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"L’ile d’en face" de Laurène Mélia ou "Le juste Être".

📅 11 août 2026

   C’est avec des mots simples d’une grande fraicheur que Laurène Mélia, dans son recueil « L’île d’en face » évoque la complexité de l’Être en s’interrogeant à la fois sur la question ontologique du comment être et du qu’est-ce qu’être.

 

Vivre. Entouré. Seul. Dans l’immensité du bleu, du noir, du vert.

Ressentir. Autour de soi. Le monde bouger. Respirer comme lui.

Juste là. Ni trop haut. Ni trop bas.

 

   D’une expérience professionnelle riche dans l’exercice de sa profession d’avocate pratiquant le droit international à Bruxelles pendant dix ans, à sa retraite poétique à Penang en Malaisie, elle recherche, notamment dans l’écriture, le juste Être. L’Être là. Juste là.

   Ainsi, son recueil s’articule autour de la question de sa situation tant dans l’espace social que dans l’espace cosmique où elle entraperçoit avec autant d’acuité que d’émotion les différentes dimensions susceptibles d’accéder à cette justesse.

   Cette quête, Laurène Mélia ne l’explicite pas, elle la suggère. Ni le mot liberté, ni le mot voyage ne figurent dans son recueil et pourtant c’est avec les oiseaux, même d’acier, c’est à tire d’aile, qu’elle survole la mer et les nuages et le bleu et l’azur. Elle est à la fois dans la verticalité, soucieuse de prendre de la hauteur et dans l’horizontalité de l’espace et du temps. Prendre de la hauteur. Prendre du recul.

 

 Elle m’a poursuivie sur le chemin de la gare, dans le métro puis jusque dans la tour

 

La tour

S’y rendre

En métro

Bus

Trottinette

Toute une vie peut-être

 

Puis la tour encore

Écrire

Écrire aux arracheurs de temps

Ce qu’il reste de nous

 

Ils ont crié du haut de la tour

 

   Prendre de la hauteur. Mais comment ? Mais pourquoi ? La tour, quelle hauteur prendre de là ? Cathédrale moderne qui ne s’élève plus vers Dieu mais vers le travail objectivé dépourvu de sens ? Le droit international, quelle hauteur prendre de là, qui domine les Etats rétifs parfois à cette transnationalité ? Du cosmos aux abysses, quelle hauteur prendre de là, où l’on ne cherche rien d’autre que le rien ? Rien d’autre que la contemplation aux antipodes du productivisme chronophage. Alors, c’est écrire mais écrire autre chose. Libérer son âme poétique et tirer de son corps des images comme la fleur qui pousse sur le terrain fertile du temps retrouvé.

 

 Et tout au bout d’un pont

Grand comme l’horizon

J’ai vu les rochers

Aux formes arrondies

De tortues de crocodiles

J’ai vu les montagnes

Émeraudes

 

   Toute hauteur prise, Laurène Mélia s’attache désormais à prendre du recul. Elle donne priorité aux sens et du sens à la vie en choisissant son orientation : fuir l’absurde et les faux-semblants, réapprendre à vivre, retrouver l’horizontalité du temps et du corps qui se pâme avec cette tridimensionnalité oubliée de l’Être au monde. Quid du passé, du présent et de l’avenir ? Quid des émotions qui redonnent à son corps l’épaisseur de la sensualité ?

 

   Dans sa mémoire nostalgique elle évoque son passé et l’enfance de Nice. C’est l’historicité de son Être.

 

Enfant, j’inventais des histoires dans la cour de récré (…) J’ai écrit des poèmes puis des choses trop sérieuses, qui au fond m’ennuyaient. Et n’avaient de sens que ce qu’on leur donnait

 

Je me souviens des roses, l’herbe était si verte. Je me souviens des géraniums, de la table de jardin sous le saule pleureur, d’une bille magique et d’un vieux fil à coudre cachés dans ta table de chevet.

 

   Du présent, elle évoque l’injonction d’ouvrir la cage et la joie retrouvée.

 

Des listes, des lignes, barrées, rayées, raturées dans un carnet.

Le temps organisé, barré, rayé, raturé, eacé.

Tant pis pour les lignes inachevées, je m’en vais regarder l’île d’en face.

 

« Ouvre la fenêtre, fais claquer les serrures. Écarte les barreaux. Saute du parapet. Envole-toi. Vois comme la mer est bleue. Écoute le chant de la ville. Éloigne-toi des chemins qui t’enlisent. Dépasse la colère. Et ce linge qui pourrit sur son trône. Regarde autour de toi comme la vie avance sans toi ».

 

Il m’a fallu une île, du silence et des rires pour retrouver les mots, les nuages qui parlent, les arbres qui sourient

 

nager, regarder, aller, se laisser porter, écouter, sentir, plonger.

 

   Du futur, elle pose sa rencontre avec elle-même. Elle augure du bon comme dit le terme bonheur. Le bon heur. Avec la mer, elle engloutit le temps dérisoire qui fuit. Elle retrouve le temps long. Le temps qui passe et qui ne revient pas. Le temps qui court. Le temps qui s’étire et qui n’efface pas le temps qui s’en va.

 

Le temps est long, si long

Quand on ne fait rien

 

   Le temps du rien qui est tout car il vaut mieux être soi que l’ombre de soi ou de son propre dédoublement. C’est ainsi, chez Laurène Mélia, que, d’un retour sur soi, se réveille l’être. Et que se révèle l’Être au sens substantifié du verbe. Elle existe donc au sens où elle sort d’elle-même, elle se dresse. Etymologiquement, exister c’est toujours être porté au-devant de soi.  Il ne s’agit pas ici de l’Être cartésien fondant son ontologie sur la pensée voire sur la pensée de soi et de son aptitude à s’envisager. Il s’agit de l’Être absolu s’envisageant comme élément impliqué dans la cohérence de l’univers infini et de l’éternité.

 

 Je vis sur un paquebot. Seule au milieu d’un désert de visages. Je suis le capitaine d’un navire sans tête qui poursuit une quête impossible. Celle de devenir soi sans les méandres de toi.

 

Et il y a toi sous les strates de moi. Toi qui attends un bus qui ne passe pas.

 

Se connecter à l’instant par les pieds nus

Sur le gravier

L’odeur de la terre mouillée

Et la caresse des arbres qui dansent

 

Avec le vent

 

Illustration L'Altérité