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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 10/17

📅 06 septembre 2026

Dimanche 20 février 2022 

   Levé tôt, je pars pour une promenade en direction du port. Là, grâce à la bienveillante insouciance de l'homme de la sécurité, je franchis la grille. Un bâtiment de la douane, un autre sans affectation définie. Une jetée le long de laquelle deux épaves émergent. Tout au bout, le quai. Deux vraquiers endormis à l'amarre, un troisième où on s'active.  Comme aucun engin de levage n'est disponible, on décharge à la main des caisses de sodas par centaines. Je vois également quatre automobiles qu'on ne pourra débarquer qu'à marée basse et avec le secours de quelques planches, lorsque le pont où elles patientent sera descendu au niveau du quai.

   Chose vue : Dimanche, jour de solennités. Sur quatre longueurs, une centaine d'enfants habillés de noir et de blanc sont alignés sous la direction de leur maître d'école coranique. En robe blanche, la canne à la main, il range ses élèves comme on le fait d'ordinaire pour une photo de groupe. Mais l’appareil n'est pas encore posé sur son trépied ; on attend les retardataires. En voici qui arrive en courant. Tous en noir et blanc, disais-je. Non, car il est deux garçons haillonneux dont l'habit détonne encore par la couleur. De ceux-là, il est sûr que les parents n'acquerront pas le cliché.

   On me hèle. Je me présente. Un homme m'offre un biscuit que je déguste. Je suis dans l'atelier d'un fabricant de mortiers. Des rondins de bois fraîchement coupés. Quelques outils : une hache, une sorte de gouge et la lame tranchante et recourbée au bout d'un long manche avec laquelle l'autre homme du lieu, qui sue d'abondance, polit l'excavation qu'il a pratiquée. Je suis sensible à la couleur de l’essence qu'il travaille, un jaune safrané.

   Visite de mon amie. Elle vient se reposer à ma pension. Elle a rendu visite à six vieilles dames de ses connaissances. Non, neuf ! Ce n'est pas sans fierté qu'elle rectifie. Je ne sais si je dois envier une vie sociale si riche. Après son départ, l'après-midi se passe dans la langueur et la vacuité d'un dimanche de célibataire occidental. Je relis de longs passages du roman de Lawrence Durrell, Cléa.

   En début de soirée, mon amie m'invite à rencontrer une femme avec qui elle fera une invocation au Dieu afin d'obtenir la réussite dans ses affaires. Ce sera l'affaire de quarante lectures de la même sourate Ya Sin. Il est des moqueurs pour nommer cette pratique réciter le Coran à la mohélienne. La dame chez qui nous nous rendons a revêtu une longue robe grenat. Nous prenons place sur des fauteuils dans une vaste pièce grise, poussiéreuse, un salon dans un souterrain encombré de fouillis.  Qu'elle les bouge ou les laisse reposer sur ses jambes, ses mains dépourvues de toute parure me fascinent ; et son visage donc ! Elle a conservé la grâce des jeunes femmes d'ici. Grâce que beaucoup troquent, la trentaine passée et l'obésité venue, contre une fierté rogue de duègne à sourcils froncés.  Nous évoquons rapidement le Soudan, où elle a suivi une formation de biologiste, mais elle est plus intéressée par ce que j'ai pu écrire à propos du Coran (je reconnais là une indiscrétion de mon amie).  Bien que ce mémoire soit loin, je suis encore capable de lui en restituer l'essentiel : Les premières sourates dans l'ordre chronologique sont celles d'un poète. Leur rythmique les désigne comme telles, malgré une ponctuation tardive qui s'est efforcée d'en dissimuler l'inspiration. J'ajoute que, si les autres sourates n'ont pas ce souffle bédouin, c'est qu'elles sont autrement inspirées. Le Coran est un ouvrage composite.  Elle m'écoute avec intérêt, sans manifester cette répulsion que la plupart des musulmans expriment dès lors qu'un kâfir, un incroyant, s'exprime sur le livre sacré.  Mon exposé fini, elle commente : C'est ainsi, nous sommes les croyants, mais ce sont eux qui pensent.

   Plus tard dans ma chambre, je visionne Vertigo d'A. Hitchcock et m'endors après avoir lu quelques pages d'Aurélia.

 

  Photographie de Jean-François Roth