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"Carnet d'un voyage dans les Comores" de Jean François Roth 1/17

📅 05 août 2026

In memoriam Emile Roth, mon grand-père marin.

 La vie errante en soi n’est qu’une forme de sybaritisme. Si elle n’ajoute rien à la connaissance humaine, si elle ne donne pas aux autres la possession imaginaire de quelque lointaine partie du monde, ce n’est qu’une habitude nuisible.

Henry Miller Le cauchemar climatise  

 Vendredi 11 février 2022

   Dernière bière sous un frangipanier, dans un square paisible de Mamoudzou, la préfecture de Mayotte. Tout à l'heure je prendrai le bateau pour Ngazidja, la plus grande île de la République islamique des Comores.

   Un buveur m'aborde. Je lui propose une cigarette roulée. Il se méfie. Il croit que je lui offre de cette drogue, cette chimique qu'il a déjà consommée le matin même. A son insu, qu'il dit... Je songe : bientôt, au revoir Mayotte, ses ivrognes et ses drogués.

   Je retrouve mon amie dans les locaux de la compagnie de transport maritime qui jouxte le débarcadère de l'amphidrome. C'est la cohue ordinaire devant les guichets voués à l'enregistrement des bagages. En comptant mes deux petits sacs qui ne pèsent pas lourd, nous arrivons quand même à quatre-vingts kilos ! Crébillon ne se trompait pas : " Si avoir une femme n'est pas toujours un plaisir, c'est toujours au moins une sorte d'occupation. " Que diable peut-elle transporter ? Certes pas un frigo, ni un congélateur, ou un réchaud à gaz, comme d’autres passagers qui se bousculent. De ces balais en fibre de coco ? j'en verrais bien les manches... Alors quoi ?

   Après une longue période d'attente, nous embarquons. Le Maria Galanta est un ferry d’un tonnage modeste. L'espace réservé aux passagers se résume à une vaste pièce séparée en deux par un étranglement. Pas d'accès au pont, à cause des Comoriens expulsés de force qui n’hésitaient pas à fausser compagnie à leurs gardiens en sautant par-dessus bord...  Pas de bar, pas de restaurant, et les fauteuils invitent au stoïcisme.

   Enfin, avec la nuit tombée, le navire appareille. La mer est bonne. Rapidement une, puis deux, puis toutes les femmes s'allongent à même le sol ou sur des tissus, et rapidement s'endorment. Les hommes déchoiraient à s'allonger ainsi. La station assise est, plus encore que leur apanage, leur orgueil.

 Photographie Jean-François Roth