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Vientiane, le 1er septembre 1969
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Lucie Dumontel
Vientiane
Laos
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Florian Syldenberg
12, rue Daubigny
75017 PARIS
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Cher Florian,
Je me décide à t’écrire de Vientiane où je suis arrivée il y a un mois. Je n’ai pas répondu à ta lettre du 16 juin dans laquelle tu me conseillais de reprendre contact avec Louis Hérault et de partir le rejoindre au Laos. Comme tu le vois, j’ai réussi à persuader cet homme de me donner une deuxième chance et de m’accepter auprès de lui.
Tu m’avais fourni les coordonnés de ce couple Catherine et François, tes amis professeurs expatriés à Vientiane. J’ai communiqué avec eux en leur écrivant. Puis je les ai rencontrés à Paris, ils étaient rentrés en France pour les congés scolaires.
Ils m’ont décrit Louis comme quelqu’un qui s’était jeté à corps perdu dans le travail. S’investissant comme un fou, voyageant à travers le Laos toujours passionné par ses projets de modernisation des systèmes d’irrigation dans les plantations d’hévéas. J’ai appris que Louis se rendait régulièrement à Bangkok. Tes amis m’ont donné le numéro de téléphone de l’hôtel Sheraton où il résidait une semaine sur deux.
Quelle émotion ! De sa voix posée Louis m’a avoué que les années écoulées n’avaient fait que renforcer ses sentiments vis-à-vis de moi. Il a dit m’aimer comme au premier jour et se sentir prêt à m’accueillir. C’était comme un miracle. Nous avons longuement parlé au téléphone. Il m’a rappelée le lendemain et tous les soirs qui ont suivis et je n’ai pas raccroché comme je l’avais fait lors de son appel de Hong Kong. Il m’a convaincue, je vais faire le voyage, je vais aller le retrouver. Nous sommes convenus d’une date pour mon arrivée.
Deux mois plus tard, le trois août, il était là à ma sortie de l’aéroport de Bangkok. J’ai découvert un homme physiquement très différent, j’ai eu un choc terrible car sa maigreur est effrayante. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, il tremblait de tout son corps. J’ai retrouvé sa belle voix, le sérieux de ses mots mais c’est surtout en voyant son sourire que j’ai compris à quel point, je lui avais manqué.
La ville de Bangkok est extraordinaire, une semaine n’a pas été suffisante pour visiter le nombre incroyable de magnifiques pagodes qu’elle recèle. J’ai fait un reportage photos, je te le montrerai si tu viens nous rendre visite.
Plusieurs soirs, Louis a eu des rendez-vous professionnels au bar de l’hôtel et j’en profitais pour nager dans la piscine ou aller me faire masser.
Au début, nous n’avons évoqué que nos souvenirs. Croyant que j’étais venue en touriste, il a mis du temps à oser me questionner sur mes projets. Après toutes les lettres que je lui avais écrites sur les raisons pour lesquelles je repoussais ma date pour le rejoindre, il n’en revenait pas de m’entendre parler d’avenir pour nous deux. Il m’a d’abord mis en garde sur le climat difficile à supporter, sur les nombreux déplacements qu’il faisait pour son travail.
Je lui ai alors dit que j’étais déterminée à le suivre partout et que j’avais l’intention de partager ma vie avec lui. Il fallait voir sa joie.
À Vientiane, je me suis installée confortablement dans l’appartement spacieux de Louis. Le climat très lourd et humide à cause de la saison des pluies est dur à supporter, je transpire énormément mais Louis transpire encore bien plus que moi.
Seule, je descends le long du fleuve, l’endroit donne l’illusion de respirer un air frais. Aucune couleur vive dans ce paysage, une gamme de gris-brun, de vert-brun, de marron-brique. Seul le Mékong, couleur de boue a des éclats d’argent. Avant la tombée brutale de la nuit, chaque soir me propose un spectacle renouvelé, une lumière pâle et soyeuse se mêle aux ombres grandissantes.
Nous quittons la ville en fin de semaine, Louis a des amis un peu partout. Dès que l’on aperçoit les montagnes je sens une atmosphère différente, la végétation est extraordinaire, les rizières au ton vert fluo, les bananiers aux larges feuilles croulant sous les régimes de fruits aux couleurs gris jaune, des arbres immenses dont je ne connais pas le nom, enfin la forêt dans laquelle, on pénètre roulant sur des pistes inconfortables, pleines de nids de poule.
Je me suis vite adaptée à ma nouvelle vie en compagnie de la colonie de français installés à Vientiane. À propos, tes amis enseignants te saluent. La ville me plaît. Lors de mes promenades, je découvre, des couleurs, des odeurs fortes, des marchés colorés, une atmosphère religieuse transmise par des bonzes très pieux. J’écris, je prends des notes que j’accompagne de photos.
Maintenant, ce que j’ai à te dire est très intime. Cette manie qu’à Louis de se rendre à des rendez-vous le soir après le dîner a fini par m’inquiéter. J’ai pris mon courage à deux mains. Un soir, je l’ai suivi discrètement. C’est facile les rues sont très mal éclairées.
À ma grande surprise, il ne se dirigeait pas vers l’hôtel Lane Xang comme d’habitude mais il bifurquait vers des petites rues. Après avoir tourné deux fois dans des ruelles mal odorantes et sombres, il frappa à la porte d’une maison construite en panneaux de bambous et entra. L’enseigne allumée portait une inscription en Lao et une autre en français Sao bun.
Je me suis sauvée, terrorisée à l’idée que je ne retrouverai pas mon chemin. À l’appartement, je l’ai attendu dans un état d’angoisse inimaginable. Quand il est rentré, il n’a pas été long à m’avouer en pleurant d’où il venait. Il tremblait de tous ses membres, se grattait les poignets. J’ai eu du mal à comprendre ce qu’il me disait et j’ai mis un certain temps à réaliser de quoi il me parlait. Comment était-ce possible ? J’ai toujours pensé qu’il était un garçon sérieux et sans fragilité. Il a été si malheureux, l’opium l’a bien aidé au début à surmonter son désespoir, puis il en a pris l’habitude et n’a pu s’en séparer, augmentant les doses régulièrement. Après sa confession, il a bien fallu que j’admette que mon compagnon était devenu un drogué à l’opium.
Florian, je n’ai pas l’intention d’abandonner Louis. Je m’en veux tellement de l’avoir laissé se détruire. La semaine dernière, nous avons eu un rendez-vous avec un médecin d’ici et Louis commence sa désintoxication.
Ce ne sera pas facile, au début, il va prendre une autre forme d’opiacé, il risque d’avoir du mal à respirer, de souffrir d’hallucinations et de crises d’anxiété. Petit à petit, il diminuera les médicaments. On verra si nous tenons le coup.
Peut-être rentrerons-nous pour tenter un nouveau départ à Paris ? Je te tiendrai au courant et écris-moi si tu en as envie.
Je t’embrasse. Lucie.
FIN
Photo Michel Rosse
