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Vientiane, le 7 mai 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Ma curieuse Lucie,
Tu dis que tu ne connais pas mes goûts, franchement cela m’énerve. Je croyais que tu avais admis nos différences de comportements. Tu es comme tu es, je suis comme je suis. Il est très difficile de se mettre dans la peau de l’autre.
Je n’ai pas baigné dans la culture parisienne dont tu as profité. Je suis un provincial. À Paris, lors de mes années d’étudiant à Supelec, je n’ai pas trouvé comme toi le temps de me cultiver en me distrayant. Je ne sais pas communiquer comme tu le fais sur ce que j’aime ou n’aime pas. Cette pudeur me vient de l’enfance et de mon éducation. Dans ma famille, on ne se parlait pas beaucoup, la parole n’était pas libre. Il fallait avant tout ne jamais se plaindre et les sentiments ne s’exprimaient pas. Je n’ai jamais entendu mes parents me dire qu’ils m’aimaient. Je n’en ai pas souffert, cela ne se faisait pas, c’est tout.
Quant à mes fréquentations, je te ferai connaître Jean mon grand ami, on a suivi les mêmes études, il vient d’Orléans comme moi. À cause d’une mauvaise vue, sa myopie l’a dispensé du CSNE service militaire qu’il avait choisi en même temps que moi.
Tu me demandes de te parler des relations que j’entretiens avec Les laotiens. Que te dire ? Ils sont souriants, agréables, serviables, je me suis fait naturellement des amis. Les jeunes laotiennes sont très belles, j’adore quand elles portent le costume traditionnel, leurs jupes longues, leurs corsages brodés de couleurs vives. Toutes ont des yeux bridés sans excès, des nez épatés minuscules et une peau ambrée. Elles roulent serrés leurs cheveux en un petit chignon placé sur le haut droit de leur crâne. Quand elles défont ce chignon, cela fait comme un rideau de filets de soies brillantes, d’un noir de corbeau, qui tombe sur leurs épaules. Les jeunes femmes laotiennes se couvrent de larges chapeaux, mettent des gants pour rouler dans les rues sur des cyclomoteurs pétaradants. Elles ne veulent surtout pas prendre le soleil et que leur peau fonce encore plus. On risquerait alors de les prendre pour des femmes de la campagne travaillant dans les rizières.
Je dois te dire que j’ai énormément de succès auprès de ces jeunes filles. Il y a surtout l’une d’elle Dao Vonh, qui ne me quitte pas des yeux dans toutes les soirées où nous nous rencontrons.
S’il te plaît Lucie, cesse de t’angoisser et de te poser mille questions. Reprends-toi, viens me retrouver, tu verras comme nous serons heureux.
Je t’embrasse. Louis.
Photo Michel Rosse
