L’Altérité : Pouvez-vous nous parler de votre mère : dans quelles conditions est-elle arrivée en France ?
Charles Garatynski : Le père de ma mère est mort quand elle avait dix-sept ans. Ça a précipité le départ. Bruxelles d’abord, près du parc Astrid et du stade Constant Vanden Stock, pour les Beaux-Arts. Puis la France à vingt ans. Elle a obtenu des papiers qu’elle a immédiatement perdus dans un cambriolage. Quelqu’un lui a pris ses documents d’existence — ce ne sont pas des papiers, c’est la preuve qu’on a le droit d’occuper l’espace. Elle a vécu dans la plus grande discrétion pendant des années, avant l’espace Schengen. Elle n’a eu de véritables papiers à nouveau qu’il y a deux ans.
Sa famille a traversé beaucoup de pays, beaucoup de conflits. Le vingtième siècle dans ce qu’il a de plus ingrat. Mais ils ne disaient rien. Ils ne disent rien. Je ne sais rien. Ce silence est une forme de transmission. On hérite du mutisme comme on hérite d’un prénom. Et cette absence m’attire : quand on ne sait rien, mais que quelque chose existe quelque part, cela ne peut que vous correspondre — puisque cela ne repose sur rien. Une identité sans fondation.
L’Altérité : Comment avez-vous vécu l’absence du père ?
Charles Garatynski : J’aime beaucoup mon père. Je crois simplement qu’on s’est ratés — et le ratage, contrairement à la rupture, n’a pas de date.
Il n’était pas vraiment absent. Il n’était pas vraiment là non plus. Le fossé s’est creusé à la séparation de mes parents — j’avais dix ou onze ans. Avant, je le voyais peu. Après, moins encore. Aujourd’hui, encore davantage. Une progression régulière et mathématique. Le drame suppose un événement. Ici, il n’y a eu qu’une direction.
Je passais beaucoup de temps chez mes grands-parents. Je jouais seul. J’inventais des jeux. Je ne parlais pas, mais je me parlais beaucoup — ce qui n’est pas tout à fait la même chose que la solitude, et pas tout à fait autre chose non plus.
Je sais qu’un jour il va mourir, et je vais peut-être regretter. Mais les relations s’entretiennent à deux. Les constats sont les seules choses que je formule sans honte.
L’Altérité : Lors de votre arrivée, enfant, chez votre grand-mère paternelle, étiez-vous plutôt résigné ou indifférent ? Ce moment a-t-il contribué à votre rapport à l’identité ?
Charles Garatynski : Je ne me rappelle plus du moment où je suis arrivé chez mes grands-parents. Et si je m’en souvenais, il serait difficile de préciser le sentiment — beaucoup d’enfants ne nomment pas ce qu’ils éprouvent, ils le logent quelque part et continuent. J’en ai fait partie.
J’ai longtemps eu l’impression d’être précipité quelque part, sans avoir le choix de rien. Une capitulation permanente qui ressemble à de la douceur vue de l’extérieur.
Malgré l’amour qu’on pouvait me donner, j’ai grandi avec le sentiment d’être en trop. Personne ne me l’a fait sentir — c’est important de le dire. Je me suis toujours perçu ainsi, comme on se colle une étiquette avant que les autres aient le temps de le faire.
Ma grand-mère était à la fois gentille et sévère. Parfois d’une grande tendresse, parfois d’une violence dans les mots assez incroyable. On apprend à guetter les signes. On devient très attentif. C’est peut-être là que j’ai commencé à observer. Mon grand-père est la figure que j’associe le plus au bonheur, enfant. Il était cycliste. Il m’emmenait faire du vélo dans le bois C’est un taiseux qui s’émerveillait de tout. Le plus grand poète que j’aie connu qui n’a jamais écrit un poème.
J’ai souffert, sans raison que je juge valable — et c’est peut-être encore pire. Une souffrance qu’on ne peut pas justifier, on finit par la retourner contre soi. Je déteste mon enfance.
L’Altérité : Quel lien existe-t-il entre vous, vos grands-parents et le château de Grenade que vous évoquez dans une poésie ?
Charles Garatynski : Le château de Grenade est situé dans le village où j’ai grandi. On m’a souvent dit que, quand je suis né, mon père y travaillait — il y a là quelque chose d’originel que je n’ai pas vécu, une scène fondatrice dont je suis absent. J’y suis souvent retourné pour trouver ce qui me manquait. Je n’ai rien obtenu. Les lieux gardent tout pour eux. C’est peut-être pour ça qu’on continue d’y retourner.
La seule chose que j’aime, là-bas, c’est le labyrinthe de rhododendrons. Un endroit conçu pour qu’on se perde. J’aime les espaces qui ne promettent pas d’issue.
L’Altérité : Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec cet héritage dont vous avez été, en partie, tenu à distance ?
Charles Garatynski : J’ai longtemps cru que j’avais été tenu à distance d’un héritage. Maintenant je pense le contraire : c’est précisément ce dont on m’a privé qui m’a formé — avec une précision qu’aucune transmission directe n’aurait pu atteindre.
L’identité n’est pas ce qu’on reçoit, ni ce qu’on refuse. C’est la forme exacte de ce qu’on n’a pas eu. On ne se construit pas avec de la matière — on prend la forme du manque. Personne d’autre n’a eu exactement mes absences.
C’est pour ça que le silence de la famille polonaise me correspond mieux qu’une histoire racontée n’aurait pu le faire. Une histoire m’aurait donné une identité parmi d’autres. Le silence m’a donné une identité qui ne peut appartenir qu’à moi.
À sept ans, j’avais ce que j’appelais mon « monde imaginaire » : une sorte d’archipel où des roitelets se faisaient la guerre ou vivaient des aventures. Pas de cohérence narrative. Juste un endroit intérieur où je me rendais pour passer le temps. Il me fallait fermer les yeux et oublier. J’y vais encore — toujours avant de m’endormir.
Un jour, j’en ai parlé à ma grand-mère. Elle m’a dit que c’était un truc de malade mental. J’ai essayé d’imaginer la destruction de ce monde. J’ai tenu deux jours. Ensuite, j’y suis retourné, et ça n’a plus cessé.
On n’hérite pas de ce qu’on nous donne. On hérite de ce qu’on refuse de lâcher. Ce qu’on refuse de lâcher, c’est toujours ce qu’on a failli perdre : une identité.
L’Altérité : L’écriture vous paraît-elle aussi indispensable qu’elle l’est pour Émile Labat dans Ci-gît Émile Labat ?
Charles Garatynski : L’écriture me donne une bonne raison de ne pas accorder trop de considération à ma propre vie — une protection et une façon élégante de se négliger.
Je ne veux pas faire de la littérature de la complainte. Je veux faire de ce mal-être une force. En poésie. En prose, du bizarre, de la farce glauque. Quelque chose qui résiste à la pitié — la sienne, celle du lecteur.
J’écris trois à quatre heures par jour, le matin. Je lis soixante pages par jour, et je compose un poème avant de me coucher. Tous les jours, sans faute. Une dépendance bien organisée.
Rien n’est plus malsain pour moi que l’écriture, mais rien d’autre ne peut me sauver. Nous sommes tous pris dans quelque chose. J’ai choisi le mien. Ça ne le rend pas moins fermé.
Écrire, c’est jeter un peu de moi à la rivière. Sans savoir si c’est pour s’alléger ou pour disparaître — et sans que cette incertitude change quoi que ce soit au geste.
L’Altérité : Lorsque vous parlez de Witold Gombrowicz, notamment dans l’article que vous lui consacrez, on a parfois le sentiment que vous parlez de vous. Qu’en pensez-vous ?
Charles Garatynski : Probablement. Sa question — comment exister quand on est entièrement fait de ce que les autres ont déposé en vous — était là avant que je commence à lire. Je ne l’ai pas empruntée. Je l’ai reconnue.
J’ai l’angoisse de ce qui est interchangeable. Gombrowicz, Schulz, Witkiewicz : on ne peut pas les confondre. Il y a dans leur écriture quelque chose qui résiste — une façon d’avoir accepté d’être fait de manques sans en avoir honte.
Je leur suis endetté. Mais écrire comme eux serait rembourser la dette en monnaie de singe. J’écris avec et contre eux. Avec, parce qu’on n’invente rien seul. Contre, parce que la fidélité absolue est une forme de mort littéraire.
Ce qu’on emprunte à un auteur, c’est rarement une technique. C’est presque toujours une permission.
L’Altérité : Comment vous situez-vous par rapport à ce que vous appelez « l’expérience de l’entre-deux » ? Vous percevez-vous comme un équilibriste ?
Charles Garatynski : L’entre-deux, c’est le gris nécessaire à chaque individu. Une marge où l’on peut s’affirmer sans se montrer. Un refus des bords.
L’équilibriste cherche à ne pas tomber — il est entièrement défini par sa peur de la chute. Moi, je cherche à rester dans l’instabilité, à en faire un territoire habitable. L’un performe la maîtrise. L’autre essaie d’aimer le tremblement.
Je n’y arrive pas toujours. Mais la direction compte plus que l’arrivée — puisqu’il n’y en a pas.
L’Altérité : L’Europe peut-elle être un laboratoire critique de sa propre identité ? Et selon vous, en a-t-elle réellement une ?
Charles Garatynski : Je me sens attaché à l’idée européenne — mais à l’idée seulement. Mon lien avec la Pologne, ce que j’ai entendu dire de la Belgique, mon expérience de la France : chez moi nulle part, bien partout. Une appartenance en creux.
L’Europe se reconnaît dans ce qu’elle refuse d’être, dans ce qu’elle a honte d’avoir été. Une identité bâtie sur la culpabilité et la prudence — sa grandeur et son insuffisance à la fois. Elle aussi s’est construite en négatif. Elle prend la forme de ses catastrophes. C’est peut-être pour ça que je m’y sens chez moi — nous avons la même structure.
Suffisant pour faire un laboratoire. Pas pour faire une maison. On travaille mieux dans un laboratoire quand on n’y dort pas.
L’Altérité : Comment expliquez-vous ce retour au repli identitaire ?
Charles Garatynski : Le repli identitaire, c’est remplacer l’existence par une étiquette. Confortable, rassurant. Et la mort de la pensée — non pas parce que l’identité est un mensonge, mais parce qu’elle est une réponse trop courte à une question trop longue.
Le gris fatigue. Beaucoup veulent des couleurs franches. C’est humain — et c’est aussi ce qui rend possibles les grands désastres. L’humain et le désastreux se recouvrent souvent exactement.
Je garde souvenir d’une vague connaissance du passé qui disait : « je suis prolétaire, j’ai grandi depuis toujours dans la misère, cela m’a nourri comme révolutionnaire ». Son père était designer pour une grande marque et roulait en Porsche sur la côte basque. Ce n’est pas l’hypocrisie qui me choque. C’est le besoin d’une origine qui justifie ce qu’on pense — comme si penser ne suffisait pas.
Le repli identitaire, c’est la peur du moule en négatif. Les gens préfèrent s’inventer un héritage plutôt que d’habiter leur manque. Je les comprends. Le manque est froid. Mais c’est le seul endroit où on ne peut pas mentir sur soi.
On ne peut pas être plus menteur que quand on commence une phrase par « je suis ».
L’Altérité : Par quels moyens peut-on, selon vous, se dégager de « l’empire de la forme » au sens gombrowiczien du terme ?
Charles Garatynski : On ne peut pas. On s’extrait d’une influence pour retomber dans une autre. La liberté absolue de la forme, c’est une promesse d’avant-garde — et les promesses d’avant-garde finissent toujours par devenir des académismes.
La seule issue, c’est peut-être l’ironie comme discipline. Se tenir à distance de soi et du monde sans prétendre en être détaché. L’ironie honnête se retourne aussi contre celui qui l’emploie. Sinon, c’est de l’arrogance avec un sourire.
Gombrowicz le savait mieux que personne.
L’Altérité : Quelles sont pour vous les vertus de la lenteur et de la complexité ?
Charles Garatynski : La lenteur est la seule façon que je connaisse d’aller vite. On va loin dans ce qu’on traverse lentement. La complexité, c’est le refus du raccourci — ne pas croire qu’on a compris quelque chose parce qu’on l’a nommé.
Ce que je désire le plus, c’est de gêner. Pas d’éduquer ni de convaincre — gêner. Produire quelque chose qui résiste dans le corps du lecteur.
La première fois que j’ai lu Trans-Atlantique, j’ai vomi. J’ai adoré ce moment. Pas parce que c’était pénible — parce que c’était vrai. Une vérité physique et involontaire qui arrive avant qu’on ait eu le temps de décider si on l’accepte.
L’Altérité : Qu’entendez-vous par « zones de contact entre les littératures française et polonaise » ?
Charles Garatynski : Des individus pris entre les frottements de deux pays : Romain Gary, Roland Topor, Emmanuel Bove. Des êtres de friction, nés de l’émiettement. Pas des passeurs et encore moins des traducteurs — des corps où deux langues se heurtent et produisent quelque chose qu’aucune des deux n’aurait pu produire seule. Une collision.
Écrire est un geste profondément impudique. On se met à nu sans en avoir l’air, parfois sans s’en rendre compte. Si j’ai quelque chose à transmettre, c’est peut-être ceci : un éloge de la défaite. Le désespoir montré tel qu’il est — laid, non résolu, sans promesse de rédemption — et trouver là quelque chose qui ressemble, malgré tout, à de la dignité.
L’Altérité : Vous écrivez également dans la revue OuPoLi. Est-ce une manière pour vous de sortir des sentiers battus ? Et en quoi vous sentez-vous plus proche de l’OuPoLi que de l’OuLiPo ?
Charles Garatynski : L’OuPoLi, définitivement. Je ne me reconnais d’aucun courant littéraire — les courants finissent toujours par devenir des uniformes. Je suis un endetté d’une tradition dont j’essaie de me défaire, ce qui est une autre façon de rester lié à elle. On ne quitte pas vraiment ce qui nous a formés. On apprend, au mieux, à ne pas lui obéir aveuglément.
J’ai rencontré des gens qui m’ont beaucoup aidé, à qui je dois beaucoup — infiniment. Comme vous, d’abord, mais aussi Miguel Angel Real de l’OuPoLi, Yann Leblanc, Yan Kouton, Christophe Dauphin, Emma Boizet, David Vincent, Nadège Cheref, Aurélia Julia, Hocine Bouhadjera, Piotr Bilos, Dana Shishmanian, Émilie Ansciaux, Monia Boulila, Kamal Rawas, Sacha Zamka, Louise Langlois, Pascal Riverlah, Cass’ Magagnini, Baptiste Vidil, Marc M., Léo Benalbaze, Ester de Włocławek, la professeure Élisabeth Bathier, le professeur Jarosław Ławski, le professeur David Mertens, toute l’équipe de la revue Ypsilon de Varsovie, qui ont soutenu ma candidature au prix d’artiste de la diaspora polonaise de l’année.
L’équipe du café où j’écris : le Passage Saint-Michel. Toutes celles et ceux qui me relisent ou m’ont lu. Tous ces gens. J’en oublie.
Mais tout de même, une dernière chose : ma ville.
Charles Garatynski

Aldo, jeune militaire faisant partie de la vieille aristocratie de la cité-Etat d’Orsenna s’ennuie dans l’ambiance de cette ville de plaisirs vains et d’oisiveté. Il demande à être muté dans un lieu où il pourra être utile et se retrouve affecté dans une forteresse du côté des Syrtes comme observateur où il est censé rédiger des rapports sur les activités et les mouvements qui s’y produisent. Il y rencontre des collègues avec lesquels il se lie d’amitié tels que le Capitaine Marino et les officiers Fabrizio, Giovanni, Beppo. Mais, dans cette vieille citadelle il ne se passe rien. Dans « Le désert des tartares » où Giovanni Drogo est affecté, la vieille enceinte se dresse face à l’horizon poussiéreux d’où le personnel attend vainement une invasion qui ne se produira jamais. Dans « Le rivage des Syrtes », l’horizon est maritime. Et si la mer symbolise une certaine éternité, elle se meut. L’immobilité du lieu est donc conditionnelle et le non avènement de la condition est garanti par le capitaine Marino qui, vieillissant lui aussi comme le pouvoir politique de la cité d’Orsenna, veille à ce que rien ne change. Alors que Giovanni Drogo est confronté à lui-même, au sens de la vie et à l’image du désert comme apparition de sa propre destinée, Aldo est confronté au mythe d’une guerre ancestrale opposant depuis 300 ans Orsenna au Farghestan qui se dresse de l’autre côté de la mer, derrière une ligne imaginaire infranchissable. Le poids d’une cité autrefois guerrière et prestigieuse, avare de nouvelles conquêtes, assise sur ses acquis et les ors de ses anciennes gloires pousse Aldo à transgresser la tradition, à franchir cette frontière conceptuelle et à réveiller l’adversaire au risque de provoquer le chaos d’une nouvelle guerre à laquelle la cité d’Orsenna sera incapable de résister. « Drogo ne fait que « subir » au Fort Bastiani « englué par la routine » ; s’il gagne en grade (comme Aldo), il perd en élan, c’est la « mort de ses désirs[2] ». Le mouvement qui se dessine progressivement dans l’œuvre de Julien Gracq, outre l’ondulation des vagues qui porteront le « Redoutable » jusqu’à la transgression, est aussi à la fois celui d’Aldo et celui qu’imprime Vanessa Aldobrandi dans ce « rêve éveillé », séduisant Aldo avec ses robes vaporeuse et les voiles des fenêtres du Palais de Maremma dansant sous le vent. Ils s’y retrouvent et elle induit chez son amant son goût de l’aventure et de la transgression. Ils iront jusqu’au volcan Tängri « Un cône blanc et neigeux, flottant comme un lever de lune au-dessus d’un léger voile mauve qui le décollait de l’horizon… »[3]. Ce faisant, ils traversent tous les deux le voile trouble séparant le passé et le présent.
Tout est voile. Tout est trouble. De l’histoire, purement imaginaire, aux lieux, aux évènements qui ne sont que des non évènements, au suspens à peine amorcé ne débouchant sur rien d’autre que de l’habitude, au plus quelque agitation, au style de Gracq d’une préciosité parfois exaspérante. Irritante, voire ennuyeuse, mais indispensable lorsqu’on a compris que le style poétique participait de cet onirisme que certains critiques on dévoyé en cherchant dans cette œuvre un réalisme géographique et une métaphore historique. Métaphore de l’universel vieillissement du pouvoir, certes, avec ses facilités, ses compromissions, son complotisme et son entre soi.
Une problématique d’actualité. 200 ans d’ère industrielle. Et puis quoi ? Comme dit Julien Gracq : La « guerre dispensatrice de valeurs ; régénérer par le feu une civilisation épuisée ».
[1] Julien Gracq, « Le rivage des Syrtes » 1951 Editions Corti.
[2] https://journals.openedition.org/studifrancesi/5836
Norbert Germanaz, « Gracq et Buzzati : état de la question », Studi Francesi, 163 (LV | I) | 2011, 128-137.
[3] Op. Cit. page 149.

Dans l'temps-là, eune bonne démi-douzaine dé mouénes d'meuré à l'abbaye à cent paos d'la grande falose de la pointe es cornichons. I z'avé à lou téte lé r'vérend pére DOM DAINE qui n'fésé qu'ed' périer du matin au sa. La grande Marie Sublet qu'avé tourjou tout veu et qui kneussé tout et qu'été cor à métié voyante par d'sus l'marché, n'arrivé pao à les voe d'prée. O n'pouvé pao sava l’nombe dé douzaines dé leunes qu'porté lous fillures sous lou grande capuche morron ; est vous dire ! Tourjou est-t'i qu'i nn'tint point riches et qui fésé pitié es bonn'gens. Ceute-ci lou donné tioques piéces dé monnae qu'avé eun pertus et lou restant d'soupe, mais i n'y en avé jamais assez pour lou rempli la bédaine tous les joues. I z'avé biau périer, ça n'emplissé pao lou vente ! Est pour ella qué quand lé soula s'été tiuté drére les futiaux à Jean Bave, i parté chiner dans les clos. Su l'coup d'méné, i r'véné do des pouchées d'naviaux, do d'la porée, do des choux et méme do des patates au bout d'lou ramas. Dé temps en tems i ram'né des lapins prints dans lou lassons dans les jannettes ou l'long d'la falose.
Eune sérée qui z'en avé bin chipé pu d'trae pouchées, i vitent-t- i pao la veille bourique à Zacharie qui cigaogné des chierdrons pao lin du moulin. Faout vous dire qué Zacharie qui d'meuré là do sa bonn'femme été l'meunier du coin et d’toute la contrée à pu trae lieues. I l'attaeché son pécaout do eune grande naoche longue comme neu paos d’geant à eun tiere bin enfoui dans la terre do sa mailloche en chotangnier pour qué l'bouricot né li joue pao ripe. Au fait, Zacharie chouesissé tourjou du chotangnier pasqu'i disé qu'la vermine et les vées scaossé les crocs d'sus ! Les mouénes caousitent entre ieux, mais pao pu haout qu'eune messe baosse :
- Père Pétuel, ne pensez-vous pas que nous pourrions emprunter cet animal pour véhiculer nos victuailles jusqu’à notre abbaye ?
- Père Lapouche, mon fils, vous avez bien là de vilaines pensées ! Le seigneur nous a mis sur cette terre pour expier nos péchés et non pour en faire d’autres ; c’est à nous de porter notre fardeau… Mais je crois que votre idée me semble judicieuse et en rapport avec le volume de notre collecte.
- Père Pétuel pour que le meunier Zacharie ne s'aperçoive pas de la disparition de son âne nous pourrions laisser le Père Manent à la place de l'animal et nous nous débarrasserions de la bête en la vendant à la foire de la Saint- Michel à Ploubalay.
- Père Manganate, mon fils, votre avis mérite nos louanges et même les égards du tout Puissant... En effet, le Père Manent fera bien l'âne jusqu'au réveil de Zacharie et de sa femme. Il sait d'ailleurs très bien le faire quand il est décidé !
- Père Pétuel, je dirai donc au meunier que j'avais été changé en âne pour un certain temps et qu'à présent ma punition est terminée, que mon temps de pénitence a été accompli !
- Bien, Père Manent, mon fils, vous avez tout compris ! Que Dieu vous laisse en paix au bout de cette corde à vingt pas du moulin à présent.
Le mouéne au bout d'sa naoche périit bin eun bon coupe d'heures d'horloge et pis v'la la porte du contr'hus du moulin qui s'déclanchit. Oh ! Il’té bin trae ou quate heures du matin ; y'avé pao ténant d'leune et i fése na, tout na. Zacharie attirit eune rousine, l’allumit et s'penchit d'haout. I zieutit eune masse nére a treize paos et d’mi du moulin et i l'applit son âne : - es-tu là Vénusse ? … ça n'erpondit point. D'habitude ça li caousé : - hi-yan qu'o disé Vénusse et i l'té rassuré. I d'valit la sente diqua l'animal.
- Mais tchi qu'est là don ? N'est pao ta Vénusse ?
- Si, si, c'est moi votre âne, je suis toujours là où vous m'avez empiquétée hier soir... Répondit le Père Manent d'eune voué pao bin sure d'ielle.
Zacharie s'gréetit l'crône à travée sa cassiette.
- I m'ont jéoué eun tour de fisique, v'la ti pao mon bouricot qui caouse à c't'heure ! Eh bin ! J'arons tout veue et tout oui ...
I s'apperchit au raos d'l'anima...
- M'est avis qu'est eun mouéne qui préche dé méme.
I s'apperchit cor pus prée et huchit tout haout :
- dis- don l'mouéne, tchi qu'tu fous ici en plein mitan d'la nétée à la place dé mon âne ?
- Mon fils, pardonnez-moi, mais le tout Puissant m'avait condamné pour plusieurs années à faire pénitence sous la forme d'un âne. Je viens de redevenir moine à minuit. Je suis le Père Manent de l'abbaye, l'un de vos voisins ! !
Le mouéne se signit quate faes à s'sieude et entamit un potère naoster bin pus long qué sti-là récité par la coueffe de Zacharie tous les sa. L'écrasous d'grain n'savé pus qua dire et s'couit la naoche si fort quo manquit d'couper la gargate au mouéne !
- Et dire qué j'n'avoe rin veu d'pao norma diqua'c't'heure ! s'envint Zacharie. I soufflit tout l’vent d'sa tiaisse en r'lévant les épaoles, l'pove bonn’homme. Un p'tit aprèe i r'prit du pae d'la béete et s'apperchit diqua biter l'mouéne.
- Est bin biau toul lla, mais chi qué j'voe faire do eun mouéne à c't'heure ? N'est pao ta qui iros cri les pouchées d’blé dans les mètaeries, ni les amonter diqu’au moulin l'mouéne ! A t'voe, tu sré méme pao capaebe dé j'ter eune démi-pérée su tes vieilles caotes. Oué bin c'qu'é j’té dis : j'voe t'détaecher et décanille d'sé ma tes pattes à ton queu si tu n'veux pao qué j'té coresse le bas d'l'échine do la pointe d'un mes sabiaaux. Va r'trouver les aoutes à l'abbaye, bon à rin !
Le Pére Manent né s'el fit pao dire trae faes ! I court cor en t'nant les caotés s'sa cote breune. Zacharie r'vint do sa coueffe en rouscaillant et li racontit l'histouére.
- Ma pove Ninie, si tu savoe? Note âne Vénusse… Eh bin, c'été pao eune ône !
- Tchi qu'tu radotes mon pove bonn'homme ? La goutte t'a cor amonté à la téte à matin... T'oe pao r'kneu ta bourique ?
- Mais, bondiou, d'bondiou, j'ae pao d'tchibètes dans les zieux à c't'heure-ci ! Jté dis qui y avé eun mouéne au bout d'la naoche à Vénusse à matin ! ! I m'a méme caousé !! I m'a dit comme ella qui v'né d’fini sa pénitence sous la fillure d'eune ône... Est l'Bon Dieu qui loe li avé donné v'la eun coupe d'années pou l'puni d'ses paechées... Eh bin ! Si t'étaes punie d'tous les tiens, en qua qu'tu s'roes changée ma pove bonn'femme ?
- Zacharie, v'la don pourqua o batté si souvent d'la goule note ône ! O d'vé périé ou bin dire son berviaire !
- Est bin c'que'jpense ma aossi à ct'heure Ninie ! j'tons bin feinés les temps qui courent !
Eune demi-douzaine dé s'maines sé possitent et lou z'ône n'été tourjou point r'vénu au moulin su la champangne.
- J'en dégotrons eune aoute à la faere dé Ploubala à la Sainmiché. Tu vienroe quanté ma lo chouesi, Ninie.
Les mouénes qui n'savé pus qua fére do lou pécaout voulites lé vende. La faere dé Ploubala tombé vro bin pour s'en déch'vi. I partitent don toue par lé cherra d'Beaussae do la bourique. Le Pére Manganate avé échierdé l’pae d'l’anima et li vavé mint eune fieure dé pissenlit su l'haout d'la téte pour lé fére pus biau. I n’y avé qu'el sentabon qui z'avint oubélié ! Zacharie et Ninie couritent es ônes em pitiétées et targées comme des rangées d'porée dans le mitan d'un clos. Dès qu'o vit son ancien méte, la pove Vénusse lé r’kneu et li fit dans son languaege d'ône : hi- han, hi- han, hi- han, trae faes à s'ent'sieude.
- Ergarde Ninie, j'ai biau m'torcher les zieux. j'enn'réve pao ; bont'sou l'ône là ersembèle tenant à note Vénusse ! J'parie qu'el mouéne ara cor fait tioques grosses bétises à l'abbaye et qu'el Bon Dieu l'ara cor ertourné en bourique !
Ninie et Zacharie restitent chomés d'bout et dré comme des piteaux au raos d'l'ône durant toute la faere et i caousé do tout l'monde qui s'en apperché.
- Mes poves éfants, n'allé surtout pao aj'ter eune béete dé méme ; n'est pao qu'o n'voe rin, mais vantié bin dans tioques joues v'aré un mouéne dans vot'aere au lieu d'eune bourique .. Ergardé- lo bin ! Quand o l'a fini d'cigaogner sa gav'lottée d’jans et d'chierdrons, o bat cor dé la goule eune bonne bérouée, pasqué, filluré-vous, o fait des périéres et o dit son berviaire tout l'temps. Est comme ella qu'el Bon Dieu punit ceute-ci d'l'abbaye qui font des bétises... I les change en ônes !!
La nouviauté-la allit pus vite dans toute la faere qué du feu dans du glésu ou qu'un essaim d'mouches à mié qu'aré joué ripe dé lou cavet. Pas un maoudit houidou n'voulit aj'ter l'pécaout, ni méme en d'mander l'prix au Père Manganate qu'été en charge d'el vende eune bonne pognée d'sous. La faere possée, l'vieux mouéne, tout pénoue, s'en r'vint quanté l'ône à l'abbaye. Le révérend Père Dom Daine attroupit toutes ses ouailles et aprée ava bin d'visé, i s'déciditent à ram'ner la bourique au moulin. Zacharie ertrouvit don Vénusse un biau matin dans l'courti au raos d'sa corde déboué et si l'moulin est cor chomé d'bout su la champangne à c't'heure, créyé-ma bin... La bourique né dé pao été bin lin d'li !!!
En ce temps-là, une bonne demi-douzaine de moines vivait à l’abbaye à cent pas de la grande falaise de la pointe des cornichons. Ils avaient à leur tête le révérend père DOM DAINE qui ne faisait que prier du matin au soir. La grande Marie Sublet qui avait toujours tout vu, qui connaissait tout et qui, par-dessus le marché, était encore voyante de métier, n’arrivait pas à les reconnaitre. On ne pouvait deviner le nombre de lunes que portaient leurs visages sous leur grande capuche marron, c’est vous dire ! Toujours est-il qu’ils n’étaient pas riches et qu’ils faisaient pitié aux bonnes gens. Ils leur donnaient quelques pièces de monnaie trouées et leur restant de soupe mais il n’y en avait jamais assez pour leur remplir la bedaine tous les jours. Ils avaient beau prier, ça n’emplissait pas leur ventre. C’est pour ça que lorsque le soleil se cachait derrière les hêtres de Jean Bave, ils partaient fouiller dans les enclos. Sur le coup de minuit, ils revenaient avec des sacs de navets, avec des poireaux, avec des choux et même avec des pommes de terre au bout de leurs fanes. De temps en temps, ils ramenaient des lapins piégés aux collets dans les ajoncs, le long de la falaise.
Un soir qu’ils en avaient bien chipé plus de trois sacs, ne virent-ils pas la vieille bourrique à Zacharie qui broutait des chardons pas loin du moulin. Faut vous dire que Zacharie qui demeurait là avec sa bonne femme était le meunier du coin et de toute la contrée à plus de trois lieues. Il attachait son âne avec une grande corde longue comme neuf pas de géant à un piquet bien enfoui dans la terre à coups de maillet en châtaignier afin que le bourricot ne se sauve pas. En fait, Zacharie choisissait toujours du châtaignier parce qu’il disait que la vermine et les vers se cassaient les dents dessus. Les moines discutèrent entre eux, mais pas plus haut qu’une messe basse :
- Père Pétuel, ne pensez-vous pas que nous pourrions emprunter cet animal pour véhiculer nos victuailles jusqu’à notre abbaye ?
- Père Lapouche, mon fils, vous avez bien là de vilaines pensées ! Le seigneur nous a mis sur cette terre pour expier nos péchés et non pour en faire d’autres ; c’est à nous de porter notre fardeau… Mais je crois que votre idée me semble judicieuse et en rapport avec le volume de notre collecte.
- Père Pétuel pour que le meunier Zacharie ne s'aperçoive pas de la disparition de son âne nous pourrions laisser le Père Manent à la place de l'animal et nous nous débarrasserions de la bête en la vendant à la foire de la Saint- Michel à Ploubalay.
- Père Manganate, mon fils, votre avis mérite nos louanges et même les égards du tout Puissant... En effet, le Père Manent fera bien l'âne jusqu'au réveil de Zacharie et de sa femme. Il sait d'ailleurs très bien le faire quand il est décidé !
- Père Pétuel, je dirai donc au meunier que j'avais été changé en âne pour un certain temps et qu'à présent ma punition est terminée, que mon temps de pénitence a été accompli !
- Bien, Père Manent, mon fils, vous avez tout compris ! Que Dieu vous laisse en paix au bout de cette corde à vingt pas du moulin à présent.
Le moine, au bout de sa corde, pria bien deux heures et puis voilà la porte du moulin qui s’ouvre. Oh ! Il était bien trois ou quatre heures du matin ; il n’y avait pas beaucoup de lune et il faisait noir, tout noir. Zacharie attrapa une chandelle, l’alluma et se pencha dehors. Il vit une masse noire à treize pas et demi du moulin et il appela son âne : - es-tu là Vénusse ? … Pas de réponse. D’habitude, ça lui causait : - hi-han faisait Vénusse - et il était rassuré. Il dévala le chemin jusqu’à l’animal.
- Mais qui donc est là ? C’est pas toi Vénusse ?
- Si, si, c’est moi votre âne, je suis toujours là où vous m’avez attachée hier soir… Répondit le Père Manent d’une voix hésitante.
Zacharie se gratta le crâne à travers sa casquette.
- Ils m’ont joué un tour de magie, voilà que mon bourricot parle maintenant ! Eh bien, j’aurais tout vu et tout entendu…
Il s’approcha de l’animal…
- A mon avis, c’est un moine qui prêche ainsi.
Il s’approcha encore plus près et cria :
- Dis donc, le moine, qu’est-ce que tu fous ici en plein milieu de la nuit à la place de mon âne ?
- Mon fils, pardonnez-moi, mais le tout Puissant m’avait condamné pour plusieurs années à faire pénitence sous la forme d’un âne. Je viens de redevenir moine à minuit tapant. Je suis le père Manent de l’abbaye, l’un de vos voisins !
Le moine se signa quatre fois de suite et entama un pater noster bien plus long que celui qui était récité par la femme de Zacharie tous les soirs. Le meunier ne savait plus quoi dire et secoua la corde si fort qu’il manqua de couper la gorge au moine.
- Et dire que je n’avais rien vu d’anormal jusqu’à maintenant ! convint Zacharie. Le pauvre homme souffla tout ce qu’il savait. Puis, il reprit du poil de la bête et s’approcha au point de toucher le moine.
- Il est bien beau celui-là ; mais qu’est-ce que je peux bien faire d’un moine à cette heure ? … C’est pas toi qui ira chercher les sacs de blé dans la métairie ni les porter jusqu’au moulin ! A te voir, tu serais même pas capable de porter un quintal dans tes vieilles sacoches. Ecoute bien ce que je te dis : je vais te détacher et prends te jambes à ton cou si tu ne veux pas que je te caresse le bas de l’échine avec la pointe de mes sabots. Va retrouver les autres à l’abbaye bon à rien !
Le Père Manent ne se le fit pas dire trois fois ! Il court encore en tenant les sacoches sur sa robe brune. Zacharie revint près de sa femme en ronchonnant et lui raconta l’histoire.
- Ma pauvre Ninie, si tu savais ? Notre ânesse Vénusse… Eh bien c’est pas une ânesse !
- Qu’est ce que tu radotes mon pauvre bonhomme. La goutte t’est encore montée à la tête ce matin… T’as pas reconnu ta bourrique ?...
- Mais bon Dieu, de bon Dieu, j’ai pas encore des lucioles dans les yeux ! Je te dis qu’il y avait un moine au bout de la corde de Vénusse ce matin ! Il m’a même parlé. Il m’a dit comme ça qu’il venait de finir sa pénitence dans la peau d’une ânesse… C’est le bon Dieu qui lui a infligé il y a deux ans pour le punir de ses péchés. Eh bien, si tu étais punie de tous les tiens, en quoi serais-tu changée ma pauvre femme ?
- Zacharie, voilà donc pourquoi il balançait si souvent de la tête notre âne ! Il devait prier ou bien dire son bréviaire !
- Eh bien, c’est ce que je pense maintenant moi aussi, Ninie ! Nous sommes bien maudits par les temps qui courent !
Six semaines passèrent et l’ânesse n’était toujours pas revenue dans le pré du moulin.
- J’en trouverai une autre à la foire de Ploubala à la Saint Michel. Tu viendras la choisir avec moi, Ninie.
Les moines qui ne savaient plus quoi faire de la bourrique voulurent la vendre. La foire de Ploubala était précisément la foire du pays aux ânes. Ils partirent tous sur le chemin de Beaussae avec la bourrique. Le Père Manganate avait peigné la crinière de l’animale et lui avait mis une fleur de pissenlit sur le haut de la tête pour l’embellir. Il ne restait plus qu’à la parfumer ! Zacharie et Ninie coururent vers des bourriques attachées et rangées comme des poireaux au milieu d’un enclos. Dès qu’elle vit son ancien maitre, la pauvre Vénusse le reconnut et lui fit dans son langage d’âne : hi- han, hi- han, hi- han trois fois à la suite.
- Regarde Ninie, j’ai beau me torcher les yeux, je rêve pas ; l’âne, là, ressemble tellement à notre Vénusse ! Je parie que le moine aura encore fait quelques grosses bêtises à l’abbaye et que le bon Dieu l’aura encore changée en bourrique !
Ninie et Zacharie restèrent figés debout droit comme des poteaux auprès de l’âne pendant toute la foire en causant avec tous ceux qui s’en approchaient.
- Mes pauvres enfants, n’allez surtout pas acheter une telle bête ; c’est pas qu’elle vaut rien mais peut-être que dans quelques jours vous verrez un moine dans votre enclos au lieu d’une bourrique… Regardez-la bien ! Quand elle a fini de brouter sa fourchée de joncs et de chardons, elle bat de la tête un bon moment, parce que, figurez-vous, il ne cesse de faire des prières et de dire son bréviaire. C’est ainsi que le bon Dieu punit ceux de l’abbaye qui font des bêtises… Il les change en ânes.
La nouvelle se répandit plus vite dans toute la foire que le feu dans la chaume ou qu’un essaim de mouches à miel caché dans une ruche en paille. Pas un maudit vaurien ne voulait acheter l’ânesse ni même en demander le prix au Père Manganate qui était chargé de la vendre une bonne poignée de sous. La foire terminée, le vieux moine, tout honteux, s’en revint avec l’âne à l’abbaye. Le révérend Père Dom Daine rassembla toutes ses ouailles et après avoir bien devisé, ils décidèrent de ramener la bourrique au moulin. Zacharie retrouva donc Vénusse un beau matin dans le jardin à côté de sa corde et si le moulin est encore debout dans le pré à cette heure, croyez-moi bien… La bourrique ne doit pas être bien loin de lui !!!

Les ruches secrètes sont alignées
près des lianes du ciel,
parmi des nids lumineux.
Butinez-y, abeilles de mes pensées,
petites abeilles ailées de son
dans la nue enceinte de silence ;
chargez-vous de propolis
parfumée d’astres et de vent :
nous en calfeutrerons toute fente
communiquant au tumulte de la vie.
Chargez-vous aussi de pollen stellaire
pour les prairies de la terre ;
et demain, lorsque s’y noueront
les roses sauvages de mes poèmes,
nous aurons des cynorrhodons aériens
et des semences sidérales.
Milahatra ny tohotantely miafina
eny akaikin’ny vahin-danitra,
miaraka amin’ny ankany mazava.
Mitsentsefa avy any, ry tantelin’ny eritreritro,
ry tantely mielatra feo
eo amin’ny habakabaka mitoho-panginana ;
mivesara savo-madity
manitra johary aman-drivotra :
hotsentsenantsika amin’izany ny triatra rehetra
mampitohy amin’ny tabataban’ny fiainana.
ho an’ny tanin’ ahitry ny tany ;
ary rahampitso, rahefa miala londo eo
ny raozy dian’ny tononkirako,
dia hanana voany avy eny an-danitra
sy famafin-kintana isika.
Jean-Joseph Rabearivelo Traduit de La Nuit
Nadika tamin’Ny Alina Editions Tsipika
VESPINI Jean-Paul : Zola à bicyclette[1]
Subtile idée que ce cadeau d'anniversaire, combinant mon amour du vélo et de la littérature car ce livre, qui n’est pas simplement un ouvrage anecdotique sur Emile Zola à bicyclette, utilise le prisme du vélo pour s'intéresser au contexte historique de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle. Voilà une balade littéraire dans des paysages aussi variés que ceux de : l’économie (révolution industrielle, succès technologique, innovation[2], évolution des ventes de la « petite reine »[3]), l’actualité sociale (manifestations ouvrières[4]) la politique (affaire Dreyfus[5]), la sociologie (émancipation des femmes[6], mode[7] popularité de la pratique du vélo dans toutes les classes sociales[8]), le sport (écoles de vélo[9], développement des manifestations sportives[10]), la santé[11] (pratique du vélo et évocation des bienfaits du cyclisme tant par Zola lui-même que par les médecins (notamment le docteur Samuel Pozzi) ou par d’autres célébrités telles que Jean-Casimir Perrier président de la république), l’art (évocation de John Singer Sargent peintre notamment du Dr Pozzi, d'Octave Mirbeau, de Marcel Proust, de Georges Bizet, de Wagner[12], de Sarah Bernhardt[13], de Théophile Gautier, de Maupassant, de Zola dans son quotidien d'écrivain[14]), la presse tant généraliste (Figaro, L’écho de Paris, Le Temps) que spécialiste (La Bicyclette, Paris-Vélo) constitutive de la grande majorité des sources de l’auteur, et aussi la philosophie (époque malade du progrès[15], ouvrages Fécondité, Les Evangiles[16]… Remarquable randonnée!
Docteur Samuel Pozzi chez lui Portrait par John Singer Sargent (1856-1925)

[1] Zola à bicyclette de Jean-Paul Vespini chez Arthaud Flammarion 2024.
[2] Pages 125, 129
[3] Pages 68 et s.
[4] Page 74
[5] Pages 221 et s.
[6] Page 155 et s
[7] Page 161
[8] Page 61
[9] Page 35 et s.
[10] Page 151
[11] Page 60
[12] Pages 206 et s.
[13] Page 157 et s.
[14] Pages 199 et s.
[15] Page 131 et s. pages 194, 195
[16] Page 255 et s.
Quel rat invisible,
venu des murs de la nuit,
grignote le gâteau lacté de la lune ?
Demain matin,
Quand il se sera enfui,
Il y aura là des traces de dents sanglantes.
Demain matin,
ceux qui se seront enivrés toute la nuit
et ceux qui sortiront du jeu,
en regardant la lune,
balbutieront ainsi :
« A qui est cette pièce de quat’sous
qui roule sur la table verte ? »
« Ah ! ajoutera l’un deux,
l’ami avait tout perdu
et s’est tué ! »
Et tous ricaneront
et, titubant, tomberont.
La lune, elle, ne sera plus là :
Le rat l’aura emportée dans son trou.
Voalavo tsy hita inona,
avy any ankoatry ny rindrin’ny alina
no mikiky ny mofo rononon’ ny volana ?
Rahampitso maraina,
rahefa nandositra izy,
dia hisy dia-nify misy ra co.
Rahampitso maraina,
ny olona avy nimamo nandritry ny alina
sy ny olona avy niloka,
raha mijery ny volana,
dia hiboredika hoe ;
« Voamenan’iza iry mihosin-dra
mikodia ery amin’ny latabatra maitso ? »
« A! hoy ny iray aminy
may daholo ny an’ilay sakaiza
ka namono tena izy ! »
Dia hikakakaka daholo izy
ary hiraingiraingy hianjera.
Ny volana kosa, tsy ho co intsony :
nentin’ny voalavo any an-davany izy.
Photo L'Altérité

Moi,
par les interstices des feuilles qui en retombent
comme des larmes noires qui ne cessent de couler,
je ne puis rien discerner
et n’entends que des bribes de paroles
où reviennent souvent les mots : Égypte
et Israël.
Je me hausse sur une motte de terre
fleurant l’herbe foulée,
et j’écarte la verdure qui me gêne les yeux ;
un petit oiseau migrateur sanglote près de la cime ;
et je lève la tête ;
mais ce sont les étoiles que je vois :
bulbeuses comme les aulx,
mouchetées comme les cailles,
elles me rappellent les prières que je viens de confondre,
et, dans le désert de l’azur imérinien
où il me semble que l’exode
refuit les Pharaons,
voilà que les Religions se rencontrent ─
et toi aussi, ô mienne, ô Poésie !

Cette œuvre de Steven W. Forward (1952 – 2010), intitulée « Pop Art » (1985) est exposée au Musée d’Art Moderne de San Paolo (Californie). Elle est emblématique de sa recherche et participe d’une démarche motivée principalement par la volonté de réagir au Pop Art caractérisé, selon lui, par une ambiguïté foncière : comment produire une œuvre sérielle et banale comme reflet de la société industrielle et de la consommation de masse et participer en même temps à une réelle création de valeur sur le marché de l’art telle que catalyse habituellement l‘unicité de la composition.
Forward traduit l’alchimie consistant à transformer des choses de genre dévalorisée par leur massification (boites de conserve, canettes de coca cola, portraits sérigraphiés) en corps certains valorisés (individualisation notamment par apposition d’une signature) en présentant une canette de coca cola ayant subi une double mutation juridique et physique. L’objet standard est d’abord caractérisé par sa fongibilité. L’apposition d’une marque de fabrique l’individualise par rapport aux produits concurrents mais la production de masse le maintient dans sa nature primaire. Il perd sa fongibilité lorsqu’il est approprié. Il devient res nullus lorsqu’il est jeté. Dès lors, sa sérialité est définitivement rompue non seulement par les manipulations du hasard qui transforme l’objet 3D en un objet 2D par écrasements multiples mais également par sa réappropriation et son changement de statut. L’encadrement fixe alors non seulement son histoire mais également son historicité artistique.
Pourquoi alors intituler cette œuvre « Pop Art » si elle constitue précisément une réaction au mouvement initié notamment par Andy Warhol ? Steven W. Forward montre que malgré son écrasement, la boite de coca cola conserve la mémoire de ses trois dimensions initiales par un phénomène naturel d’anamorphose. Celle-ci suggère sa capacité à retrouver son volume comme, dit-il, « dans les dessins animés de Tex Avery où les toons écrasés retrouvent leur forme initiale en même temps qu’un « pop » post synchronisé souligne la métamorphose ».
Steven Forward « Pop Art » 1985 Boite de Coca Cola écrasements multiples et fortuits

Après avoir présenté un article de Georges-Joseph RAZAFIMAMONJY portant sur l'engagement du poète Jean-Joseph RABEARIVELO, la revue L'Altérité souhaite mieux faire connaitre ce poète malgache en publiant quelques unes de ses poésies éditées chez Sépia et Tsipika dans un recueil intitulé "Traduit de la nuit". Nous publions la poésie en français et en malgache telle que l'ouvrage "Traduit de la nuit" la présente mais aussi dans le but de respecter le souci du poète qui n'a eu de cesse de renouveler la langue malgache tout en s'auto traduisant. En outre, le graphisme malgache présente en lui-même un rythme produit par la présence multiple des "y" qui fournit au lecteur ignorant le magache une sensation synesthésique consistant à visualiser les sons et, à l'instar d'une démarche formaliste et mallarméenne, à abstraire la poésie de son sens.

La revue L’Altérité présente un recueil intitulé « Le jardin est visage » suivi de « Dans l’invisible du chemin » d’Éric Chassefière publié aux éditions Encres Vives. Éric Chassefière est né en 1956 à Montpellier. Il est astrophysicien et poète. Dans son œuvre, il exprime notamment son amour de la nature dont le jardin constitue, depuis son enfance, une sorte de microcosme de la beauté. Sa poésie est toute de sidération et pantelante mais elle n’exclut pas la puissante curiosité du chercheur qui pétrit les mots en quête de sens face à l’indicible.
Faut-il chercher quelque rationalité dans la succession de ces cinquante poésies comme on cherche du sens dans l’équation aussi dense que le poème ? Faut-il trouver du sens à la chronique comme l’écho de l’œuvre recensée ? Faut-il chercher dans ces vers la cohérence de la mathématique et affirmer que l’œuvre d’Éric Chassefière est une œuvre cosmique ? La lecture de « Le jardin est visage[1] » est une promenade. Une promenade au jardin, soit. Une promenade dans l’abstraction comme on divaguerait dans une œuvre de Kandinsky au milieu des vibrations et de la musique des couleurs. Mais la divagation du lecteur est celle d’un étranger. Car il y a dans la narration poétique d’Éric Chassefière une intimité qui sourd entre le jardin et lui comme la source de l’Être. Cette poésie est à la fois une poésie de l’immanence et de l’ontologie. Elle est l’histoire d’un homme se regardant, celle d’un vis-à-vis, d’un visage à visage de son enfance à aujourd’hui où la proximité entre l’homme et le jardin confine à la fusion. Elle est l’histoire de sa mémoire où réside un peu de nostalgie. Il n’y a pourtant dans ce rapport, non… rapport n’est pas le bon mot car il suggère une hiérarchie, un numérateur et un dénominateur. Il n’y a dans cette union aucune posture ni dans cette évocation aucune figure de style. Tout est échange mais rien dans cette harmonie n’est symbiotique car ni l’homme ni le jardin ne tirent profit de l’autre.
Dans « Le jardin est visage », tout est questionnement. La beauté du jardin est métaphore du cosmos, profond comme la fleur à moins que la fleur n’en soit la représentation microcosmique. Le jardin est corps. Il est yeux, mains, lèvres, peau, cœur, sang. Il est la beauté. Il est l’indicible. Et comment traduire l’indicible autrement qu’en cherchant Dieu ? Mais le Dieu d’Éric Chassefière est substance. Appartenir au monde en cette fusion c’est être le monde. Le jardin est nature. L’homme est nature. Nul artefact. Nulle production. Le jardin et l’homme sont substance au sens où ils ne sont le produit de rien, ils ne sont le produit d’aucune intervention extérieure puisqu’une substance est précisément ce qui est en soi et est conçu par soi. L’être est jardin. Le jardin est l’être. L’oiseau nait de l’arbre et l’arbre de l’oiseau. Dieu est substance au sens où nul ne peut dire que Dieu est une création de l’univers ni que Dieu a créé l’univers. Dieu ne provient de rien.
Ainsi peut-on dire qu’il n’y a rien de transcendantal dans la poésie d’Éric Chassefière. Tout est immanence : « immanence de la source… immanence de ce chant… tout se cache en tout… tout vient s’y lire en tout ». Les 55 occurrences du mot « tout » suffisent à montrer, combien dans cet englobement, la nature s’engendre d’elle-même. Elle est incréée. L’Être n’est-il pas alors que dans cette contemplation ? Dans ce questionnement permanent, le poète considère : étymologiquement, il a le nez dans les étoiles. Il y a quelque chose de sidéral dans cette attention qui constitue une forme d’ontologie de l’homme, une sorte d’ontologie extrême au sens où il n’y a d’homme que s’il y a cette extrême attention.
Revenons à l’univers puisque la réflexion d’Éric Chassefière est sidération. L’espace n’a ni goût ni odeur. Sa poésie fait exclusivement référence aux sens de l’ouïe, de la vue et du toucher. La pluie n’a pas de parfum. Elle chante, elle claque, elle rebondit. Elle est perçue de l’intérieur comme de l’intérieur d’un vaisseau. Mais l’espace a-t-il du son ? L’espace est silence total[2]. Univers et jardin sont silence. Le silence est traduit par des mots. Le silence est l’essence des choses. Du silence, nait la musique et la musique est traduite par la poésie qui chante. Elle est Bach qui scande. Elle est rythme et pulsation. Elle est vibration. Elle est « rumeur du monde ». Elle est « Le chant du monde » Gionien. Le poète donne voix au jardin. Dans cet éther, la musique est abstraction, l’abstraction est la suggestion des choses. Le vent est solaire et de ce vent fleurit l’aurore boréale.
« …de la lumière
du vent né de la lumière
du lointain caressant l’ici
avec l’éveil du jour
s’endort la nuit
dont le jardin est premier rêve
écouter jusqu’à ne plus entendre
regarder jusqu’à ne plus voir
s’éveiller à la vérité de soi »
« Le chat fait cercle de son corps ». Et le chat est une onde qui ne se propage pas dans le vide. Des objets, ne subsistent que les contours. Tout est liseré, rive, frontière, lisière, ourlet. Tout est légèreté comme le halo de l’étoile. Tout est fugace : l’instant, l’oiseau, la mémoire, la fleur… Chaque mot exprime, au-delà de son sens intrinsèque ou supputé, une sensation, une impression, un attribut, un caractère. Il y a l’objet et son esprit. La fleur est rose rouge, elle est légère, fugace comme le temps et profonde comme l’espace.
Il en est ainsi des mots que la langue du poète roule comme des galets au point d’en arrondir les angles et d’en faire disparaitre le sens. Éric Barbier, dans sa préface, dit : « Le jardin est visage, visages aussi de ce que l’on reconnait lui qui échappera continuellement à toute tentative d’appropriation. ». La philosophie est remise en cause permanente de toute certitude. L’approche du concept de substance par Éric Chassefière est spinozienne. La science est son métier. Sa poésie est recherche du sens des mots qu’il tort comme il tort les vérités mais dans la simplicité d’un champ (et d’un chant) lexical qui consiste à combiner les mots, à les presser, à en faire jaillir la multiplicité des sens par l’absurde. Le poète, dans sa quête du beau, raisonne par l’absurde. Ses associations sémantiques sont toutes plus improbables les unes que les autres parce qu’il tourne le langage jusqu’à l’abstraction. Là seulement, peut sourdre une vérité comme celle du jardin-espace qui lui coule dans les veines. Le vent est profondeur des mots. Chez le poète, la synesthésie n’est pas une figure de style. Ni l’oxymore. Elles sont équation : l’inconnu, l’indicible, le « x » (le beau ?) supposent ces filiations verbales. La synesthésie est recherche : « parfum de l’ombre… légèreté d’écoute du feuillage à la blancheur d’une aile de silence… on ne voit que vent pulsation de la couleur… que soleil de l’ombre… silence de la parole… entendre la lumière… ». Le poète écrit l’indicible. Il écrit la beauté. L’indicible beauté. Cinquante poèmes cherchent la beauté.
[1] Eric Chassefière, « Le jardin est visage » suivi de "Dans l'invisible du jardin" chez Encres Vives » N° 537 juillet 2024.
[2] Le terme silence est employé 59 fois dans le recueil soit plus d’une fois par poème.