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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 16/17

📅 27 septembre 2026

Samedi 26 février 2022 

   Rendez-vous à 7 heures pour obtenir le test médical nécessaire à mon retour prévu ce soir. La cour du service compétent, projet palus, accueille, comme son nom l'indique, des nuées de moustiques particulièrement voraces. Pour accéder à l'entrée du laboratoire, il suffit de suivre les déchets pharmaceutiques, les cache-nez (on ne dit pas les masques) et les écouvillons. Pour soixante euros, j'obtiens le droit à me faire sonder.  De l'argent perdu, car à l'arrivée je subirai la même inquisition nasale. A cause d'un trafic de faux certificats sanitaires, les autorités de Mayotte sont devenues méfiantes.

   Maintenant une pluie fine prépare de rudes ondées. Les vapeurs sur la montagne découpent des plans très nets, comme réalisés aux ciseaux, dans un dégradé vers le blanc des hauteurs selon les préconisations des peintres de la Renaissance italienne. 

   Au café, chez Nassib, la cafétéria aux multiples succursales, une espèce de héron caquetant dans une robe jaune poussin s'installe à ma table. Parce que tout à l'heure nous étions compagnons de banc dans la salle d'attente du labo, il se croit autorisé à m'entreprendre fort ; d'autant plus fort que son profil bénéficie d'un formidable appareil auditif : Et vous connaissez forcément mon grand-père, sa photo est sur les billets de 50 francs ! Et je ne suis pas rien ! Et si je vois un type en robe alors que c'est pas un noble, hein ? Je lui demande de l'ôter comme ça, tout de suite, croyez-bien qu’il le fait...  Et ici, 1 plus 1 égale 4, parce que Comorien, il connaît rien ! Il connaît rien ! Comorien, rien. Vous avez compris ?

   Je retrouve mon amie. Elle pleure. L'avion de la compagnie A.B., le même qui l’a transportée la veille, est porté disparu. Il y avait seize personnes à bord. Et forcément de ses relations, voire de ses amis. J’imagine les raisons de l'accident. Un plafond bas, un avion qui ne dispose pas des appareils nécessaires pour voler sans visibilité et qui, en conséquence, doit observer une trajectoire au plus près de l’océan. Que se présente une turbulence plus violente ou un coup de vent brutal, l'appareil perd sa portance et le choc le désintègre.  Pour la distraire de son chagrin, je lui propose une réalité alternative : Écoute, dans cet avion, il n'y avait aucun de ceux que tu aimes. Il y avait Azali et Macky Sall, Marine le Pen et Zemmour, Poutine, Trump, Erdogan, le président chinois et Kim Jung-un. Qui est-ce ? Le président nord-coréen, un féroce. Alors on le met aussi, elle me dit.

   Je lui offre du henné noir qu'elle utilise pour teindre ses cheveux. Elle ne veut pas mourir vieille : C'est trop dur de perdre sa beauté.

   Le reste de l'après-midi se passe à régler un problème de faute de frappe. Le numéro de votre passeport qui figure sur le résultat du test est erroné, me fait remarquer l'infirmière.

   Trois heures, toutes employées à régler ce détail... Or le temps presse, l'embarquement s’arrête à vingt heures. Je me précipite pour récupérer mon bagage. Le port. La précipitation aux services de police. Les adieux trop rapides. Les promesses criées.

 

 Photographie de Jean-François Roth