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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 2/17

📅 09 août 2026

Samedi 12 février 2022 2/17

   Après une nuit blanche de courbatures, l'océan fripé semble une vieille peau. Déjà les premiers rayons percent derrière une forme sombre et bossue comme un lutteur de sumo. Ngazidja, la Grande Comore ! Moroni. Les murailles grises du port soulignent comme un trait d'encre un mince cordon de bâtisses blanches. Est-ce cela la capitale ? Comme elle a l'air ridiculement petite, mesquine. Nous passons près d'un quai insulaire avec ses deux grues qui déchargent un porte-conteneurs puis, derrière des enrochements que surplombent deux ou trois autres antiquités de grues enfin, par un chenal étroit se découvre le port. Des bateaux de pêche, dont l'un, éventré, voit la flaque lécher le bas de sa blessure. Des bâtiments administratifs et des entrepôts vétustes. Tout est d'une infinie tristesse et la pluie en rajoute à cette ambiance sinistre qui sied aux couleurs de la désolation.

   Nous débarquons.

   Au bureau de l'immigration, je suis le seul arrivant. Le fonctionnaire et moi patientons le temps nécessaire au réveil d'une informatique fantasque. Un stagiaire bienveillant glisse un bidon de dix-huit litres de peinture sous le siège disloqué que l'on réserve au visiteur. Il a la taille idoine pour consolider le meuble, mais je préfère rester debout. 

   Après le coup de tampon réglementaire, l'attente des bagages. C’est un curieux moment où j'assiste à cette transaction : après un bref conciliabule avec un jeune homme, mon amie tire son portrait et photographie sa carte d'identité. Ceci fait, elle sort de son petit sac une enveloppe bourrée de billets de banque (à vue de nez dans les deux mille euros !) et lui confie l'argent. Déambulant dans la foule, je constate que ce système de transaction bancaire est assez répandu. On attend les bagages. Après chaque voyage de la camionnette de livraison, on se presse derrière les quatre ou cinq fers en U qui délimitent les sphères d'activités respectives sur un sol qui hésite entre le noir et le brun sombre, la couleur des roches locales. Du basalte, des pierres de lave, de la pouzzolane. 

   Enfin dehors ! Vite un taxi, lequel est rapidement débordé par nos bagages. Le premier coup d’œil me détrompe. Elle n'est pas si petite cette ville, mais comme beaucoup d'agglomérations africaines, elle est basse. La plupart des maisons sont de plain-pied et s'abritent sous des arbres. Tant et si bien que de loin on ne peut distinguer les habitations. Nous y voilà. Un quartier de maisons de tôles : Câble de lion. C'est le nom du câble sous-marin qui dessert en Internet les quatre îles des Comores. Le garçon qui nous accueille s'est marié la veille. C'est un camarade du plus jeune fils de mon amie, Karim, et la chambre qu'on nous prête est celle qu'il habitait avant de partir pour l’île de Mohéli. La case ? De la tôle doublée d'Isorel. Pas de moustiquaire ni de ventilateur, mais la pluie est rafraîchissante.

   Pendant que mon amie se repose, je pars avec la jeune mariée et sa petite sœur. Elles vont au volo volo, le grand marché de Moroni, et je ne veux pas rater cette occasion d'y faire un tour. Pourquoi le garçon ne nous y accompagne-t-il pas ? C'est qu'il désire échapper au mauvais œil, prétendra mon amie. Il est d'une grande famille et son mariage suscite des jalousies. C'est pourquoi pendant sept jours il ne doit pas quitter son logis... Et la fille ? Oh, c'est une Anjouanaise ! elle ne risque donc rien...

   La future achète la tablette de corail blanc qui lui permettra de pulvériser le bois de santal nécessaire à son maquillage de femme respectable, un mortier et son pilon pour broyer les épices, des vêtements. Très sages les frusques, presbytériennes. Au restaurant, sa petite sœur, longue robe de couleur prune et voile serré, heurte involontairement mon pied. Sa confusion ne peut retenir un excusez-moi bredouillé.

   De retour, ma dernière bière est déjà loin. Après le départ de mon amie chez sa sœur, où elle distribuera quelques-uns des colis, je décide d'aller quérir de l'alcool. Ce qui est somme toute une manière comme une autre de faire autrement connaissance avec la ville. Ai-je choisi la bonne heure pour questionner les passants à ce propos ? J'en doute rapidement. Car, dès l'appel du muezzin, on se précipite de tous côtés vers les bassins d'ablutions et les savates s'amoncellent aux portes des mosquées. J’obtiens cependant d'un quidam que je devrais trouver de la bière dans le bidonville (les pauvres ont bon dos), quand un autre me glisse une adresse d'établissement malgache (forcément malgache) où l'on vendrait des libations. Rien ! Que des racontars sans fondement !  Je m'en remets finalement à mon hôte qui me donne une adresse sûre. Je prends donc un taxi et me voici parti, pour un prix extrêmement modique, à l'autre côté de la ville. « Vous allez au Nikom, me dit le chauffeur, pour la drogue... » Je lui réponds que je ne comprends pas. « Pour le vin », crache-t-il. La boutique, très en retrait, s'annonce par une discrète publicité pour Heineken. Dans un local minuscule deux gorilles encombrants veillent à la salubrité des échanges et sur mon sac qui baille. Rapidement mon choix se porte sur une bouteille de rhum que je tends avec l'argent nécessaire à la caisse, où se répand une araignée aux bras nerveux. Silencieux, l’octopode aux yeux pâles rafle mon billet, fait courir ses ongles sur une machine à calculer et me rend ma monnaie... amputée d'un euro. Le coût de l'opération de change... Non, ce n'est pas un marchand de drogues, mais un thénardier, cet ectoplasme froid. Rien ici n'inspire de joyeuses bordées.

   Aussi, oublieux de mon achat, décidé-je de revenir en faisant un bout de chemin à pied. Face à l'océan, une pancarte affirme que Mayotte est comorienne et le restera à jamais. (A Mayotte il en est une autre qui affirme que Mayotte est française etc.)  Ailleurs, une autre rend hommage aux plus de mille morts en kwassa kwassa, les frêles embarcations locales, à cause du visa Balladur. Oubliant donc ceux qui ont fui par ces mêmes moyens à cause de la féroce répression qu'exerce le grand Président contre tout ce qui conteste ; oubliant également ceux qui quittent les Comores pour obtenir les soins que le Président Azali leur refuse. On voit son visage partout ; il recevra sous peu le président sénégalais Macky Sall et tient à ce que cela se sache... 

   Le rat qui vient de traverser ma chambre, un gaspard de belle taille, arrive à point pour clore la relation de cette journée.

   Mais qu'il ne s'imagine pas veiller sur une insomnie !

Photographie : Jean-François Roth