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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 3/17

📅 12 août 2026

Dimanche 13 février 2022 3/17

   Soleil, je te salue. Non pas « à plat ventre sur le rivage » comme Cocteau, l'académicien frelaté et quinteux, mais d’un clin d’œil de reconnaissance. Dimanche. Jour chômé, jour de fête. Sur les flaques boueuses des dernières pluies, des papillons splendides comme des robes de carnaval s’enivrent. Plus loin un lézard noir et tournesol tête le jour à petites gorgées – ainsi qu’au Japon une souris, la Sumida.

   Les chapiteaux des colonnes qui portent les varangues ou les avant-toits des habitations sont fréquemment une déclinaison des trois ordres grecs mâtinés d'indien. Quant aux fûts, on en trouve de toutes sortes. En béton, assurément, tout comme les balustres. Parfois des portiques suspendus en l'air ébauchent des surélévations envisagées aussitôt abandonnées. Gris fréquemment, parfois d’un noir charbonneux.

   Au kiosque où je prends mon café, le serveur me parle de la France, qui a rejeté sa demande du visa nécessaire à sa poursuite d’études ; du Palais du Peuple, que la Chine vient de construire, et d'autres bâtiments qui surgissent grâce aux investissements asiatiques.  Pour autant la Chine ne le fait pas rêver. Ce qu'il aimerait, c'est quelque jour visiter Paris. Je retrouve mon amie. Elle m'offre une bouteille de whisky qu'elle a ramenée de Mayotte. Je lui dis que si nous ne nous comprenons pas toujours, nous nous entendons bien. Elle reçoit cette réflexion avec un rire d'une grande fraîcheur.

   Nous partons à la plage. Là, mon amie m'expose une raison de son déplacement en Grande Comore. Il y va du mariage de son aîné qu'elle appelle l’avocat. Ce n'est pas une mince fierté pour cette femme quasi illettrée d'avoir réussi l'éducation de ses enfants. Qu'elle y ait mis à contribution son deuxième mari, haut fonctionnaire à l'époque, ne change rien à l'affaire. L’avocat, donc, désire se marier. Son père, qui le connaît peu et ne s'est jamais occupé de lui, s'oppose à ce mariage car la femme avec qui notre homme veut convoler est une Africaine ! Non, non et non : ce serait déchoir ! Mon amie est folle de colère. Elle m'avoue détester cet homme qui l'a abandonnée avec ses quatre enfants – tous de lui. Quant à l’avocat, il est tellement perdu par des injonctions contradictoires qu'il est injoignable. Pour reprendre l'expression consacrée, il est allé se perdre dans la malavuni – loin des hommes... Pendant qu'elle me raconte cela, je regarde la mer. La contemplation de l'océan m'interroge. A marée haute, le soleil se couche-t-il plus tôt ?

   De retour dans ma chambre, nous dévorons les poissons et les bananes grillés, achetés sur la route. Le repas expédié, il me faut me plonger dans les dossiers qu'elle a amenés. Rien de plus horripilant que ce travail. Tout est en vrac et il y en a pour quelque trois ou quatre kilos de paperasse. Il s'agit pour elle de faire valoir ses droits à la pension de réversion de feu son dernier mari...  De quarante ans plus âgés qu'elle à l'époque de son mariage (et je pense que cet écart est resté inchangé jusqu'à sa mort). Je plonge dans des lustres de papiers administratifs, entassés sans ordre, avec des doublons, des inutiles où se mêlent des talismans, des factures et même un texte intitulé al qatl, le meurtre, tiré d’une sourate, la Caverne peut-être, et polycopié en six exemplaires... J'établis une petite sélection de documents et ne peut m'empêcher de penser au fonctionnaire du consulat de France à qui nous présenterons l'affaire demain matin. Un petit valium peut-être ? A présent que mon amie est repartie pour voir un juge susceptible de calmer le père de l’avocat, je reprends ma lecture de Lawrence Durrell. " L'art ... n'affirme rien. Il est la servante du contentement silencieux, qui n'est essentiel qu'à la joie et à l'amour. " 

 

Photographie de Jean-François Roth