Vendredi 18 février 2022
Mohéli. Beauté virginale de ce matin frais. Grands oiseaux blancs perchés dans un arbre aux aigrettes roses, une sorte d’albizia, un m'siro. Couleurs vives du petit marché. Feuilles de taro et de manioc, courges dorées comme des pains de miel, et des fruits encore, et les épices que ce terroir volcanique affine aussi bien qu’un champagne, un vin d'excellence. Femmes occupées chacune derrière son étal, qui à broder une toque, qui à coudre les fleurs d'un collier, d'une cocarde. Des pelures d'ail et d'oignon qui glissent sur le sol comme des crabes affolés.
Tout au bout du bout, l'océan impavide, imparable, avec ses rejets de gilets de sauvetage roulant dans la crasse, les débris.
Maintenant ce sont des pêcheurs qui me saluent ou pas. Des enfants rieurs qui ont fugué l'école coranique. La carcasse d'un cargo rouillé. Tout au loin, dans les vapeurs, les îles de Ngazidja et d'Anjouan. Au retour par la route, l’éclosion de la fleur jaune, acide et fragile, d'un chardon d'argent. Soudainement, une feuille choit :
Ce rouge qui est tombé
de l'arbre
me reviendra-t-il un jour
De quelle rivière souterraine ce caillou a-t-il jailli ? D'un amour d'autrefois qui, la nuit précédente, est venu visiter mes rêves ? Le souvenir d'un autre haïku venu ricocher jusqu'à ma conscience ?
Je rencontre l’avocat dans la maison de sa mère. Il me salue avec la suffisance que lui confère son diplôme. Un ventre marsupial, comprimé par un boubou d'une couleur indéfinissable, la toque basculée sur le front comme les calots des militaires débraillés de l'époque coloniale, les yeux cernés de bleu, je ne lui donne d’autre âge que celui d'une viande longtemps rassie : Comment ça va ? La vie est belle, lui réponds-je.
La légèreté de mon propos lui arrache une grimace.
Retour au marché. Impossible d'y trouver de l'huile d'ylang-ylang. Un cadeau que je destine à un ami. J'obtiens une adresse. Je m'y rends. L'Indien qui tient la boutique me désigne trois bidons destinés à l'étranger. Rien de valable. Des huiles de troisième distillation tout juste bonnes pour les savonneries. Mais sa conversation est riche d'enseignements. J'apprends que les moules dans lesquels sont coulées les colonnes et les balustres de béton qui ornent les demeures de l'archipel viennent de Dubaï. Qu'elles sont d'influence indienne. Et encore : « Vous vous intéressez à notre architecture et vous n'avez pas visité le vieux quartier ? » La ville est si peu étendue que j'en reste coi. « Allez donc derrière le bâtiment des télécoms, vous y verrez la plus vieille mosquée de Mohéli. »
Sur le trajet je rencontre trois jeunes que je salue. Ravis par la civilité de mes manières, ils engagent la conversation. « C'est un plaisir de parler avec une bibliothèque », me disent-ils. Sont-ce mes lunettes et le carnet dans ma poche qui produisent un tel effet ? Quoiqu'il en soit, ils confirment que je suis bien dans le plus vieux quartier de Fomboni. La masjid djuma, la vieille mosquée, est à trois pas. Je m'y rends. Paisible et déserte, elle me rappelle l'ambiance des petites églises romanes des Charentes. Un filet d'eau coule dans le bassin des ablutions. Les plafonds sont d'un corail que le temps a empoussiéré et la qibla, indiquée par une simple niche à la ligne hésitante. J’interroge : Mais où est le minbar, la chaire où est prononcé le sermon du vendredi ? C'est qu'on l'a démoli lors de la construction de la nouvelle mosquée, se lamente un vieillard. Les propos que l'imam y tenait contrevenaient-ils à une nouvelle ligne théologique ? Possible. Les jeunes ne m'ont-ils pas dit que les taouriq, les confréries soufies, avaient disparu. En fait, il ne peut exister qu'un seul minbar dans chaque ville m'apprend un autre vieillard. Très obligeant, il m'accompagne dans ma visite de la nouvelle mosquée Il se réjouit de la fonctionnalité du lieu, m'ouvre les robinets des bassins, me conduit près de la chaire, où il s’assoit : De là on voit tout le monde et tout le monde vous voit ! Il ferait même fonctionner les ventilateurs si je n’arrêtais dans son geste cet ancien préfet qui, après avoir été démis de cette fonction, a longtemps travaillé à la poste. C'est la roue qui tourne, comme dit ce footballeur dont le nom m'échappe.
De retour, alors qu'une vieille dame et moi suivons le même chemin, je la vois qui se penche pour retourner une carte à jouer. Je fais de même et découvre une carte muette.
Photographie de Jean-François Roth
