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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 12/17

📅 13 septembre 2026

Mardi 22 février 2022 

   Chose vue : Derrière le pare-brise d'un taxi, le relevé des notes obtenues par un élève à l'épreuve du baccalauréat. En voici le barème : Français : coefficient 4 ; Philosophie : coefficient 4 ; Anglais LV1 : 3 ; Arabe LV2 : 2 ; Histoire géographie : 3 ; Mathématiques et sciences naturelles : 2.

   Élève recalé. Moyenne : 4,38

   Durant ma promenade je rencontre un homme qui connaît mon motard de la veille. Je lui vante sa gentille disponibilité. Il me répond qu'il faut se méfier de l'eau qui dort. Je reconnais bien là ce sentiment obsidional, largement partagé tant ici qu'à Madagascar. Si tout un chacun bénéficie de rapports sociaux dont nous n'avons pas idée de l'étendue, nous autres frileux Européens, chacun vit en contrepartie sous la menace des envieux, des jaloux, des méchants. Qu'importe le lien de parenté, la méfiance règne. Alors, à quoi bon connaître autant de ses concitoyens ? C’est, me semble-t-il, un mal nécessaire dans une société où le salariat est rare. Plus la surface sociale est étendue, plus les ressources sont nombreuses. Cette nécessité, on l’a sublimée en une valeur morale : l'entraide - musada.  

   Retour à la pension. Dans le salon je fais la connaissance d'un homme élégant, à la chevelure poivre et sel. Nous conversons. Il était, il y a peu encore, professeur d'histoire géographie. La curiosité me pousse à lui demander s'il a eu l'occasion d'enseigner l'importance du MULINACO, le Mouvement de Libération nationale comorien. Non, ça ne figure pas au programme. Ce gouvernement, de même que le précédent, répugnent à ce qu'un certain passé demeure en mémoire. Il me parle de sa fille. Elle voudrait achever ses études soit au Québec, soit en France. Il admet que pour la France ce sera difficile. Les liens entre nos deux pays sont de plus en plus distendus.  C'est pourquoi beaucoup de jeunes vont étudier dans les pays arabes d'où ils en reviennent avec des idées... qui ne sont pas les siennes. Je souris amèrement en pensant que dans le même temps la France engloutit des sommes folles dans les pays du Sahel pour contenir l’islamisme radical.

   Temps orageux, vent assez violent. Selon la météo marine, la baignade est très déconseillée. Hier, l'était-elle déjà ? A Nioumachioi ai-je pris des risques en explorant le tombant ? Je ne le saurai jamais. Les bulletins météo ignorent le passé.

   Je relis Cléa. Karim me rend visite. A la recherche d'un emploi, il a écrit sur mes conseils son C.V. J'en vérifie la présentation et le contenu. Pas grand-chose à corriger. 

   Plus tard j'apprends que les autorités ont interdit la sortie des kwassa-kwassa à cause du mauvais temps et que cela risque de durer quelques jours. Renseignement pris, tous les avions sont pleins jusqu'à samedi, date de notre retour pour Mayotte. Mon amie, à qui je confie le problème, me téléphone quelques heures plus tard. Un de ses oncles, qui travaille à la douane du port, m'a trouvé un embarquement pour Ngazidja sur un vraquier qui lèvera l'ancre demain soir. Hourra ! Un rêve que je caressais depuis longtemps va enfin se réaliser : voyager sur un cargo.  

 

Photographie de Jean-François Roth