Lundi 21 février 2022
A l'aube, sentiment désagréable après le rêve d'un sablier gigantesque dont le contenu s’écoulait inexorablement. Ce n'était pas du sable qui passait par le goulet, mais des hommes qui mouraient dans leur chute.
Sur les conseils de mon amie, je pars à Nioumachioi, à l'extrémité sud de l'île.
Le taxi-brousse dans lequel j'effectue le trajet a des freins défaillants. Le moteur, trop sollicité dans les descentes, proteste avec des rugissements. Le temps passant, je pose la main sur le toit pour dégourdir mon bras ; mes doigts y trouvent un liquide gras. En les flairant, je découvre une puissante odeur de pétrole. Les bidons rangés sur la galerie, secoués par les cahots, se sont mis à fuir. L'envie d'allumer une cigarette me passe immédiatement. Enfin j'abandonne mes inquiétudes à la beauté des paysages. Des arbres à fleurs d'orchidée, des allamandas jaunes, des plantations d'ylang-ylang, des fougères semblables à celles qui poussent sur la côte est de Madagascar. Les rivières, ruisseaux et mares sont d'une exceptionnelle limpidité.
Mais voici qu'à une dizaine de kilomètres du but, un coup de téléphone de mon amie vient troubler ma sérénité. Elle m'avise qu'aujourd'hui aucun taxi-brousse n'effectuera le retour. Elle vient de l'apprendre de son fils. Je demande au chauffeur. Qui confirme. Ma déconvenue soulève le rire des passagers et, jusqu'au terminus, ce ne sont que moqueries.
Par chance, une femme obligeante me conduit à un machin, un projet de développement lié au parc national environnant. Là, une Française balaie mes inquiétudes. Elle commandera une moto pour me reconduire.
Au restaurant où l'on me sert un repas propre à satisfaire un appétit comorien – une bonne douzaine de bananes frites, une cuisse de poulet grillée et une salade de chou – une demoiselle de l'établissement me tient compagnie. Nous rions ensemble de ma mésaventure et j'en rajoute en lui disant que je soupçonne mon amie de m'avoir éloigné afin de profiter d'amours clandestines.
Mais le temps passe et j'ai juste le temps de me baigner avant de repartir pour la capitale. La plage, d'une blancheur aveuglante, est de coquillages et de coraux concassés par les éléments. Mais la marée est basse et le vent turbule. Aussi dois-je nager avec précaution au-dessus des récifs pour ne pas me blesser. Le tombant est d'une richesse pharaonique.
Le garçon qui m'attend près de sa moto a le visage ouvert, sympathique. Sans tarder, nous partons.
La route qu'il choisit est difficile mais forestière. Une arche continue offre une ombre généreuse. Très peu d'habitations, de rares paysans. Soudain un rubis de la taille d'un loriot, posé sur une branche, un oiseau que je n'avais encore jamais vu. Plus en altitude, les plantations de girofliers - leurs houppiers en quenouille rappelle ceux de nos peupliers. Et la mer toujours à portée de vue. Enfin la route descend. Un gros bourg, et c'est à peu près tout.
A la pension, je prépare un jus de fruit pour mon amie. Elle me rejoindra plus tard. Plus tard, et encore plus tard, je m'endors. Elle déboule dans mon sommeil, écroule la moustiquaire et s'allonge près de moi sans autres mots que de reproche à propos de ses propres dégâts, dont elle me tient pour responsable ! Je m'insurge : Que devrais-je dire, moi qui ai subi aujourd'hui son inconséquence ? Si je n'avais trouvé une moto, j'étais condamné à dormir sur la plage. Elle se lève et prétend s'en aller. Je la retiens. Elle se recouche et pleure. Je tente de la consoler par des mots tendres, y parviens ; elle s'endort. Cependant mon propre sommeil est compromis. Dans ma cervelle tournent des pensées aveugles. Je les chasse. Elles reviennent. Alors je pense à cette carte muette que j'ai retournée, il y a quelques jours. Je me prends à la dessiner selon ma fantaisie. Dans mon esprit elle figure un roi et une reine. Soyons comme cette carte, me dis-je, et je m'endors tête-bêche, un pied près de ma bouche.
Photographie de Jean-François Roth
