|
Paris, le 16 juin 1969
|
|
|
Florian Syldenberg
12, rue Daubigny
75017 PARIS
|
Lucie Dumontel
14, Avenue du Roule
Neuilly sur Seine
|
Chère Toi,
Tu m’as quitté Lucie, mais en partant tu as déposé un colis sur la table de ma salle à manger. Ce n’était évidemment pas un oubli de ta part. J’ai compris que je devais ouvrir ce paquet. J’ai découvert qu’il contenait les lettres d’amour que vous avez échangées Louis Hérault et toi entre Paris et Vientiane.
Cette lecture m’a été extrêmement gênante et douloureuse.
Ma Lucy in the Sky with Diamonds, lors de notre ultime dispute, tu m’as avoué souffrir de l’emprise que j’exerçais sur toi au point de t’avoir fait changer de projet. Si tu crois que j’ai profité de ta naïveté, de ta jeunesse pour réussir à t’influencer, tu te trompes cela n’a jamais été mon but. Je t’ai aimé et je t’aime. Pendant tout le temps que nous avons passé ensemble, j’ai eu le plaisir de voir grandir ton ouverture d’esprit. Je le reconnais, j’ai peut-être légèrement modelé ton caractère. Te trouvant trop poreuse et craignant que cela te fasse souffrir, j’ai voulu que tu te construises une carapace. J’ai pensé que la vie que je te proposais allait dans le sens de ce que tu désirais. Nous avons vécu ensemble des échanges merveilleux qui se nourrissaient l’un de l’autre. Nos nuits n’étaient jamais assez longues pour dénombrer les étoiles. Nous avons voyagé, Vienne, Venise, Barcelone et tu découvrais des musées que tu n’avais jamais visités.
En 1968, dans les rues du quartier latin, nous avons participé aux mouvements étudiants en assistant aux meetings à la Sorbonne. On espérait que cette révolte annoncerait la fin d’une société emmurée dans des principes rigides et manquant totalement de liberté.
Dans la foulée, tu t’es inscrite à la faculté en lettres modernes. Quand je t’ai donné l’idée d’écrire l’histoire de la vie de ta grand-mère, je n’ai pas mesuré à quel point cela serait douloureux pour toi de plonger dans des souvenirs d’enfance et découvrir que ta famille n’était pas aussi parfaite que tu l’imaginais. Lorsque tu me lisais des passages de tes textes, je te faisais des corrections sévères. J’ai compris trop tard que je t’en demandais trop.
Je n’ai pas assez tenu compte de ta vive sensibilité, de l’instabilité émotionnelle que tu développais à mon contact. Le rythme de vie que je t’imposais et que l’on a mené pendant trois ans t’a fragilisée, trop de sorties trop d’alcool, trop de nuits blanches. Cela a engendré chez toi un mal-être mental, spirituel et physique dont je ne me souciais pas. J’aurais dû respecter ton sommeil, écouter les battements de ton cœur, surveiller ta respiration et m’inquiéter des remèdes que t’administraient les médecins que tu consultais pour retrouver ton équilibre.
Aujourd’hui, je m’accuse de t’avoir entrainée à suivre un chemin qui ne te convenait pas et je suis quelqu’un qui souffre de t’avoir fait du mal. Pardonne-moi Lucie, vivre avec moi est difficile. Je t’aime Lucie mais je ne peux partager ma façon de vivre avec personne. La vie de couple ne me réussit pas. Ma curiosité insatiable fait que je ne reste jamais en place, mon caractère est instable.
La lecture des lettres que tu as échangées avec Louis Hérault, a été une révélation, un moment d’épiphanie. En lisant votre correspondance, j’étais avec vous, je suivais l’évolution de vos rapports jusqu’à la pire des décisions que tu as prises de ne pas rejoindre ton amoureux à Vientiane.
Par des amis que j’ai contactés en Asie du Sud Est, j’ai appris qu’après la fin de son service militaire, Louis Hérault avait prolongé son séjour au Laos. Il aurait accepté un poste d’ingénieur hydraulique dans une plantation d’hévéas. À ce que l’on dit, il annonce régulièrement à ceux qui veulent l’entendre l’arrivée prochaine d’une fiancée. À mon avis, il n’a pas renoncé à toi.
J’aimerais vraiment que tu reprennes contact avec lui. Cet homme t’adore, cet homme saura te rendre heureuse. Louis est un homme intègre, il t’attend, je suis sûr qu’il t’attend. Reprenez votre charmante correspondance et toi, Lucie tente ce beau voyage en Asie du Sud Est pour le retrouver.
Si tu vas le rejoindre, je me sentirais moins coupable.
Quant à moi, te perdre m’a causé une peine immense.
Je t’embrasse Lucie, bonne route.
Florian
Photo Michel Rosse
