Rapi Ajax Search

FREITAS Hugo "Hans, Glück", nouvelle.

📅 30 juin 2026

   Trieste, Venise. Venise, Milan. Dernière étape, départ de Milan, destination Gênes.

   La gare était enveloppée d’une bruine froide et continue. Il était neuf heures du matin et, sous un ciel gris et brumeux, les gens s’entassaient sur le quai en attendant le départ du train. Il y avait des embrassades hâtives, des adieux contenus, des valises humides, des visages à peine visibles sous des chapeaux et des étoffes détrempées qui ne protégeaient plus personne. La locomotive soufflait et gémissait comme une vieille bête, rejetant sa vapeur dans l’air glacé. Quelques enfants sautaient dans les flaques comme si cela ne les dérangeait pas d’être encore plus mouillés qu’ils ne l’étaient déjà, tandis que leurs mères les grondaient d’une voix lasse. Le contrôleur passa en annonçant le dernier appel pour monter, et le train, long comme une armée marchant derrière son capitaine vers la bataille, semblait ne jamais finir. Le sifflet retentit. Deux voyageurs arrivèrent en courant au tout dernier moment et réussirent à grimper dans le wagon, manquant presque de tomber tant ils étaient pressés.

   Hans Müller observait tout cela. C’était un jeune homme de dix-sept ans, lassé de son village et rêvant de découvrir d’autres horizons. Son désir était d’arriver en Amérique.

   Assis près de la vitre embuée, entouré de l’odeur épaisse du tabac d’une pipe qui flottait dans le compartiment, Hans ne pouvait s’empêcher de penser à la carte postale que son ami d’enfance lui avait envoyée de Buenos Aires quelques mois plus tôt. Il n’arrivait pas non plus à oublier ce qui était écrit au verso, d’une écriture un peu précipitée : Tu dois venir et voir cela ; ici tout reste à faire, tout est nouveau, tu peux devenir quelqu’un d’autre. Plus bas, une adresse un peu floue : Corrientes 348, 3e étage, ascenseur, porte B. Et, tout en bas, la phrase qui l’avait le plus bouleversé : Viens, je t’attends.

   De temps à autre, il levait la main et essuyait la buée sur la vitre pour regarder au-dehors. Mais le paysage s’offrait à lui sombre et changeant : des champs ouverts, quelques collines au loin, de petites maisons dispersées qui semblaient se mouvoir dans cet orage. L’image de la carte postale, au contraire, montrait une ville sûre d’elle-même : une rue bordée de hauts immeubles, des hommes en chapeau, des femmes bien habillées, des tramways, de larges trottoirs. En bas on lisait : Buenos Aires, 1910.

   Peu après le départ, l’un des passagers montés à la dernière minute se laissa tomber sur le siège à côté de lui et, à peine la tête appuyée, s’endormit comme par enchantement. Bientôt, il se mit à ronfler au rythme de la pluie, qui dehors devenait de plus en plus forte.

   Hans n’avait avec lui que très peu de choses : un petit sac de voyage et deux livres. Dans une poche de sa veste grise, il gardait une Bible ; dans l’autre, un dictionnaire allemand-espagnol. La veste avait appartenu à son père, mort l’année précédente, et Hans la portait comme si, d’une certaine manière, celui-ci l’accompagnait encore. Bientôt le tonnerre éclata. Les éclairs ouvraient un instant le ciel noir, puis tout replongeait dans la pénombre.

   Il pensa alors à Gênes, cette ville dont son père, marin par périodes, lui avait tant parlé pendant les nuits d’été. Il avait écouté ces récits lorsqu’il était enfant, assis à ses côtés, fasciné par des noms qui sonnaient lointains et par des mers qu’il pouvait à peine imaginer. Il savait qu’à Gênes il y avait des agences qui recrutaient de jeunes travailleurs pour les envoyer dans différentes régions d’Amérique. Il savait aussi que certains navires étaient plus économiques et relativement sûrs. Il avait entendu nommer le Provence et le Giulio Cesare. Il savait que le voyage serait long, que l’océan était immense et que, de l’autre côté, l’attendait un monde dont il ne possédait guère plus qu’une image imprimée et une adresse incertaine. Mais il avait confiance en Peter. Peter ne lui avait jamais menti. Il avait toujours été digne de confiance. Et puis il y avait autre chose encore : une attraction difficile à expliquer, comme si le destin le tirait vers le sud avec une corde invisible.

   Le train poursuivait sa course, rapide et sans répit. Dans le wagon, on entendait des conversations en italien et d’autres dans des langues que Hans n’arrivait pas à reconnaître. Il essaya de s’installer un peu mieux pour dormir un moment, mais les ronflements de son voisin l’en empêchaient. La lumière intérieure était faible. Beaucoup de voyageurs somnolaient. Le trajet était long.

   Alors il se mit à se demander qui étaient tous ces gens autour de lui. Où allaient-ils ? Qu’espéraient-ils trouver ? Avaient-ils, comme lui, un ami qui les attendait de l’autre côté de l’océan ? Fuyaient-ils un danger ? Partaient-ils pour revenir un jour, ou pour ne plus jamais rentrer chez eux ? Il tenta de surprendre sur leurs visages un signe qui les trahirait, mais ce fut en vain. Presque tous dormaient déjà. Seul un bébé, quelques rangs plus loin, s’était mis à pleurer, et sa mère essayait de l’apaiser de gestes doux. Tout le reste n’était que calme : une lumière pâle, des ronflements, des éclats de tonnerre, des lueurs intermittentes et la pluie qui battait sans relâche contre les vitres.

   Hans sortit alors la Bible de sa poche, l’ouvrit au hasard et lut une phrase brève : « Qui cherche trouve. » Il referma lentement le livre et resta pensif. Que cherchait-il exactement ? Partait-il pour revenir ? Reviendrait-il un jour ? Trouverait-il, dans ces terres lointaines, l’amour de sa vie ? Échouerait-il ? Comment ferait-il avec la langue ? C’était cela surtout qui l’inquiétait. Il n’avait jamais entendu personne parler espagnol. Cette langue était pour lui comme une ombre inconnue. Mais il se rassurait en pensant que Peter y était parvenu et qu’il l’aiderait si nécessaire.

   Un homme déjà âgé, corpulent, vêtu d’un costume sombre, sortit une petite gourde métallique et en but une gorgée. Puis il la rangea lentement. La pluie continuait. Le bruit monotone du train se mêlait aux derniers sanglots du bébé, qui finit lui aussi par s’endormir. Hans se pencha et défit les lacets de ses chaussures, qui le serraient depuis un moment. Le train poursuivait sa marche sans vaciller. Par instants, la pluie était si forte qu’il croyait être déjà à bord du bateau, au milieu de l’Atlantique.

   Il sortit alors l’autre livre : le dictionnaire. Il l’ouvrit sans chercher un mot en particulier et ses yeux s’arrêtèrent sur une entrée allemande : Glück. La traduction espagnole disait quelque chose comme suerte, felicidad. Il esquissa un sourire. Peut-être, pensa-t-il, qu’au fond ces deux choses n’en faisaient qu’une.

   Après quelques heures, le contrôleur passa en annonçant qu’ils allaient bientôt arriver. Gênes était proche. La pluie commençait à cesser. Le train poursuivit encore un peu sa route puis, peu à peu, ralentit. Comme s’ils avaient entendu la sonnerie du réveil dans une caserne, les voyageurs commencèrent à s’éveiller. Le bébé dormait enfin. Son voisin de siège cessa d’abord de ronfler, puis ouvrit les yeux avec l’air paisible de quelqu’un qui aurait dormi dans un lit confortable. L’homme à la gourde se leva pour attraper sa valise, l’ouvrit et en sortit, tout naturellement, une autre gourde.

   Hans se pencha une dernière fois vers la fenêtre, maintenant dégagée. Les rayons du soleil de l’après-midi commençaient à apparaître timidement. Dans l’air se devinait déjà la proximité de la mer. Et soudain il le vit : à l’horizon, dans une clarté presque solennelle, un arc-en-ciel déployait ses sept couleurs au-dessus de la ville et de l’eau. Cela lui parut un signe. Une confirmation. Qui cherche trouve. Et aussi Glück.

   Le train s’arrêta.

   Tous commencèrent à descendre. Hans ramassa son sac, arrangea sa veste, tâta ses poches pour s’assurer que la Bible, le dictionnaire, les billets et la carte postale étaient toujours là. Il remit un peu d’ordre dans ses cheveux, redressa ses vêtements et descendit enfin sur le quai.

   Devant lui s’étendait la mer, bleue et sereine, comme s’il n’y avait jamais eu de tempête. Sur ce calme, les bateaux semblaient se reposer.

   Et au-delà de la mer, l’océan.

   Peter l’attendait. Hans, pour la première fois depuis le début du voyage, se sentit tout à fait tranquille.

 

Photographie L'Altérité

Document Roger Violet 2