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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 7/17

📅 26 août 2026

Jeudi 17 février 2022

   Tôt levée, mon amie m'accompagne à la gare routière. Elle me présente le capitaine Bandi, qui pilotera le kwassa-kwassa pendant qu'elle effectuera le trajet en avion. Route agréable puis rapidement difficile. Autour d'une mare, des bœufs aux cornes majestueuses, comme on en trouve dans les régions voisines du lac Tchad. Quelques fougères arborescentes. Une végétation qui se rabougrit au fur et à mesure que l'on descend vers le sud. Bananiers chétifs, maniocs assoiffés. Après deux bonnes heures de route, on dégringole vers une désolation de côte d'un brun rouille, déchiquetée, battue de vagues. De rares oiseaux limicoles. Plutôt qu'un port, il s’agit d’une crique assez échancrée où quatre cinq kwassa-kwassa tanguent à une centaine de mètres du rivage. Je suppose que les marins ont choisi ce site en raison de sa proximité avec l'île de Mohéli, que l'on distingue nettement au loin, et d'un passage moins risqué entre les violentes barres qui menacent ailleurs. Mais pas d'appontement, ni d’aménagement. Le capitaine Bandi (quel ravissement, ce nom !) dirige les opérations d'embarquement avec une bonne humeur communicative.

   Les hommes et les ballots chargés, la pirogue effectue un demi-tour et, plein gaz, se lance dans l'océan de la puissance de deux moteurs de cinquante chevaux.  Assise tout contre moi, une jeune maman me gratifie des effluves de l'huile de coco qui lustre sa chevelure. La pirogue prend chaque vague avec une assurance folle, décolle et retombe en soulevant l'écume qui trempe rapidement les habits. Des poissons volants surgissent, fuselés, d'un noir luisant ; leurs nageoires s'ornent d'une bande claire et accomplissent au ras de l’eau des distances prodigieuses avant de plonger de nouveau. Là, c'est un banc de dauphins qui croise à distance. Je ressens un sentiment rare, une satisfaction essentielle au-delà tout désir. Ce sentiment de la présence réelle au monde que j'appelle joie. Un éveil de tous les sens augmenté par l'accord avec un milieu aimable. Je murmure en la seule langue disponible dans un tel moment : Maecha mazuri – la vie est belle. Dans le ciel, un petit appareil se balance. L'avion du matin où mon amie a pris place.

   L'île se rapproche. Elle réjouit mon œil de toutes les nuances du vert ; verts profonds des forêts qui grimpent sur les flancs de la montagne, verts tendres, pelucheux, des prairies.

   On accoste à marée basse et les derniers mètres à pied dans l'eau sont encore un plaisir.

   Eh ! mais c’est bien Karim ! je le reconnais immédiatement au visage que sa mère a déposé sur lui. Même ovale, même bouche, même nez. Et encore son sourire qui a cette générosité que je connais bien. Après les formalités sanitaires, je gagne un taxi que cet excellent fils suit en moto.

   A la capitale, Fomboni, dans la petite pension que mon amie a réservée, je suis pris d'une grande fatigue. Un début d'insolation ? Quoi, ma joie n'était-elle due qu'à l'action vicieuse d’un soleil exubérant ? Qu'il est difficile de répondre à cette question !

 

Photographie de Jean-François Roth