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Paris, le 25 juin 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Louis,
J’ai tellement tourné mes phrases dans ma tête avant de t’écrire que j’ai mis du temps à te répondre. J’ai laissé volontairement passer une semaine voulant que tu t’impatientes et que cette absence de lettres te pousse à douter de moi.
Dans ce que je vais t’écrire maintenant, tu ne reconnaîtras pas la Lucie que tu aimes encore. Ne m’as-tu pas toujours dit que tu adorais que je jette mes mots sur le papier sans les réprimer et que ma franchise totale ne te dérangeait pas ? J’en viens donc à me livrer, à me confier, à m’abandonner pour t’avouer ma vérité : je mets fin à notre relation d’amour.
À me lire, tu vas ressentir un choc terrible, une grande souffrance et de la haine. Je t’écris une lettre d’adieu car j’aime quelqu’un d’autre.
Si tu relis mes dernières lettres avec attention, tu découvriras que tu n’as pas tenu compte de mes appels au secours. Tu n’as jamais pris au sérieux la pression familiale qui s’exerçait sur moi. Tu m’as crié ton amour mais une vraie marque d’amour aurait été de rencontrer mon père et mon frère pour leur prouver que tes intentions étaient honnêtes. Je t’ai supplié de venir me chercher, tu n’as pas bougé. De guerre lasse, j’ai tourné mes regards vers quelqu’un de plus compréhensif.
Afin que tu admettes que notre histoire est réellement terminée, je tiens à exprimer avec un maximum de sincérité et de détails ce qui m’est arrivé.
Je t’ai déjà parlé de Florian. Petite, je le croisais dans l’entrée où nous habitions. J’étais fière qu’un garçon plus âgé me salue en m’appelant par mon prénom.
Adolescente, quand je le croisais, il s’attardait devant la boîte aux lettres, me demandait si j’allais bien et avec une grande délicatesse, il m’écoutait comme personne à la maison. Plus tard, quand je le voyais assis à la terrasse d’un café, il m’invitait à venir le rejoindre. Il me posait des questions sur ce que je faisais. Je n’en revenais pas qu’il s’intéresse à moi, qu’il me prête des livres qu’on ne lisait pas chez moi comme « Lolita » de Vladimir Nabokov ou « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Son comportement anticonformiste représentait pour moi un idéal de liberté.
Lorsqu’il m’a rendu visite à Londres, j’ai senti que son jugement m’importait au point de m’influencer sur mes choix. Rentrée à Paris, je n’ai pas cessé de le voir. À la mort de ma grand-mère, il a été à l’écoute de mes confidences. Grâce à lui, j’ai pu un peu me délester de mon chagrin. Nous sommes devenus très intimes.
La semaine dernière, Florian m’a invitée à dîner chez lui. Ce qui s’est passé la nuit, je ne peux pas le garder pour moi. J’ai découvert un sentiment qui a toujours existé pour cet homme et qui a jailli ce soir-là.
Il vit dans un atelier étonnant. Le rez-de-chaussée est une grande pièce où sur des tables, il accumule des sculptures, des céramiques artisanales, des cires perdues, des souvenirs de ses voyages etc… Au sol, s’étale une peau de zèbre de toute beauté et aux murs sont accrochés partout des lithographies de peintres, un soleil couchant de Jean Bazaine, un olivier de Yves brayer, des photos de rues de New-York etc…
Ce soir-là, il m’a proposé de rester dormir chez lui. Non pas dans sa chambre à l’étage mais dans une petite tente de toile couleur kaki qui trône au milieu de l’atelier. Cette idée m’a séduite. Allongés tous les deux sous la tente, on a d’abord ri en s’imaginant perdus au beau milieu du Sahara. Puis je me suis calée dans les bras solides d’un homme qui a dix ans de plus que moi. Puis tendresse, puis caresses douces, puis découverte d’une fantaisie menant à un plaisir sensuel dont je n’avais jamais imaginé l’existence.
Le lendemain, j’ai pris conscience que partir au Laos pour changer de vie, pour m’échapper du carcan familial était inutile. Je pouvais trouver ce bouleversement dans ma vie sous ce toit de toile de tente.
Reprends ta liberté Louis, tu m’as aidée à grandir. Le changement de vie que tu me proposais m’est apparu au fil de nos lettres un statut difficile à vivre dans un pays où j’aurais à jouer un rôle de maîtresse de maison auquel je répugne. La vie est un chemin qui bifurque, essaye de ne pas trop me détester.
Je t’embrasse pour la dernière fois. Lucie.
Photo Michel Rosse
