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Coronachronique N°34 28/4/2020

📅 27 avril 2020

Coronachronique N°34 (28/4/2020)

Quarante-troisième jour de confinement.

128 339 personnes déclarées atteintes du coronavirus.

3 764 de plus qu’hier.

23 293 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).

437 de plus qu’hier.

Le taux de létalité est de 18 %.

 

Quelques dernières chroniques d’une évasion… avant l’évasion.

                    Arrivée à Tanger à 20h, heure locale. Entre l’Espagne et le Maroc, l'avion prend un large virage pour contourner Tanger et atterrir. Il fait encore jour et je découvre, après la campagne marocaine et la centaine d’éoliennes qui coiffent la crête du rif, la ville qui s’étend amplement par petits ilots de maisons blanches avant de se rassembler au bord de la Méditerranée... ou de l’Atlantique, enfin autour du Détroit de Gibraltar que je vois sous mes pieds comme la ligne de partage des eaux dont je garde intact le fantasme depuis l’école où la carte de géographie, accrochée au tableau, montrait ce mystérieux goulet.

                    Atlantique, Méditerranée… à partir de quel moment suis-je dans l’un, me baigné-je dans l’autre ? En cette fin de journée où le soleil couchant dore les maisons comme les facettes décalées de multiples cubes, la mer est aussi bleue d’un côté que de l’autre. Peut-être dois-je attendre de m’y tremper avant de dire si je suis plutôt l’une ou plutôt l’autre.

                    Tanger est là, toute entière répandue à nos pieds, blanche et vaste. Mais cette image d’une mégapole naissante aperçue d’avion ou de la colline du Sharf a-t-elle encore à voir avec l’image que Jeanne et ses parents avaient, du bateau accostant, de la ville internationale qu’ils ont quittée en 1960 ?

                    Au sortir de l’aéroport, un vieux taxi Mercedes nous prend en charge mobilisé par le Riad dénommé le Darnour[1] où nous avons prévu de séjourner. La voiture est un modèle qui a, au bas mot, une quarantaine d’années. Et quarante mille kilomètres par an. Le moteur est diesel comme tous ceux du parc automobile marocain qui empuantissent la ville de suffocantes émanations de CO². C’est un taxi beige. Mais y a aussi des taxis bleus. Les beiges n’ont pas de compteur et tarifent la course au forfait (entre 800 et 1 000 dirhams[2]) pour des distances qui dépassent le cadre de la ville. Mais pour ce prix, le chauffeur est à l’entière disposition du client. Il le dépose. Il l’attend le temps de la visite. Il le guide surtout s’il veut éviter les faussaires, sortes de mendiants déguisés en expert du site, inventeurs d’un emploi précaire assurant une subsistance de quelques heures, entreprenant jusqu’à l’exaspération et si fantaisistes dans leurs explications qu’ils justifient finalement les quelques dirhams lâchés pour s’en débarrasser. Enfin, il le raccompagne jusqu’à la porte du Riad, à pied si nécessaire surtout s’il est chargé. Les taxis bleus ont un compteur et se cantonnent aux courses citadines pour 5 ou 10 dirhams[3]. Si d’aventure un taxi beige charge un client pour une course en ville, le touriste ignorant en est pour ses frais et doit payer un forfait de 50 dirhams, soit le quintuple d’une course normale dont le chauffeur aura bien pris soin de taire l’inadéquation du véhicule au service demandé.

                    Le moteur du taxi beige ronfle fort. Il peine, hoquète, cahote. C’est pourquoi il roule à allure constante : sur la route, la réglementation l’oblige à ne pas dépasser la vitesse de 80 km/h et en ville il faut prendre de l’élan pour monter une côte. Et Tanger n’en est pas dépourvue ! Le piéton doit donc se garer car, dans les faits, il n’est jamais prioritaire. Même sur les passages protégés, s’il ne force pas par une présence déterminée une priorité qui n’existe que dans les textes, il ne traverse pas. Les taxis bleus sont moins poussifs car ils sont plus récents mais l’autochtone ou le touriste doit se contenter d’une Dacia Logan ou d’une Fiat Uno dotée chacune d’une motorisation si modeste qu’elle égale en performance la Mercédès et ses 400 000 km au compteur.

                    Je découvre à cette occasion qu'une voiture de cette époque est inusable car la mécanique est simple et l'électronique encore absente du moteur n'a pas rendu incompétent le particulier dont les velléités de réparation pourraient priver la marque d'un marché juteux à faible élasticité-prix[4]. Le Maroc est à un tel stade de son développement dual qu'il peut se permettre d'entretenir un parc automobile désuet et obsolète en sollicitant la multitude des artisans capables d'usiner une pièce que l'usure a rendu défectueuse et dont la pénurie, sur le marché européen, obligerait n'importe quel consommateur à renouveler son véhicule. Et voici qu'une vieille 220 SL millésimée 1975 et issue des chaines fordistes de montage connait une mutation de statut telle que d'industriel le véhicule devient artisanal, pur produit d'une manufacture dont la dénomination n'est plus un abus langage. Ici, l’obsolescence programmée ne piège encore personne. Mais pour combien de temps ?

                    Le taxi progresse dans de larges avenues aérées, bordées d'immeubles blancs, ocre et brique. On ne s'attend pas évidemment à cette large configuration des lieux. Mais cette partie de la métropole qui se construit n'est paradoxalement pas déserte. Il y a du monde dehors qui flâne, des groupes de jeunes qui déambulent, des hommes et des femmes assis sur les terre-pleins herbeux avec leurs enfants qui jouent à côté d'eux. La nuit tombe. Au fur et à mesure qu'on se rapproche du centre, la ville se resserre. On rentre dans la médina puis dans la casbah par une porte appelée "Bab Haha" sous laquelle la voiture ralentit pour ne pas érafler ses portières. On se gare. Un type vient de s'improviser gardien de parking et après avoir aidé à une évidente manœuvre, il vient chercher un dirham à la fenêtre du chauffeur. Nous ferons le reste du chemin à pieds jusqu'au Riad par des ruelles si étroites que deux personnes peuvent à peine se croiser. C’est un labyrinthe.

A suivre…

carte scolaire vintage mediterranee oceans mers 8

[1] La maison de la lumière

[2] Entre 80 et 100 €

[3] 50 centimes ou 1€

[4] Les constructeurs font de grosses marges sur les pièces détachées mais un prix élevé ne dissuade par le consommateur en raison de l’état de nécessité dans lequel il se trouve pour garder son véhicule en bon état.