Vendredi 25 février 2022
Moroni. Le bateau accoste flanc contre flanc avec un autre navire qu'il nous faut traverser pour descendre à terre. Mais avant, un policier s'approche de moi : Le service de l'immigration, me dit-il. Suivez-moi. Je m'exécute. Traverser le port d'un bout à l'autre est un supplice. Les bagages tirent douloureusement mes bras. Je maudis mon amie, ses saluva, ses chiromani, ses jupons et les kilos de bananes qu'elle m'a confiés. Elle me rejoint à ce poste que je commence à bien connaître. Je lui fais visage de bois. Après les formalités administratives, nous retournons au quartier. Là, je ne peux plus contenir mes reproches. Des bananes, des kilos de bananes, on n'en trouve donc pas en Grande Comore ? Si, mon chéri, mais comprends-moi, c'est des cadeaux que je destine à l'hôte qui t'héberge. Toi, tu lui donneras de l'argent, mais moi, que puis-je lui offrir ? Regarde ce pamplemousse, il est pour toi. Ma honte est telle qu'il faut que je me lave.
Au consulat, rien n'a été fait. Un employé nous donne un numéro de téléphone à appeler le jeudi entre telle et telle heure et une adresse mail. Dépités, nous allons nous restaurer dans une cafétéria. Là, elle me demande conseil. Elle ne sait pas s'il est préférable pour elle de retourner à Mayotte ou d'assister au mariage de son fils le mois prochain. Je pense que ce voyage, hormis le plaisir de partager du temps avec mon amie et celui d'avoir découvert une âme (mot que j'exècre pourtant), avait ses nécessités. Mais qu'il faut qu'elle mène à bien ce qu'elle a commencé. Sans quoi ce serait un échec. Qu'elle règle sa situation administrative et son compte à son premier mari en se rendant aux noces de son fils. Elle acquiesce. Nous nous se séparons. Elle va manger chez sa sœur et moi, me baguenauder un peu.
Retour au petit café du boulevard Al Maarouf où je suis accueilli par la même jeune serveuse. Elle lève le pouce pour exprimer son contentement. Aucun consommateur aux deux tables de l'établissement en plein air. Je m'assieds sur la banquette carrelée, face à l'océan. Le sourire qui me sert le café du thermos fait chaud au cœur. Moment de repos. Sous moi, effet d’une nuit passée en mer, la terre tangue. Au loin, des barques de pécheurs puissamment motorisées filent sur la houle, disparaissent derrière la ligne d'une vague ; ne subsistent alors que des virgules d’hommes qui émergent sur les flots.
Plus tard je lirai tout en buvant la bouteille de bordeaux que mon amie m'a offerte, à moi, le kâfir.
Elle me rejoint. Nous optons pour une dînette d'adolescents. Dans le taxi qui m'amène à la pizzeria, le chauffeur me désigne la camionnette à plateau qui nous précède. Oui, pas plus que nombre d'autres elle ne possède de plaque d’immatriculation, je l'avais remarqué, et alors ? Et alors, me dit-il, c'est la police. Cette information ranime une histoire ancienne. J’étais à Marrakech et j'avais assisté à un enlèvement en pleine rue. Deux hommes en civil prennent en tenaille un quidam, le poussent à l'intérieur d'une auto, qui disparaît. A l'époque, en 1993, on disparaissait beaucoup au Maroc.
Nuit difficile. Des chats en rut derrière la tôle. Cauchemar de mon amie, où le père de ses enfants tient un triste rôle.
Photographie de Jean-François Roth
