Rapi Ajax Search

ROTH Jean-François

   Jean-François Roth est né en 1956. Il est actuellement à la retraite. Il partage son temps entre le Tarn où il possède une maison et l'Océan indien où il se réfugie en hiver. Il a connu Madagascar alors qu’il était un enfant. Son père, militaire, y travaillait comme électricien. Beaucoup plus tard, après avoir pas mal voyagé et étudié l'arabe, il a obtenu un poste dans un lycée, à Mayotte. Île à laquelle il est resté fidèle.

   Il a publié Galerie des illustres aux éditions la ligne d’ombre, et Pacage et autres cailloux au Chat noir éditeur.

"Madagascar en taxi brousse" de Jean François Roth 3/11

📖 Ouvrages
📅 dimanche, 11 octobre 2026 14:39

17 heures : l’heure de ma leçon. Car j’ai une élève. Une fillette du nom de Mouria. Ce nom m’évoquait une fleur de couleur violette, quelque chose d’un peu gluant, de morveux, alors que Mouria est une gamine nerveuse, bondissante. Elle est ordinairement vêtue d’une robe sage en gros coton bleu et blanc, tissé à la main. Nous lisons mon manuel de conversation français-malgache. Elle écrit les phrases dans les deux langues et les répète. Comme la leçon se passe sur un banc de la gargote de Rélie, les curieux se pressent. Mais rien ne déconcentre l’imperturbable Mouria. Qui s’essaie à dire « la vie est douce » et prononce « la vie est douche » (mais comment lui expliquer que si sémantiquement c’est juste, scolairement c’est fautif). Et qui tremble de plaisir lorsqu’elle réussit un exercice difficile.

   Le village est d’une grande propreté. Les plages et les rues sont râtelées quotidiennement. Le verre est consigné ; le plastique, très convoité ; l’irrécupérable, fréquemment incinéré.

   Je relis des pièces de Shakespeare, mais je n’avance guère. Et puis Hamlett est trop long d’au moins deux ou trois scènes. Décidément je préfère Comme il vous plaira. Il y a de belles histoires d’amour et de la féerie dans le jeu des travestissements et des masques.

   L’électricité subit fréquemment ce qu’ici on nomme délestage. D’un coup vous êtes plongé dans le noir comme si c’était la nuit, et dans la perplexité en vous demandant comment recharger votre ordinateur. En somme rien de bien grave pour un voyageur.

   Il a plu toute la nuit et il pleut encore. Il est 6 heures. Plutôt qu’excursionner aujourd’hui, j’irai voir les effets des grandes marées, la table qu’elles auront servie. Et peut-être, si le temps s’améliore, irai-je avec l’ami Daniel pêcher en pirogue.  

   Village, village. Tout se sait et très vite. Quand vous dites à quelqu’un que vous vous rendez au petit marché, rapidement trois personnes le savent et une vous y attend.

   A Rélie, je déconseille l’achat d’une paire de sandales à lanières noires incrustées de strass, qui donnent à penser que ses pieds valent mieux que son visage.

 

Photographie de Jean-François Roth

 

"Madagascar en taxi brousse" de Jean François Roth 2/11

📖 Ouvrages
📅 mercredi, 07 octobre 2026 14:25

   Justement j’en ai rencontré une (institutrice) qui a laissé tomber le métier d’enseigner pour se reconvertir dans l’épicerie. Elle s’appelle Élodie. A l’appel de ce prénom, je n’ai pu résister au plaisir de lui écrire ce palindrome de mon cru : ELODIE SUE IDOLE MELODIEUSE IDOLE. Elle m’a dit d’enthousiasme qu’elle en ferait tisser un bandeau pour décorer son intérieur. Sur sa terrasse, où elle a disposé trois tables pour une buvette, je lui offre un soda, m’empare d’un verre de son rhum arrangé au citron et à la vanille, et nous discutons. Du village, où tout le monde épie tout le monde. De Rélie, qui manque d’autorité sur sa fille. De la vieille dame que je rencontre tous les matins en prenant mon café à la gargote proche et qui est intarissable sur les sorciers, tant hommes que femmes ou enfants, ces fabricants de poisons habitués des cimetières et qui dansent sur les tombes de leurs victimes. Et comment dansent-ils ? Il faut la voir alors trépigner sur le sable comme si elle écrasait une colonie de scorpions. A croire qu’elle-même est possédée. Ceci fait, elle en rit comme d’une bonne blague.                     

   Elodie a pour protégée une folle. Une enfant de dix-sept ans au visage splendide de la plus parfaite idiotie. De ces êtres qui sont pour soi l’unique objet. Si elle comprend ce qu’on lui dit, sa voix tient d’une sorte de miaulement. Elle reste d’ordinaire sous l’auvent de la gargote voisine sans rien faire. Mais si on lui confie une tâche facile, elle l’accepte de bonne grâce.

   Je croise parfois un autre dérangé. Il vous harangue pour une cigarette ou plus simplement pour affirmer sa présence, et ses propos sont aussi incohérents que ses façons, assez dociles toutefois, alors que la véhémence de ses paroles pourrait présager une agressivité autrement physique. 

   Pourtant ils ont leur place au village, contrairement à nos malades exilés dans des lointains médicamenteux ou cellulaires. 

 

Photographie de Jean-François Roth

 

"Madagascar en taxi brousse" de Jean François Roth 1/11

📖 Ouvrages
📅 dimanche, 04 octobre 2026 13:58

Le voyage est fini

Pourtant je n’en ai fini de rien

Ingeborg Bachmann

 

   Quand l’argent a fondu et qu’on habite un petit village de pêcheurs se rendre à la ville proche est une nécessité. J’étais dans cette situation, aussi attendais-je le taxi-brousse. Une villageoise : « Ah ! Le voilà. – Où donc ? – Mais là ! – Quoi ? vous voulez dire que de ce nuage charbonneux va sortir un taxi-brousse ! – Bien sûr. » Effectivement, après qu’il eut coupé les gaz, je le vis émerger pour effectuer la descente en roue libre jusqu’à notre station. Il était d’un bleu plus pur que le ciel, qui menaçait. Bleu mais si surchargé que je connus un bref soulagement lorsque cinq ou six passagers sortirent, abandonnant leurs sièges. Je grimpai donc, pour voir immédiatement les mêmes rejoindre leurs places diminuées de nos présences. Le véhicule continua sa descente et je m’inquiétais déjà de l’état des pneus et de la suspension ; je sentais sous mes fesses le moindre caillou et les trous dans la chaussée occasionnaient un vacarme de ferrailles secouées. Roulait-il sur les jantes ? Cette inquiétude se transforma en terreur lorsque, pour éviter un formidable nid-de-poule, le chauffeur donna un coup de volant qui nous fit frôler une ravine. Mourrait-on brûlés vifs ou noyés ? Dans une fureur de prudence, il remit les gaz ce qui eut pour effet de transformer immédiatement l’habitacle en un fumoir d’enragés. Par un habile jeu de circonstances, le pot d’échappement était cassé juste à l’aplomb d’un trou dans le plancher. Et bientôt je regrettai mon ignorance de la médecine lorsque j’avisais l’étrange fixité des yeux chez la jeune femme assise devant moi.

   Enfin un arrêt soulagea nos poumons. Mais, lorsque le receveur voulut refermer la porte coulissante, celle-ci sortit de sa glissière. Après avoir martyrisé le métal une petite demi-heure durant, sans succès, il laissa tomber le tournevis, utilisa une corde et la noua afin d’assujettir le matériel. C’est alors que la pluie se mit à ruisseler. Le chauffeur ne fit aucun geste pour activer les essuie-glaces. Mieux, l’eau coula sur les passagers partout où les trous dans le plafond la laissait passer.  Et ceux qui étaient près de la porte disjointe étaient trempés. Par chance j’évitais la douche grâce aux sacs de charbon de bois entassés sur la galerie, au-dessus de ma rangée.  

   Voilà. Pour effectuer les 15 kilomètres qui séparent Mahambo de Fénérive, notre épave mit deux bonnes heures. Je ne parle pas des jantes qui hurlaient en frôlant les bas-côtés, des secousses endurées, de la seconde porte latérale, du côté gauche celle-ci, dont le joint du haut tomba lorsqu’elle fut ouverte, et du flux d’eau céleste qui s’engouffra.

   Quinze kilomètres durant lesquels vous risquez votre vie (il y a eu, peu avant, un accident sur la même ligne) alors que le tarif s’élève à 5 000 ariarys par passager, soit 1 euro. Quand mon amie Rélie accompagnait sa fille au club de foot de la ville, ces quinze kilomètres, elles les faisaient à pied. On marche beaucoup à Madagascar ; un euro représente le cinquantième du salaire mensuel d’une institutrice.  

 

Photographie de Jean-François Roth

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 17/17

📖 Ouvrages
📅 mercredi, 30 septembre 2026 11:34

Dimanche 27 février 2022

 

 Mayotte en vue. Le soleil se lève, chrysalide palpitante dans le filet d'un nuage...

 

FIN

 

 Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 16/17

📖 Ouvrages
📅 dimanche, 27 septembre 2026 11:21

Samedi 26 février 2022 

   Rendez-vous à 7 heures pour obtenir le test médical nécessaire à mon retour prévu ce soir. La cour du service compétent, projet palus, accueille, comme son nom l'indique, des nuées de moustiques particulièrement voraces. Pour accéder à l'entrée du laboratoire, il suffit de suivre les déchets pharmaceutiques, les cache-nez (on ne dit pas les masques) et les écouvillons. Pour soixante euros, j'obtiens le droit à me faire sonder.  De l'argent perdu, car à l'arrivée je subirai la même inquisition nasale. A cause d'un trafic de faux certificats sanitaires, les autorités de Mayotte sont devenues méfiantes.

   Maintenant une pluie fine prépare de rudes ondées. Les vapeurs sur la montagne découpent des plans très nets, comme réalisés aux ciseaux, dans un dégradé vers le blanc des hauteurs selon les préconisations des peintres de la Renaissance italienne. 

   Au café, chez Nassib, la cafétéria aux multiples succursales, une espèce de héron caquetant dans une robe jaune poussin s'installe à ma table. Parce que tout à l'heure nous étions compagnons de banc dans la salle d'attente du labo, il se croit autorisé à m'entreprendre fort ; d'autant plus fort que son profil bénéficie d'un formidable appareil auditif : Et vous connaissez forcément mon grand-père, sa photo est sur les billets de 50 francs ! Et je ne suis pas rien ! Et si je vois un type en robe alors que c'est pas un noble, hein ? Je lui demande de l'ôter comme ça, tout de suite, croyez-bien qu’il le fait...  Et ici, 1 plus 1 égale 4, parce que Comorien, il connaît rien ! Il connaît rien ! Comorien, rien. Vous avez compris ?

   Je retrouve mon amie. Elle pleure. L'avion de la compagnie A.B., le même qui l’a transportée la veille, est porté disparu. Il y avait seize personnes à bord. Et forcément de ses relations, voire de ses amis. J’imagine les raisons de l'accident. Un plafond bas, un avion qui ne dispose pas des appareils nécessaires pour voler sans visibilité et qui, en conséquence, doit observer une trajectoire au plus près de l’océan. Que se présente une turbulence plus violente ou un coup de vent brutal, l'appareil perd sa portance et le choc le désintègre.  Pour la distraire de son chagrin, je lui propose une réalité alternative : Écoute, dans cet avion, il n'y avait aucun de ceux que tu aimes. Il y avait Azali et Macky Sall, Marine le Pen et Zemmour, Poutine, Trump, Erdogan, le président chinois et Kim Jung-un. Qui est-ce ? Le président nord-coréen, un féroce. Alors on le met aussi, elle me dit.

   Je lui offre du henné noir qu'elle utilise pour teindre ses cheveux. Elle ne veut pas mourir vieille : C'est trop dur de perdre sa beauté.

   Le reste de l'après-midi se passe à régler un problème de faute de frappe. Le numéro de votre passeport qui figure sur le résultat du test est erroné, me fait remarquer l'infirmière.

   Trois heures, toutes employées à régler ce détail... Or le temps presse, l'embarquement s’arrête à vingt heures. Je me précipite pour récupérer mon bagage. Le port. La précipitation aux services de police. Les adieux trop rapides. Les promesses criées.

 

 Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 15/17

📖 Ouvrages
📅 mercredi, 23 septembre 2026 10:59

Vendredi 25 février 2022

   Moroni. Le bateau accoste flanc contre flanc avec un autre navire qu'il nous faut traverser pour descendre à terre. Mais avant, un policier s'approche de moi : Le service de l'immigration, me dit-il. Suivez-moi. Je m'exécute. Traverser le port d'un bout à l'autre est un supplice. Les bagages tirent douloureusement mes bras. Je maudis mon amie, ses saluva, ses chiromani, ses jupons et les kilos de bananes qu'elle m'a confiés. Elle me rejoint à ce poste que je commence à bien connaître. Je lui fais visage de bois. Après les formalités administratives, nous retournons au quartier. Là, je ne peux plus contenir mes reproches. Des bananes, des kilos de bananes, on n'en trouve donc pas en Grande Comore ? Si, mon chéri, mais comprends-moi, c'est des cadeaux que je destine à l'hôte qui t'héberge. Toi, tu lui donneras de l'argent, mais moi, que puis-je lui offrir ? Regarde ce pamplemousse, il est pour toi. Ma honte est telle qu'il faut que je me lave.

   Au consulat, rien n'a été fait. Un employé nous donne un numéro de téléphone à appeler le jeudi entre telle et telle heure et une adresse mail. Dépités, nous allons nous restaurer dans une cafétéria. Là, elle me demande conseil. Elle ne sait pas s'il est préférable pour elle de retourner à Mayotte ou d'assister au mariage de son fils le mois prochain. Je pense que ce voyage, hormis le plaisir de partager du temps avec mon amie et celui d'avoir découvert une âme (mot que j'exècre pourtant), avait ses nécessités. Mais qu'il faut qu'elle mène à bien ce qu'elle a commencé. Sans quoi ce serait un échec. Qu'elle règle sa situation administrative et son compte à son premier mari en se rendant aux noces de son fils. Elle acquiesce. Nous nous se séparons. Elle va manger chez sa sœur et moi, me baguenauder un peu.

   Retour au petit café du boulevard Al Maarouf où je suis accueilli par la même jeune serveuse. Elle lève le pouce pour exprimer son contentement.  Aucun consommateur aux deux tables de l'établissement en plein air. Je m'assieds sur la banquette carrelée, face à l'océan. Le sourire qui me sert le café du thermos fait chaud au cœur. Moment de repos. Sous moi, effet d’une nuit passée en mer, la terre tangue. Au loin, des barques de pécheurs puissamment motorisées filent sur la houle, disparaissent derrière la ligne d'une vague ; ne subsistent alors que des virgules d’hommes qui émergent sur les flots.

   Plus tard je lirai tout en buvant la bouteille de bordeaux que mon amie m'a offerte, à moi, le kâfir.

   Elle me rejoint. Nous optons pour une dînette d'adolescents. Dans le taxi qui m'amène à la pizzeria, le chauffeur me désigne la camionnette à plateau qui nous précède. Oui, pas plus que nombre d'autres elle ne possède de plaque d’immatriculation, je l'avais remarqué, et alors ? Et alors, me dit-il, c'est la police. Cette information ranime une histoire ancienne. J’étais à Marrakech et j'avais assisté à un enlèvement en pleine rue. Deux hommes en civil prennent en tenaille un quidam, le poussent à l'intérieur d'une auto, qui disparaît. A l'époque, en 1993, on disparaissait beaucoup au Maroc.

   Nuit difficile. Des chats en rut derrière la tôle. Cauchemar de mon amie, où le père de ses enfants tient un triste rôle. 

 

 Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 14/17

📖 Ouvrages
📅 lundi, 21 septembre 2026 10:39

   Dans le taxi qui nous mène à l'aérodrome, j'apprends qu'on est sans nouvelle d'un kwassa kwassa depuis la nuit dernière.

   Vite je passe le contrôle de police et pénètre dans la salle d'attente, d'enregistrement et de contrôle des bagages. Moi : Je viens pour la place restante. Le guichetier : Attendez la fin de l'enregistrement.

   J'attends donc dans cette même pièce, rapidement bondée. Les femmes plus bijoutées encore que le jour de leur mariage portent leurs habits les plus somptueux. Je reste un moment fasciné par tel saluva à motif brodé de corolles d’or sur fond noir. Mon amie me rejoint. Elle dépose ses bagages au nombre desquels un sac isotherme contenant du poisson. Elle m’explique :  A Mohéli ils ne coûtent que deux euros le kilo, mais à Moroni ils atteignent sept.  Évidemment...  Ses colis dépassent le poids autorisé. Elle me cède donc des bananes et de ses habits pour que je les fasse enregistrer plus tard, sous mon nom. Une bonne vingtaine de kilos. De temps à autre je jette un coup d’œil sur la manche à air de l'autre côté de la piste, j'observe qu'elle se gonfle de plus en plus. L'avion a du retard. Il n'a pas quitté Moroni en raison des conditions météo. Treize heures, l'avion se présente enfin sur la piste. Mon amie interroge le guichetier. Réponse : Il n'y a plus une seule place ! Elle rejoint les passagers ; je reste seul avec ses bananes et ses frusques.

   Chose vue : Parmi les articles interdits de cabine : pétards, grenades, scies et, sous l'image d'une visseuse : « vicieuse ». 

   Je prends un taxi et file chez Karim. Je lui explique la situation. Il faut que je rejoigne sa mère pour régler ses affaires administratives le lendemain, vendredi. Après il sera trop tard. Nous avons réservé notre retour à Mayotte pour le surlendemain, samedi soir. Il téléphone à diverses personnes. Rien. Toutes les places des compagnies d'aviation sont réservées et les autorités maintiennent l'interdiction de sortie des kwassa kwassa. Alors ? Alors le bateau, peut-être. On verra plus tard.

   Chose vue : Le soir, à l'heure de la première bière, un homme orgueilleux comme je les aime. Il ramasse un mégot fumant. Je lui fais signe. Il s'approche, je lui offre deux cigarettes qu’il accepte, pour s'éloigner sans un merci. Sentiment agréable que deux plaisirs viennent de se conjuguer.

   Sept heures. Karim et moi dirigeons nos pas vers la grande route pour un taxi. Sur le chemin nous récriminons de conserve contre le poids extravagant des bagages.

   Au port, nous apprenons qu’il y a un bateau qui prend des passagers et qui lèvera l'ancre dans la nuit : Pour Moroni ? Pour Moroni. Nous nous séparons comme les amis que nous sommes devenus. Curieux, je cherche et finis par discerner le nom de ce vraquier : Al Yassine. Je grimpe sur le pont, des marins se saisissent de mes bagages et me guident jusqu'à la dunette, où sont entreposées les marchandises les plus fragiles : des sacs de lait en poudre et des ramettes de papier.

   C'est un cargo d'une cinquantaine de mètres. Sur le pont, des chèvres, trois zébus, des régimes de bananes, des sacs de racines de manioc, de cocos, de feuilles à mataba, trois autos, des bidons, des rouleaux de câble... Plus bas, sur le quai, des matelots chahutent ; une autre chique, taciturne. Des autos arrivent et déposent d'autres marchandises. Et puis, un zébu ! Pas commode le bestiau. On réfléchit. Et moi tout seul : Soit une bête de deux trois quintaux, avec un plat-bord deux bons mètres au-dessus du quai et sans engin de levage, comment vont-ils s'y prendre sans mât de charge ? Et ombrageuse avec ça, la bête ! Si ombrageuse que, malgré deux cordes, l’une passée autour d'une patte et l'autre par les cornes, nul n'ose l'approcher. On réfléchit. On peste à propos de cette livraison trop tardive. Plus tôt, à marée basse, avec le pont au niveau du quai...  Un jeune étourdi tire sur la corde de tête. Il se fait traîner et il faut vite la renouer, la corde, à n'importe quoi de solide. Tiens, cette bitte d'amarrage. Et Ali ? On l'appelle. Il est occupé. On le supplie. Il arrive, l'homme. Aussi large que haut, d'autorité il distribue les rôles. Que deux tirent sur la patte. Et au moment où lui sera tout proche du zébu, que deux autres contiennent les cornes. Il avance, Ali.  Et c'est une armoire de fonte, mais légère et comme montée sur des chaussons de ballerine, qui s'avance pour affronter la bête aux muscles saillants sous sa fine robe de tabac blond. Qui, la force ? Qui, la grâce de ce pas de deux ? Pas le temps d'examiner la question. Car, d'un bond, l'homme saisit les cornes et exerce une torsion à la nuque. La bête déséquilibrée oscille et tombe. Un genou appuyé sur le cou du vaincu, l'homme maintient son mufle au sol. Maintenant, aux araignées d'achever l'ouvrage !  Avec la corde de la patte, on en ligote une autre, et deux, puis trois. Le reste ? Une affaire de muscles. De muscles seulement. On hisse le zébu sur la glissière de deux planches qu’on bascule à mi-hauteur ; le tour est joué. Pas très bien d'ailleurs. Car c'est comateux qu'il glisse sur le pont, l’animal. Son œil est blanc.

   Une ou deux heures passent. S'allonger. Mais où ? Sur les sacs de lait en poudre ? Pas mal, mais de plus avisés y sont déjà. Sur les nattes au sol ? Bon pour les femmes.  Un bat-flanc est inoccupé. Je m'y installe ; la tête posée sur un sac des fringues de mon amie, j’écoute le bruit des moteurs qui enfle. Nous sommes partis.

   Mais comment dormir quand ce nom d’Al Yassine tourne dans ma tête ? Yâ Sîn, titre obscur d'une sourate. Si obscur que nul n'en a déchiffré le sens.

   Or c'est cette même sourate que mon amie a lue quarante fois samedi ou dimanche dernier. Pour la réussite de ses affaires, à elle ! Quelle ironie, quand c'est à moi, à moi qui étais sans ressource pour quitter l'île, que ce nom, ce nom de bateau est venu porter secours. Qu'en penser ? Et surtout qu'en pensera-t-elle quand je lui raconterai l’affaire ? Quand je lui dirai que c'est à moi, le kâfir, que telle chose est advenue.

   Une petite somme plus tard, je m'éveille. Je vais à la poupe. Les cheminées crachotent des traits et des points d'alphabet morse dans l'odeur noire du diesel. Deux octaves au-dessus du grondement du moteur, une chèvre bêle, attachée avec sa ration de feuilles de badamier. A côté, sur un coffre, enroulé dans un foulard de femme anjouanais, un marin dort sous la lune en berceau. Au loin, des éclairs luisent, blancs comme un œuf écalé. Un homme vient pisser par-dessus le bastingage. Le jour point.

   C'est alors que peint, sur le poste de pilotage, je déchiffre en pleine lumière le vrai nom de ce rafiot : Al Yasmine ! Oui, le jasmin ! Quelle rigolade...

 

 Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 13/17

📖 Ouvrages
📅 mercredi, 16 septembre 2026 11:44

Mercredi 23 février 2022

   Levé très tôt. Pluie tropicale. La menace cyclonique se précise. Je reste dans ma chambre pour relire et corriger ces quelques pages. Plus tard, je profite d'une éclaircie pour acquérir quelques épices : des noix de muscade dans leurs résilles de macis, du poivre et des tubercules de curcuma. Mais ni girofle ni vanille : leur saison est passée, tout est déjà parti.

   Après-midi de lecture. Dans Cléa, je relève une formule que je fais volontiers mienne : " Je n'écris pas pour ceux qui ne se sont jamais posé cette question : où commence la vie réelle."

   Chose vue : Une marelle dessinée sur le sable de la plage, qui ignore la case du ciel. La vie réelle. 

   Entre deux orages, promenade en direction de la forêt. Pente rude, chemins de terre défoncés par les pluies et le passage des motos. Quelques rares papillons. Des clôtures de jardins en palmes tressées, fréquemment renforcées par des sortes de géraniums arbustifs. Je croise des paysans ; chacun avec sa machette, un sac de citrons.  Un homme grimpe en poussant une brouette où deux enfants sont assis : Ça va ? Ça va. Parfois une salutation en comorien qui se termine par la question de la santé. Les échanges sont souriants, paisibles. Mais le ciel noircit. Le retour s'impose.

   Chose vue : La porte bleue d'une maison isolée sur laquelle est peint en orange et en lettres capitales ce simple mot : PERSONNE.

   Vers vingt heures, je reçois un coup de téléphone de mon amie. Le cargo ne partira pas. La mer est trop dangereuse. Mais elle va trouver une solution. Elle me rappelle. Il reste une place disponible sur l’avion en partance demain matin. Elle est pour moi. Elle a fait ce qu'il fallait pour cela. Va pour l'avion. Bien que je pense qu'au vu des conditions météorologiques, ce vol risque d'être périlleux. Quitte à périr, je préférerais que ce soit dans un naufrage (je sais nager). 

 

Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 12/17

📖 Ouvrages
📅 dimanche, 13 septembre 2026 11:19

Mardi 22 février 2022 

   Chose vue : Derrière le pare-brise d'un taxi, le relevé des notes obtenues par un élève à l'épreuve du baccalauréat. En voici le barème : Français : coefficient 4 ; Philosophie : coefficient 4 ; Anglais LV1 : 3 ; Arabe LV2 : 2 ; Histoire géographie : 3 ; Mathématiques et sciences naturelles : 2.

   Élève recalé. Moyenne : 4,38

   Durant ma promenade je rencontre un homme qui connaît mon motard de la veille. Je lui vante sa gentille disponibilité. Il me répond qu'il faut se méfier de l'eau qui dort. Je reconnais bien là ce sentiment obsidional, largement partagé tant ici qu'à Madagascar. Si tout un chacun bénéficie de rapports sociaux dont nous n'avons pas idée de l'étendue, nous autres frileux Européens, chacun vit en contrepartie sous la menace des envieux, des jaloux, des méchants. Qu'importe le lien de parenté, la méfiance règne. Alors, à quoi bon connaître autant de ses concitoyens ? C’est, me semble-t-il, un mal nécessaire dans une société où le salariat est rare. Plus la surface sociale est étendue, plus les ressources sont nombreuses. Cette nécessité, on l’a sublimée en une valeur morale : l'entraide - musada.  

   Retour à la pension. Dans le salon je fais la connaissance d'un homme élégant, à la chevelure poivre et sel. Nous conversons. Il était, il y a peu encore, professeur d'histoire géographie. La curiosité me pousse à lui demander s'il a eu l'occasion d'enseigner l'importance du MULINACO, le Mouvement de Libération nationale comorien. Non, ça ne figure pas au programme. Ce gouvernement, de même que le précédent, répugnent à ce qu'un certain passé demeure en mémoire. Il me parle de sa fille. Elle voudrait achever ses études soit au Québec, soit en France. Il admet que pour la France ce sera difficile. Les liens entre nos deux pays sont de plus en plus distendus.  C'est pourquoi beaucoup de jeunes vont étudier dans les pays arabes d'où ils en reviennent avec des idées... qui ne sont pas les siennes. Je souris amèrement en pensant que dans le même temps la France engloutit des sommes folles dans les pays du Sahel pour contenir l’islamisme radical.

   Temps orageux, vent assez violent. Selon la météo marine, la baignade est très déconseillée. Hier, l'était-elle déjà ? A Nioumachioi ai-je pris des risques en explorant le tombant ? Je ne le saurai jamais. Les bulletins météo ignorent le passé.

   Je relis Cléa. Karim me rend visite. A la recherche d'un emploi, il a écrit sur mes conseils son C.V. J'en vérifie la présentation et le contenu. Pas grand-chose à corriger. 

   Plus tard j'apprends que les autorités ont interdit la sortie des kwassa-kwassa à cause du mauvais temps et que cela risque de durer quelques jours. Renseignement pris, tous les avions sont pleins jusqu'à samedi, date de notre retour pour Mayotte. Mon amie, à qui je confie le problème, me téléphone quelques heures plus tard. Un de ses oncles, qui travaille à la douane du port, m'a trouvé un embarquement pour Ngazidja sur un vraquier qui lèvera l'ancre demain soir. Hourra ! Un rêve que je caressais depuis longtemps va enfin se réaliser : voyager sur un cargo.  

 

Photographie de Jean-François Roth

 

 

"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 11/17

📖 Ouvrages
📅 mercredi, 09 septembre 2026 10:55

Lundi 21 février 2022

   A l'aube, sentiment désagréable après le rêve d'un sablier gigantesque dont le contenu s’écoulait inexorablement. Ce n'était pas du sable qui passait par le goulet, mais des hommes qui mouraient dans leur chute.

   Sur les conseils de mon amie, je pars à Nioumachioi, à l'extrémité sud de l'île.

   Le taxi-brousse dans lequel j'effectue le trajet a des freins défaillants. Le moteur, trop sollicité dans les descentes, proteste avec des rugissements. Le temps passant, je pose la main sur le toit pour dégourdir mon bras ; mes doigts y trouvent un liquide gras. En les flairant, je découvre une puissante odeur de pétrole. Les bidons rangés sur la galerie, secoués par les cahots, se sont mis à fuir. L'envie d'allumer une cigarette me passe immédiatement. Enfin j'abandonne mes inquiétudes à la beauté des paysages. Des arbres à fleurs d'orchidée, des allamandas jaunes, des plantations d'ylang-ylang, des fougères semblables à celles qui poussent sur la côte est de Madagascar. Les rivières, ruisseaux et mares sont d'une exceptionnelle limpidité.

   Mais voici qu'à une dizaine de kilomètres du but, un coup de téléphone de mon amie vient troubler ma sérénité. Elle m'avise qu'aujourd'hui aucun taxi-brousse n'effectuera le retour. Elle vient de l'apprendre de son fils. Je demande au chauffeur. Qui confirme. Ma déconvenue soulève le rire des passagers et, jusqu'au terminus, ce ne sont que moqueries.

   Par chance, une femme obligeante me conduit à un machin, un projet de développement lié au parc national environnant. Là, une Française balaie mes inquiétudes. Elle commandera une moto pour me reconduire.

   Au restaurant où l'on me sert un repas propre à satisfaire un appétit comorien – une bonne douzaine de bananes frites, une cuisse de poulet grillée et une salade de chou – une demoiselle de l'établissement me tient compagnie. Nous rions ensemble de ma mésaventure et j'en rajoute en lui disant que je soupçonne mon amie de m'avoir éloigné afin de profiter d'amours clandestines.

   Mais le temps passe et j'ai juste le temps de me baigner avant de repartir pour la capitale. La plage, d'une blancheur aveuglante, est de coquillages et de coraux concassés par les éléments. Mais la marée est basse et le vent turbule. Aussi dois-je nager avec précaution au-dessus des récifs pour ne pas me blesser. Le tombant est d'une richesse pharaonique. 

   Le garçon qui m'attend près de sa moto a le visage ouvert, sympathique. Sans tarder, nous partons.

   La route qu'il choisit est difficile mais forestière. Une arche continue offre une ombre généreuse. Très peu d'habitations, de rares paysans. Soudain un rubis de la taille d'un loriot, posé sur une branche, un oiseau que je n'avais encore jamais vu. Plus en altitude, les plantations de girofliers - leurs houppiers en quenouille rappelle ceux de nos peupliers. Et la mer toujours à portée de vue. Enfin la route descend. Un gros bourg, et c'est à peu près tout. 

   A la pension, je prépare un jus de fruit pour mon amie. Elle me rejoindra plus tard. Plus tard, et encore plus tard, je m'endors. Elle déboule dans mon sommeil, écroule la moustiquaire et s'allonge près de moi sans autres mots que de reproche à propos de ses propres dégâts, dont elle me tient pour responsable ! Je m'insurge : Que devrais-je dire, moi qui ai subi aujourd'hui son inconséquence ?  Si je n'avais trouvé une moto, j'étais condamné à dormir sur la plage. Elle se lève et prétend s'en aller. Je la retiens. Elle se recouche et pleure. Je tente de la consoler par des mots tendres, y parviens ; elle s'endort. Cependant mon propre sommeil est compromis. Dans ma cervelle tournent des pensées aveugles. Je les chasse. Elles reviennent. Alors je pense à cette carte muette que j'ai retournée, il y a quelques jours. Je me prends à la dessiner selon ma fantaisie. Dans mon esprit elle figure un roi et une reine. Soyons comme cette carte, me dis-je, et je m'endors tête-bêche, un pied près de ma bouche. 

 

Photographie de Jean-François Roth