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Coronachronique N°23 15/4/2020

📅 15 avril 2020

Coronachronique N° 23 (15/4/2020)

Trentième jour de confinement.

103 573 personnes déclarées atteintes du coronavirus.

5 497 de plus qu’hier.

15 729 personnes décédées (décès en EHPAD inclus).

762 de plus qu’hier.

Le taux de létalité est de 15.19 %.

La courbe des cas recensés de coronavirus continue de s’infléchir.

 

Suite de l’épisode précédent

 

Peu à peu, les nuages noirs disparaissent. En s’étirant, ils ouvrent des trouées où s’engouffre le soleil. Une légère brume s’élève qui diffuse la lumière de manière éblouissante. Il semble qu’il pleut encore mais se sont les arbres qui s’ébrouent et les gouttes d’eau font comme mille scintillements. La terre qui fume exhale des parfums d’humus qui révèlent autant de vie que de morbidité. Dans mon village, lorsque la pluie cesse, ce sont les immortelles qui libèrent leur puissant parfum de curry que le soleil a concentré pendant les brulantes journées d’été. 

Mes vêtements sont encore humides mais le vent et le soleil se chargeront de les sécher sur moi. Je quitte mon refuge. J’ai encore du temps devant moi. Je préfère poursuivre ma boucle plutôt que de faire demi-tour. Il me reste la même distance à parcourir. Dans les descentes ombragées, mon t-shirt colle à ma poitrine et me glace. Mais je sais qu’un peu plus loin, dans le dernier col qui m’attend, je mourrai de chaud et de soif. Pour l’instant, je me laisse prendre par la pente mais la descente coûte cependant une autre fatigue que l’ascension d’un col. Il faut négocier les multiples virages. Il faut anticiper sur la venue d’une voiture en face dont le bruit est masqué par la montagne et qui, sous prétexte d’une faible fréquentation de la route, en prend à son aise en mordant sur une ligne médiane très souvent fictive. Il faut apprécier la texture de la chaussée. Il faut se garder du ravin qui passe de droite à gauche puis de gauche à droite selon la vallée qu’on traverse. Il faut se méfier de l’étroitesse d’un pont qui ne laisse le passage qu’à un seul véhicule. Et des animaux qui divaguent. Des chasseurs qui chassent. Des rus qui dégoulinent. Et surtout de soi-même, grisé par la vitesse et la liberté, porté par le sifflement du vent dans les oreilles et le claquement du K-way. A cet instant, je suis un roi. Mais dans quelques secondes je serai déchu de mon trône lorsque j’aurai atteint le fond de la cuvette et qu’un mur se présentera devant moi, que ma vitesse chutera de 50 à 10 kilomètres par heure et que, avec beaucoup d’humilité, je devrai à nouveau m’arc-bouter sur ma machine pour grimper les quinze kilomètres qui s’annoncent avant d’atteindre le col de St Pancrace. J’ai atteint Moïta, puis Matra, puis Pianello sur des routes minuscules et somptueuses. J’ai quitté la châtaigneraie et je roule dans des paysages de maquis secs et odoriférants. Le rocher est schisteux, l’herbe est jaune. A midi, ici, le soleil est implacable. Il brûle l’air chauffé à blanc, raréfie l’oxygène, il pèse comme le plomb, pompe gratuitement avec une cruelle gourmandise les dernières ressources que chaque coup de pédale consomme en même temps. Mais à l’instant où je grimpe, ce jour, il est dix-huit heures. Le soleil baisse et lance ses longues ombres dans des couleurs mordorées. Il imprime la mienne sur le macadam et je me vois glissant, ondulant, épousant les bosses et les fractures d’un enrobé meurtri par les saisons, long et dérisoire comme la silhouette dégingandée de Don Quichotte et Rossinante. Les montagnes bleuissent. A l’est, la mer apparaît. 

Lorsque j’atteins le col, il me reste dix kilomètres à parcourir d’une route qui m’est familière. Je suis heureux d’arriver. J’adopte un train de récupération sur une départementale roulante. Mais il subsiste, dans la descente que j’entame, quelques nids de poule à franchir. Après, c’est du gâteau : St André, Mazzola, Alzi, Le Couvent. De la petite bière. Mais soudain, j’entends s’échapper l’air de mon pneu avant à une vitesse telle que je passe de huit kilos de pression à zéro en trois secondes. Qu’à cela ne tienne. J’ai de quoi réparer. Démontage. Remontage. Une voiture passe et s’arrête à ma hauteur. Un couple me demande si j’ai besoin d’aide et me propose de m’embarquer, mon vélo et moi jusqu’au village. J’apprécie l’intention mais je décline l’invitation car il ne me reste qu’à gonfler ma roue. Nous nous saluons. Ils redémarrent. Je gonfle. Je gonfle. Vainement. Vainement car ma pompe n’est adaptée qu’aux longues valves. Et ma chambre à air n’en est équipée que d’une courte. Après dix essais, je me résigne. Je range mon inutile matériel. Il me reste, honteux et confus, à marcher aux côtés de mon fidèle Tornado pendant les dix kilomètres qu’il reste à parcourir. Je rentre dans l’or du soleil couchant. Est-ce Tornado ou Jolly Jumper que je pousse ? Car me reviennent à l’esprit mes lectures d’enfance et Lucky Luke, dans la dernière vignette de l’album, qui chante un air que je ne connais pas :

 « I’m a poor lonesome cow boy and it’s a long way from home »