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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 93/103

📅 21 juin 2026
Episode 93/103

 

Paris, le 20 mai 1966
Lucie Demontel
Paris
Martine Laborde-Plessis
4, allée Floréal
Meudon

   Martine ma copine,

   Je suis en plein marasme, je me suis foutue dans une situation impossible. Il faut que je te voie, mais avant tout, je dois te raconter.

   Je t’ai déjà parlé de Florian. Rappelle-toi, quand tu vivais encore à Paris, tu venais goûter à la maison. Si nous croisions ce garçon dans la rue, l’ascenseur, ou l’entrée, je me mettais à bégayer, tant il m’impressionnait. Je l’ai revu, il n’habite plus l’immeuble mais il était venu chercher des objets qu’il avait oubliés dans sa chambre de bonne. J’ai failli ne pas le reconnaître. Il n’a plus rien de l’allure dégingandée qu’il avait à l’époque. Il a coupé ses cheveux très courts, cela le rajeunit. Il portait un costume chic, à la veste cintrée, le pantalon pattes d’éléphant, une chemise blanche à grand col.

   On s’est revu, je voulais lui poser des questions car il a souvent voyagé en Asie. Florian m’a prêté deux livres : « Les tambours de bronze » de Jean Lartéguy et « Un barrage contre le Pacifique » de Marguerite Duras. J’ai dévoré le dernier, bien que le portrait brossé de l’Indochine ne soit pas très rassurant. J’ai aimé la figure de la mère se battant avec entêtement contre l’Océan et perdant tout devant la force de la nature et les inondations de ses terres. Le style de Marguerite Duras est singulier, mais on se sent en grande intimité avec les personnages. Suzanne, la jeune fille, m’a touchée.

   Bref, je vois souvent Florian. Il est venu présenter ses condoléances à ma famille, lors de la mort de ma grand-mère. C’est là que nous nous sommes rapprochés à cause de l’histoire juive de ma grand-mère. Cela je te l’ai raconté.

   Un soir, il m’a invitée à la visite privée de l’exposition Bonington qu’il organisait au musée Jacquemard André. Je ne comprends rien au poste qu’occupe Florian. Où trouve-t-il les subventions qui lui permettent de privatiser un musée pour toute une entreprise venue pour une fusion avec des français ? J’apprécie de sortir avec lui, il a une grande culture et, quand je l’ai entendu s’adresser en anglais, j’ai eu honte de mon accent français. Au cocktail, il m’a laissée tomber, j’étais là, à ses côtés, attendant qu’il me présente, mais il parlait avec des jolies filles pour me provoquer. Cela m’a énervée car il se passe quelque chose entre lui et moi. Il m’apprécie et me sollicite tout le temps.

   Du même coup, je suis terriblement gênée vis-à-vis de Louis. Notre conversation téléphonique de Hong Kong a été un désastre. Dis-moi ce que je dois faire, je t’en supplie Martine ! Je passerai chez toi samedi après-midi. J’espère que tu auras un peu de temps à me consacrer.

   Bises, ma grande amie.

        

Photo Michel Rosse

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