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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 14/17

📅 21 septembre 2026

   Dans le taxi qui nous mène à l'aérodrome, j'apprends qu'on est sans nouvelle d'un kwassa kwassa depuis la nuit dernière.

   Vite je passe le contrôle de police et pénètre dans la salle d'attente, d'enregistrement et de contrôle des bagages. Moi : Je viens pour la place restante. Le guichetier : Attendez la fin de l'enregistrement.

   J'attends donc dans cette même pièce, rapidement bondée. Les femmes plus bijoutées encore que le jour de leur mariage portent leurs habits les plus somptueux. Je reste un moment fasciné par tel saluva à motif brodé de corolles d’or sur fond noir. Mon amie me rejoint. Elle dépose ses bagages au nombre desquels un sac isotherme contenant du poisson. Elle m’explique :  A Mohéli ils ne coûtent que deux euros le kilo, mais à Moroni ils atteignent sept.  Évidemment...  Ses colis dépassent le poids autorisé. Elle me cède donc des bananes et de ses habits pour que je les fasse enregistrer plus tard, sous mon nom. Une bonne vingtaine de kilos. De temps à autre je jette un coup d’œil sur la manche à air de l'autre côté de la piste, j'observe qu'elle se gonfle de plus en plus. L'avion a du retard. Il n'a pas quitté Moroni en raison des conditions météo. Treize heures, l'avion se présente enfin sur la piste. Mon amie interroge le guichetier. Réponse : Il n'y a plus une seule place ! Elle rejoint les passagers ; je reste seul avec ses bananes et ses frusques.

   Chose vue : Parmi les articles interdits de cabine : pétards, grenades, scies et, sous l'image d'une visseuse : « vicieuse ». 

   Je prends un taxi et file chez Karim. Je lui explique la situation. Il faut que je rejoigne sa mère pour régler ses affaires administratives le lendemain, vendredi. Après il sera trop tard. Nous avons réservé notre retour à Mayotte pour le surlendemain, samedi soir. Il téléphone à diverses personnes. Rien. Toutes les places des compagnies d'aviation sont réservées et les autorités maintiennent l'interdiction de sortie des kwassa kwassa. Alors ? Alors le bateau, peut-être. On verra plus tard.

   Chose vue : Le soir, à l'heure de la première bière, un homme orgueilleux comme je les aime. Il ramasse un mégot fumant. Je lui fais signe. Il s'approche, je lui offre deux cigarettes qu’il accepte, pour s'éloigner sans un merci. Sentiment agréable que deux plaisirs viennent de se conjuguer.

   Sept heures. Karim et moi dirigeons nos pas vers la grande route pour un taxi. Sur le chemin nous récriminons de conserve contre le poids extravagant des bagages.

   Au port, nous apprenons qu’il y a un bateau qui prend des passagers et qui lèvera l'ancre dans la nuit : Pour Moroni ? Pour Moroni. Nous nous séparons comme les amis que nous sommes devenus. Curieux, je cherche et finis par discerner le nom de ce vraquier : Al Yassine. Je grimpe sur le pont, des marins se saisissent de mes bagages et me guident jusqu'à la dunette, où sont entreposées les marchandises les plus fragiles : des sacs de lait en poudre et des ramettes de papier.

   C'est un cargo d'une cinquantaine de mètres. Sur le pont, des chèvres, trois zébus, des régimes de bananes, des sacs de racines de manioc, de cocos, de feuilles à mataba, trois autos, des bidons, des rouleaux de câble... Plus bas, sur le quai, des matelots chahutent ; une autre chique, taciturne. Des autos arrivent et déposent d'autres marchandises. Et puis, un zébu ! Pas commode le bestiau. On réfléchit. Et moi tout seul : Soit une bête de deux trois quintaux, avec un plat-bord deux bons mètres au-dessus du quai et sans engin de levage, comment vont-ils s'y prendre sans mât de charge ? Et ombrageuse avec ça, la bête ! Si ombrageuse que, malgré deux cordes, l’une passée autour d'une patte et l'autre par les cornes, nul n'ose l'approcher. On réfléchit. On peste à propos de cette livraison trop tardive. Plus tôt, à marée basse, avec le pont au niveau du quai...  Un jeune étourdi tire sur la corde de tête. Il se fait traîner et il faut vite la renouer, la corde, à n'importe quoi de solide. Tiens, cette bitte d'amarrage. Et Ali ? On l'appelle. Il est occupé. On le supplie. Il arrive, l'homme. Aussi large que haut, d'autorité il distribue les rôles. Que deux tirent sur la patte. Et au moment où lui sera tout proche du zébu, que deux autres contiennent les cornes. Il avance, Ali.  Et c'est une armoire de fonte, mais légère et comme montée sur des chaussons de ballerine, qui s'avance pour affronter la bête aux muscles saillants sous sa fine robe de tabac blond. Qui, la force ? Qui, la grâce de ce pas de deux ? Pas le temps d'examiner la question. Car, d'un bond, l'homme saisit les cornes et exerce une torsion à la nuque. La bête déséquilibrée oscille et tombe. Un genou appuyé sur le cou du vaincu, l'homme maintient son mufle au sol. Maintenant, aux araignées d'achever l'ouvrage !  Avec la corde de la patte, on en ligote une autre, et deux, puis trois. Le reste ? Une affaire de muscles. De muscles seulement. On hisse le zébu sur la glissière de deux planches qu’on bascule à mi-hauteur ; le tour est joué. Pas très bien d'ailleurs. Car c'est comateux qu'il glisse sur le pont, l’animal. Son œil est blanc.

   Une ou deux heures passent. S'allonger. Mais où ? Sur les sacs de lait en poudre ? Pas mal, mais de plus avisés y sont déjà. Sur les nattes au sol ? Bon pour les femmes.  Un bat-flanc est inoccupé. Je m'y installe ; la tête posée sur un sac des fringues de mon amie, j’écoute le bruit des moteurs qui enfle. Nous sommes partis.

   Mais comment dormir quand ce nom d’Al Yassine tourne dans ma tête ? Yâ Sîn, titre obscur d'une sourate. Si obscur que nul n'en a déchiffré le sens.

   Or c'est cette même sourate que mon amie a lue quarante fois samedi ou dimanche dernier. Pour la réussite de ses affaires, à elle ! Quelle ironie, quand c'est à moi, à moi qui étais sans ressource pour quitter l'île, que ce nom, ce nom de bateau est venu porter secours. Qu'en penser ? Et surtout qu'en pensera-t-elle quand je lui raconterai l’affaire ? Quand je lui dirai que c'est à moi, le kâfir, que telle chose est advenue.

   Une petite somme plus tard, je m'éveille. Je vais à la poupe. Les cheminées crachotent des traits et des points d'alphabet morse dans l'odeur noire du diesel. Deux octaves au-dessus du grondement du moteur, une chèvre bêle, attachée avec sa ration de feuilles de badamier. A côté, sur un coffre, enroulé dans un foulard de femme anjouanais, un marin dort sous la lune en berceau. Au loin, des éclairs luisent, blancs comme un œuf écalé. Un homme vient pisser par-dessus le bastingage. Le jour point.

   C'est alors que peint, sur le poste de pilotage, je déchiffre en pleine lumière le vrai nom de ce rafiot : Al Yasmine ! Oui, le jasmin ! Quelle rigolade...

 

 Photographie de Jean-François Roth