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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 9/17

📅 02 septembre 2026

Samedi 19 février 2022 

    Une semaine a passé depuis mon départ de Mayotte et je n'ai vu que trois Blancs. Deux touristes sur la plage de Moroni et le thénardier du débit de boissons. Je ferais un bien mauvais agent touristique.

    A la pension, un haut fonctionnaire est pris de l'envie de converser avec moi. Tandis que le téléviseur déroule les informations de France 24, cet officiel commente la situation internationale avec des préventions diplomatiques. Moi, j'ai une question : Qu'en est-il de ce trafic de passeports comoriens réalisé sous l'ancien président ? Car je sais qu'il a vendu aux autorités koweïtiennes une quantité non négligeable de ces documents administratifs et à des prix très élevés. Plusieurs dizaines de milliers d'euros pièce. Sa réponse est celle d'un homme du pouvoir : C'est un fait qu'après de longues discussions au parlement, une loi a bien été votée permettant d'offrir aux Bédouins du Koweït la nationalité comorienne. Il faut que vous compreniez que ceux-ci n'avaient pas de papiers d'identité. Aussi était-ce un bienfait de leur en avoir fourni. Ne serait-ce pour ouvrir un compte en banque. Pourtant devenir un étranger dans son propre pays, et qui plus est dans un pays dont la culture bédouine a longtemps été la référence, voilà qui me révolte. 

    Mon amie et moi partons à motos vers son village natal, qu'elle tient à me faire connaître. Passée les faubourgs de Fomboni, la route sinue sous des tunnels de verdure. Odeur de pollen des acacias en fleurs, bouffées d'ylang-ylang. Un ruisseau où s'activent des lavandières. Circulation rare. Mon amie est ravie. Je la vois se griser de vitesse lorsque mon véhicule revient à sa hauteur. Le trajet dure peu. Les pilotes garent leurs engins et font demi-tour. Tandis que nous continuons à pied vers la plage, elle me parle du petit âne qui l'accompagnait sur le chemin de l'école : Les enfants l'appelaient Larmes, car ses yeux coulaient dès qu'on le sollicitait pour un effort. De temps à autre elle cueille des herbes.  Jolie plage déserte où nous nous installons. Mon amie me désigne une cavité. C'est dans cette grotte qu'elle réfugiait sa solitude adolescente alors qu’elle attendait son premier enfant, l’avocat. Enceinte de six mois, cette vie qui grossissait dans son corps de toute jeune fille l'angoissait : Comment sortira cet être dont je ressentais chaque mouvement dans mon ventre ? Et ma mère qui me laissait dans l'ignorance... Que cette vie était détestable ! Maintenant je ne regrette pas. 

    Sans transition elle me raconte une anecdote qui a changé le cours de son existence :  Quand j'étais petite, j'étais un vrai garçon manqué. J'aimais si peu les tâches ménagères que ma mère m'avait surnommée Pierre glissante parce que tout ce qu'elle exigeait de moi dans ce domaine, je l'évitais. A cette époque je formais avec un groupe de garçons une fameuse équipe qui faisions les bêtises de notre âge. A tour de rôle nous prenions un petit mouton parmi les troupeaux de nos pères respectifs, nous l'égorgions et le mangions. Comme il était notoire que le voleur était forcément l'un des fils du propriétaire du troupeau, ça ne tirait pas à conséquence pour l'entente villageoise. Mais voici qu’un jour mon tour est arrivé, j'ai donc pris un agneau de mon père. Comme absolument personne ne pouvait imaginer que c'était une fille qui avait commis cet acte, mon père, en pleine mosquée, a menacé de faire une invocation au Dieu, très menaçante pour le coupable si on ne lui offrait pas une compensation pour ce délit. Alors mes camarades, qui craignaient la vengeance divine, me demandèrent de me dénoncer. Ce que je fis. Mon père est donc retourné à la mosquée et a révélé la vérité. Quelle honte pour lui ! Ce n'était pas une fille qu'il avait engendrée, mais un garçon. Peu après, il décida de me marier avec celui à qui j'avais été fiancée à l'âge de dix ans. Il avait l’âge de mon père. 

    Un silence, et brusquement elle manifeste le besoin de se laver dans la mer. Je n'ai aucun doute sur l'usage des herbes qu'elle amène ; elles serviront à quelque pratique magique propre à éloigner le mauvais œil. Après ses ablutions nous robinsonnons encore. Un enfant vient écorcer des noix de coco pour nous désaltérer. Dans une flaque, une somptueuse porcelaine...  qui indiffère mon amie.

    Elle me parle du Karthala, le volcan de l'île lointaine : Quand il entrait en éruption, on s'assemblait ici et on regardait les coulées de lave. Oui, on les voyait d'ici. C'était magnifique. A défaut d'avoir des goûts communs, nous partageons le sens du sublime.

    Nous gagnons le village qui s’étend entre digue et forêt. Quelques masures en basalte et corail, d'autres en torchis et palmes, d'autres encore en aggloméré de ciment ou en tôles. Derrière une clôture de palmes tressées, après avoir traversé une courette qu'ombrage chichement un corossol maladif, nous pénétrons dans la seule pièce de la maison paternelle. Un lit, deux chaises en plastique et une petite table saturent l'espace. Le vieil homme est assis. Son visage est d'une aristocratique vigueur. Sa peau d'un brun presque noir se creuse d'une ride en V sur le front. Sa dentition régulière est d'une blancheur insolente. Rasé et le sourcil épilé, on le croirait imberbe. Après les salutations de rigueur, je fuis l'inévitable palabre. Du mariage de l’avocat, je commence à ressentir la fatigue.

    Je nage. Ici, contrairement à Mayotte, pas de lagon. Des vagues puissantes contre lesquelles il faut lutter pour parvenir au tombant. Mais quelle récompense pour l’obstiné !  Des coraux plus précieux qu'un vitrine de joaillier dégringolent en cascades. Des nuées d'une poissonnaille preste et joueuse se mêlent aux curieux quand, dans les profondeurs, les lourds fourneaux promènent leur mélancolie.

    Je nage, et devrais dire seulement nager. Oublier, le pronom personnel ! Nager, c'est pratiquer l'oubli de soi.

    Au sortir de la baignade, une sirène d'alerte. Non, le réglage d'une sonorisation. Il y aura fête ce soir ! Deux vieux se marient et tiennent à célébrer l'événement malgré les quolibets que la publicité autour de cette union provoque. La mariée est somptueusement habillée toute en rouge et or. Rouge et or, comme le nom de cette collection de livres pour la jeunesse qu’enfant je dévorais.

    Chose vue : Un drôle de zèbre sort d'un buisson, la culotte à la main, réajuste en toute hâte sa mise lorsqu'il m'aperçoit, et me salue... en anglais :  How do you do ?  Je commets l'erreur du débutant et réponds : Well.  Fine, me corrige-t-il. Et soudainement toute gène s’efface de son visage : ne suis-je pas un ignare, un zébu ?

   La nuit tombée, une lune rousse, géante, brille à l'horizon. Pour dire la pleine lune en arabe, on prononce al qamar en arabe, d’où les Comores. Je ne peux m'empêcher de sourire en voyant sur le fanion de l'auto qui nous ramène à la ville, la lune en croissant du drapeau national. État de la lune désigné par l'expression al ihlâl. 

  Photographie de Jean-François Roth