bonnes pensées renaissent.

   Tu dois comprendre Lucie que je regarde chaque jour le calendrier. J’ai entouré d’un rond rouge différentes dates pouvant correspondre à celles de ton arrivée.

   J’espère que tu vas trouver un peu de sérénité, je suis très troublé par tout ce que tu vis de douloureux à Paris, mais cela ne m’empêche pas de rêver de nos projets qui sont les choses auxquelles je tiens le plus.

   Je t’aime tellement Lucie, je ne t’en veux pas de ton erreur. Cependant, tu as donné à la personne qui t’a offert ce bouquet des raisons d’espérer de la reconnaissance. On n’offre pas un cadeau de cette qualité à une jeune femme sans attendre un retour. Je te trouve d’une grande naïveté. À mon avis, tu devrais te méfier des hommes qui tournent autour de toi.

   Je n’aime que toi. Louis.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 84/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 20 mai 2026 10:59
Episode 84/103

 

Paris, le 15 avril 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

Louis,

Je te réponds, tout de suite, à propos de Florian. Samedi après-midi, on est allé au théâtre de l’Odéon. On donnait « Le Soulier de satin » de Paul Claudel. Je ne te l’ai pas dit car il serait long de te décrire la richesse de cette épopée qui se passe à l’époque de la Renaissance en Espagne. Rebondissements, guerres, voyages, un mariage forcé, un amour contrarié et la tragédie qui s’en suit. Les deux amoureux Prouhèze et Rodrigue (joué par Sami Frey tellement beau !) ne se retrouveront jamais à cause d’une lettre qui met dix ans à atteindre sa destinataire. Un drame qui ne nous arrivera pas.

Je ne trouve aucun réconfort dans ta dernière lettre. Tu te crois le plus malheureux de la terre parce que je te demande un délai pour venir te rejoindre et tu prends mal ma requête. J’ai besoin d’un temps, d’une pause pour retrouver mon calme après ce deuil familial. Tu me déçois. Je recopie tes termes : « Lucie tu flanches, tu t’embourgeoises, tu t’installes dans un confort moral avec résignation ». Qu’est-ce qui te permet de dire des choses pareilles ? J’ai été tellement choquée que j’ai demandé à Florian de lire ta lettre. Il a tout de suite réagi en m’assurant que tu n’étais sûrement pas aussi furieux que tu le montrais. Il a ajouté que je devais tenir compte du fait que dans le cadre à la fois mondain et superficiel dans lequel tu évoluais, tu ne pouvais que t’ennuyer. Il a beaucoup voyagé, sac à dos en Asie et d’après ce qu’il raconte, même si cela n’a pas été facile, il a toujours rencontré de belles personnes. Toi, tu ne me racontes rien des conversations avec les personnes que tu côtoies, tu ne me décris pas les paysages que tu découvres. Mon amour, j’ai besoin de détails sur ta vie, ne reste pas en pointillé, donne-moi tout de toi. Cesse de me harceler pour connaître la date exacte de ma venue, je ne vois pas pourquoi tu t’obsèdes tant sur cette date.

J’espère que nous n’aurons pas d’autres moments d’incompréhension. Je ne remets pas en cause mon départ, je viendrais, sois-en sûr. Fais-moi donc confiance.

 Je reprends ma lettre où je l’avais laissée. On vient de sonner à ma porte. La concierge est montée pour m’apporter un paquet couvert de papier de soie. En ouvrant cette longue boîte, j’ai découvert deux magnifiques fleurs roses. Il n’y avait pas de signature seulement une légende.

            Fleurs de Lotus : symbole de la Pureté et de l’accomplissement personnel. 

             Merci mon Louis adoré pour ce merveilleux cadeau.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 83/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 17 mai 2026 10:44
Episode 83/103

 

Vientiane, le 12 avril 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Lucie,

   Comment tes parents ont-ils pu interpréter ma lettre de cette façon ? Pourquoi ne m’as-tu pas mieux défendu ?  Tu ne tiens pas ta promesse de leur résister, je suis déçu, je ne reconnais plus ma Lucie, battante, courageuse et déterminée.

   Je dois te dire autre chose aussi. Franchement, j’en ai marre d’entendre parler de ce Florian. Je reprends le déroulé de ta lettre, et le mot qui m’interpelle ce « Après » que tu écris. Tu ne me racontes pas ce que tu as fait : « Après », tu dis : « Après, le reste du samedi a passé très vite ». Très vite ? En compagnie de Florian ou sans Florian ? J’aimerais bien savoir si tu passes tous tes samedis avec lui ? Je suis inquiet car tu n’es pas toujours consciente du charme que tu dégages auprès des hommes. Il y a peut-être en toi une capacité à frôler les limites ou un goût pour le marivaudage ? Dis-moi si je me trompe ?

   Soyons nets Lucie, tu flanches. Toi qui m’écrivais, il y a à peine un mois ta fierté de prendre la décision (qui n’appartient qu’à toi seule) de venir me retrouver, dès ta majorité acquise. Te voilà aujourd’hui, prête à accepter au nom de je ne sais quels principes que l’on décide pour toi. Tu t’embourgeoises Lucie, c’est tout de même bien de nous qu’il s’agit, c’est tout de même à nous de savoir ce que nous voulons faire de nos vies. Et voilà que tu envisages de repousser de deux mois la date de ton arrivée, je te somme de me donner une date, j’en ai besoin pour croire en toi.

   Je comprends que tu aies envie d’accompagner ta mère dans son travail de deuil. Mais ce n’est pas de ta mère qu’il s’agit, c’est de toi et moi. On attend, on se bat pour obtenir ce que l’on désire et tu flanches. Moi, je sais ce que je veux, je veux te voir ici le plus vite possible et le reste ne m’importe pas. Je ne suis pas sûr que tu le saches aussi bien que moi. Ce n’est pas toi que je vais devoir convaincre maintenant ! Je crois que le travail qui t’occupe, les événements douloureux que tu rencontres te font perdre de ta virulence, c’est réussi. Je suis navré de te voir t’installer dans ce confort moral avec autant de résignation.

   Sache, combien il me coûte de t’écrire tout cela. Je sais d’avance que, de toute façon, j’accepterais toujours ce que tu auras décidé de faire.

   Mon amour que j’aime ne te résigne pas. Louis.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 82/103

📖 Revue épistolaire
📅 mercredi, 13 mai 2026 10:24
Episode 82/103

 

Paris, le 6 avril 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Cher Louis,

   Tu ne peux pas savoir ce que j’ai eu à supporter au déjeuner de samedi midi.

   Comme ma famille me questionne toujours sur toi et sur ce qui me pousse à te rejoindre, je leur ai lu à table ta dernière lettre. Celle où tu y décris l’incident à l’aéroport de Saïgon, mais surtout la description des rues, des cafés et de l’ambiance qui règne dans la ville. Et, bien c’était une très mauvaise idée. Quelle erreur ! Mon Dieu ! L’effet sur eux a été totalement inversé. Ils ont été horribles. Mon père n’a retenu de ta lettre que le passage des lingots d’or dans ta valise, sous-entendant que tu étais sûrement complice ! Tu te rends compte qu’il est capable de dire de pareilles choses sur toi ! Même maman qui, pourtant prend d’habitude ma défense, n’a pu s’empêcher d’insinuer que finalement je ne te connaissais que depuis peu de temps et que j’avais peut-être tort d’avoir confiance en toi. Lucas a rajouté sa pression insupportable.

   Je suis montée dans ma chambre et je me suis mise à pleurer. Je ne comprenais rien à leurs réactions. J’avais adoré lire tes lignes. Le ton de tes propos me plaisait, c’était une lettre aux longues phrases, aux descriptions colorées, exactement le charme qui parle à mon cœur.

   Heureusement, Florian m’a téléphoné et il a eu la très bonne idée de proposer de me conduire au Comptoir des îles, une grande boutique du boulevard Saint Germain spécialisée dans les vêtements ultras-légers.

   Dans la boutique, Florian me donnait son avis à chaque essayage. Je me changeai à toute vitesse pour ne pas le faire attendre, il avait été déjà assez sympa de m’indiquer cette adresse. Je le voyais depuis la cabine, il parlait avec la vendeuse et avait l’air de s’amuser. J’ai choisi un short kaki et une chemise, une robe de crépon rouge particulièrement jolie et un pantalon en lin non-moulant resserré à la cheville ce qui le rend bouffant. Après le reste du samedi a passé très vite.

   J’ai réussi à oublier toutes les paroles épouvantables de ma famille. Le soir, je me suis endormie sur mon oreiller encore mouillé de mes larmes.

   Je dois te dire qu’il est trop tôt pour moi de venir te rejoindre dès la fin avril. J’ai pris de tels engagements vis-à-vis de maman, j’ai à l’aider à finir de vider le pavillon de mémé. Sans compter ce qu’il y a dans la cave et qui n’est pas une mince affaire. Je ne peux pas laisser tomber ma famille dans ces moments douloureux. Ils se sont toujours bien occupés de moi et m’ont toujours gâtée.

   Mon chéri, je suis désolée de devoir encore te contrarier mais je viendrais plutôt courant juin.

   Je t’embrasse, mon amour. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017

 

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 81/103

📖 Revue épistolaire
📅 dimanche, 10 mai 2026 18:47
Episode 81/103

 

Saïgon, le 1er avril 1966
Louis Hérault
Saïgon
 
Lucie Demontel
Paris

   Ma Lucie chérie,

   Je suis arrivé à Saïgon à 12h après un drôle d’incident à l’aéroport de Tân Son Nhut. Je faisais ce voyage en compagnie de mon ami Pan et de Som un fonctionnaire, ils sont tous les deux laotiens. À peine avions nous récupéré nos bagages que deux douaniers nous approchèrent et nous demandèrent de les suivre. Sans inquiétude, nous suivons ces messieurs qui nous font entrer dans une petite salle fermée. Ils nous prient aussitôt, de décrire le contenu de nos valises. On s’exécute en énonçant nos listes : objets de toilettes, linges de rechange, lecture. Nous sommes invités à ouvrir nos valises.

   La fouille commence et, à notre stupeur, six lingots sont extraits des trois valises. Ils nous interrogent sur leur provenance. Ils gesticulent nerveusement, exaspérés, coléreux et bien sûr je ne comprends rien à leurs cris.  Nos bagages ont déjà été ouverts au départ de Vientiane mais restés dans l’avion à l’escale de Paksé, est-ce là qu’ils auraient été piratés ? Pendant plus d’une heure, n’ayant aucune explication à leur donner, je me vois croupir dans une geôle vietnamienne entouré de dangereux trafiquants. J’imagine que les services consulaires français ont sûrement autre chose à faire que de s’occuper de ce genre de voyous. Je peux te dire que je n’en mène pas large. Compte tenu de la guerre, je sais qu’un trafic d’or existe entre le Laos et le Vietnam où le prix de l’or est amplement supérieur à celui du Laos. Au bout d’un moment, Pan engage une discussion vive avec Som à l’issue de laquelle mon ami demande à téléphoner à l’ambassade du Laos à Saïgon. Au bout de cette conversation, un gradé vietnamien finit par nous indiquer qu’il a confisqué l’or contenu dans nos valises et il prie Som de rester pour un nouvel interrogatoire.

   Nous partons enfin. Le soir, nous retrouvons Som à l’hôtel. Il nous avoue avoir placé les lingots d’or dans nos bagages pensant qu’on ne serait pas fouillé en débarquant. Je n’ai pas posé de question, cette histoire de corruption m’avait bien fait trop peur. Drôle de 1er avril tout de même !

   Je ne vais pas te mentir, les Américains sont partout dans l’aéroport. Leurs avions à réaction sont abrutissants, il y a un décollage et un atterrissage toutes les 15 secondes. On pourrait comparer cette densité au trafic d’une ville comme Chicago, par exemple ! Beaucoup de soldats se trouvent en ville aussi, il  y a  quelques sacs de sable et des jeeps de la Military Police. Je te rassure tout de suite, on ne se bat pas dans les rues. En revanche, des marchés improvisés sont installés sur les trottoirs où l’on trouve, pour trois fois rien, des marchandises détournées du PX. Je me suis acheté un Zippo à essence. La ville s’anime et la circulation devient à certains moments aussi intenses qu’à Paris. Saïgon est vraiment une très belle ville avec de larges avenues ombragées et des jardins fleuris. J‘ai découvert des quartiers où l’on se croirait dans le sud de la France. Le « Loi boulevard » ressemble à n’importe quelle promenade d’une ville du midi avec ses fontaines et ses jets d’eau. Il y a des terrasses de cafés accueillantes et des boutiques modernes. Ici, les vitrines sont décorées avec goût. On a vraiment l’impression de venir de la campagne quand on débarque du Laos. Il fait une chaleur incroyable beaucoup plus élevée qu’à Vientiane.

   Je suis content de pouvoir séjourner quelques temps dans cette ville. J’imagine qu’en temps de paix elle doit être délicieuse et je comprends que l’on soit attiré par elle.

   Le soir malheureusement tout change. Les barbelés font leur apparition, des rues sont complètement interdites à la circulation. Des convois de tanks prennent le chemin des lieux de combats et de temps en temps, on entend le canon. Le couvre-feu sonne à minuit et quiconque se trouve dehors après cette heure risque douze jours de prison. Cependant, dis à ton père qu’à Saïgon, il n’y a aucun danger.

   Avec Pan en ce samedi midi, nous avons été invités à déjeuner dans une plantation d’hévéas tenue par des français, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Saïgon.

   Il s’agissait d’apprendre un peu plus sur la situation et l’évolution de la guerre au Vietnam. Ce fut une discussion enrichissante. Le directeur de la plantation n’est pas inquiet, son exploitation n’arrête pas de prospérer, il recrute toujours du nouveau personnel. Nous nous régalions d’un repas délicieux avec des nems. On les enroule dans des feuilles de salade et du soja frais puis, on les trempe dans la sauce nuoc mam où nagent des éclats de piments oiseaux. Soudain, les hélicoptères de l’armée ont tourné autour de la maison faisant un boucan infernal. Ils étaient sûrement à la recherche d’infiltrations de Vietcongs. J’étais très impressionné et cela contredisait le discours rassurant de notre hôte.

   L’après-midi, on a visité les plantations d’hévéas qui s’étendent sur des kilomètres. Le liquide qui fera le caoutchouc est recueilli dans de petits gobelets placés sous l’entaille exécutée à même le tronc. Cela m’a intéressé de voir comment s’effectuait ce travail. J’ai parlé de ma formation à ce directeur, il a été particulièrement intéressé par mon profil d’ingénieur spécialisé en hydraulique. Il aimerait beaucoup que je prolonge mon séjour et il me proposerait un poste pour développer son exploitation en matière de procédés d’irrigation de ses terres.

   Malgré toutes ces choses nouvelles auxquelles je me trouve confronté, je pense sans cesse à toi.

   Je te quitte, je vais rentrer à l’hôtel pour prendre une bonne douche.

                                                                              Je t’aime. Louis.

        

Photo Michel Rosse

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