Mon amie me propose de faire un peu de tourisme. Va pour la grande mosquée du vendredi ! Celle-ci est vaste comme un terrain de foot, mais sans intérêt. La grande galerie qui la ceint repose sur des arcades ogivales et blanches. L'intérieur est dépouillé et les tapis, sales ou beigeasses., Je quitte rapidement le lieu de culte et pénètre dans la boutique d'un photographe à proximité. Dans ses vitrines, des nanars jaunis, des carcasses d'appareils. Plus intéressante, une grande photo qui immortalise la rencontre de militants du MULINACO – le Mouvement de Libération Nationale des Comores – avec leurs correspondants malgaches, en 1973, peu après les événements révolutionnaires qui avaient secoué la Grande île. Pantalons pattes d'éléphant, coiffures afro, chemises cintrées, la tenue de la jeunesse de l'époque. L'artisan avec qui j'échange quelques mots est un brave homme convaincu que l'avenir de l'archipel est pétrolier depuis qu'on a découvert dans les eaux territoriales des gisements prometteurs. Je respecte et partage même sa nostalgie, mais ne dis rien de mes réticences quant à ses espoirs.
Quelques pas plus tard, mon amie m’entraîne dans le plus ancien quartier de la capitale. Ici c'est les maqabaïla, les nobles, me dit-elle - comprendre les descendants de l'ancien sultanat d'Oman. Les Mo-ro-niens, ajoute-t-elle avec une moue de mépris. Et nous voilà parcourant ce petit morceau d'histoire tapi entre la grande mosquée et la place de France. Rues étroites, fraîches et silencieuses, portes aux encadrements de bois sculptés, fougères qui s'accrochent aux murs... C’est pittoresque, quoiqu'assez délabré.
Plus tard nous déjeunons dans un petit restaurant du carrefour Coulé. Menu excellent avec du riz, des feuilles de manioc pilées en mataba et des filets de poisson. Le tout arrosé d'un délicieux jus de fruits - caramboles et fruits de la passion.
Après le repas, mon amie rejoint sa famille.
Je préfère me réfugier à l'heure la plus chaude dans la librairie Aimé Césaire. La femme qui la tient a la conversation facile et je passe en sa compagnie un délicieux moment. Sur le point de partir, je lui achète une édition de poche de l’Aurélia de Gérard de Nerval. Confiant à mon amie que c'est un livre que j'ai déjà lu plusieurs fois, elle me réplique : Alors pourquoi l'as-tu acheté ? Je lui fais remarquer qu'elle a beau connaître son Coran par cœur, cela ne la dispense pas d'en amener partout une luxueuse édition - dans laquelle elle a glissé une reproduction de l'Eva Prima de Jean Cousin que je lui avais offerte et sur laquelle j'avais calligraphié ce haïku de ma façon :
Sentir sur sa natte un jour
encore
les takamakas en fleur.
Un texticule prémonitoire qui remue en moi cette question insoluble : l’aimé-je pour ce qu'elle est ou l’aimé-je par fidélité à ce que je lui dois d'écriture, d'imaginaire ? Est-ce que mon amour se porte sur elle ou sur le miroir de mes mots ? Exigence de vérité, tu n'es qu'une marâtre à l'haleine fétide.
De retour chez moi, j'échange quelques mots avec le vieil homme dont le chant, hier, m'a tant ravi. « C'est ça l'Afrique, me dit-il hors propos, il fait chaud. » Jamais un Mahorais, pour qui Mayotte n'est pas l'Afrique, n'aurait eu de tels mots.
Je commence à apprécier ce pays.
Photographie de Jean-François Roth
