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Paris, le 3 mai 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Louis,
Je suis désespérée, abattue, fatiguée, j’en perds mon équilibre. La joie et le plaisir que je te décris dans mes lettres sont factices. Si tu fais l’effort de me lire entre les lignes au milieu d’une phrase, par un mot, par une nuance, tu dois pouvoir entendre mes appels au secours.
Pourquoi t’acharner à me reprocher de ne pas avoir réussi à faire coïncider ma date d’arrivée avec celle de mon anniversaire ? Tu es donc incapable de te mettre à ma place ! N’éprouves-tu aucune empathie ? C’est facile pour toi de te préparer à m’accueillir avec gaieté, tu n’as rien à perdre, rien à laisser derrière toi, rien ne risque de te brouiller avec ta famille.
Je suis harcelée chaque jour, je subis une pression terrible de mon père à propos de la guerre. Ma mère, influencée par ses copines, tente de me convaincre que vivre avec un homme sans être marié n’est pas correct. Quant à Lucas, il est persuadé que tu ne penses qu’à me faire venir pour avoir une jolie fille à son bras et dans son lit. J’ai peur, qu’à mon retour, les membres de ma famille ne veuillent plus jamais entendre parler de moi. En dehors de Martine, qui reste ma seule confidente, personne ne me comprend.
Par-dessus tout, maman qui n’a plus aucun ressort, ne peut finir de vider le pavillon de Puteaux toute seule. J’ai tout le temps mauvaise conscience car je ne l’aide pas assez.
À propos de ma grand-mère, j’ai retrouvé des cartes postales du temps de ses fiançailles, des photos surannées des années 1910, où l’on voit un couple qui pose. Le jeune homme tend un bouquet de roses aux couleurs vives, la jeune filles, timide, rougissante, vêtue d’une robe de dentelles aux couleurs sépia, se tient de côté. Mon grand-père faisait la cour à ma grand-mère, de cette façon. Au dos de la carte postale, je lis :
Chère Mademoiselle Rita,
Pourriez-vous vous rendre à la Guinguette de Robinson au Plessis Robinson samedi 30 octobre à partir de 18 heures.
Je vous y attendrai.
Avec tout mon respect.
Nils
À propos de couple, Martine, après sa lune de miel passée aux Baléares, vit le parfait amour dans sa jolie maison sur la colline de Meudon.
Et nous, n’as-tu pas peur qu’en nous retrouvant nous soyons comme deux étrangers après tout ce temps ? L’un face à l’autre, nous allons devoir nous réapprivoiser. Dis, tu n’iras pas trop vite, tu me laisseras le temps de te reconnaître ? J’ai tout oublié de l’abandon, je me suis refermée comme un coquillage. Je m’inquiète aussi des sensations que tu éprouveras en me revoyant. Dans tes rêves, ne m’as-tu pas idéalisée et créé une Lucie un peu trop belle, un peu trop parfaite ? Tu vas me dire que j’ai trop d’imagination.
Louis, parfois je pense que l’on est allé un peu vite pour s’apprécier et s’aimer. Découvrir nos corps, prendre du plaisir dans un lit ne nous a peut-être pas laissé assez de temps pour nous poser d’autres questions que celles de nous accorder physiquement. Je crains de ne pas t’avoir assez éclairé sur ce que j’aime vraiment, sur ce qui nourrit ma joie, ou sur ce qui me blesse.
Je ne peux m’empêcher de m’avouer que je ne connais pas tes goûts. Quand nous étions à Paris, tu ne me parlais jamais du dernier film que tu avais vu au cinéma, de ce que tu lisais, de la musique que tu écoutais et maintenant que tu es loin, tu ne me dis rien des amis que tu côtoies.
Il y a trop de si dans ma vie : Si tu n’étais pas parti, si nous nous étions mariés avant ton départ, si tu avais payé mon billet et que je n’aie pas eu à travailler, si mes parents s’étaient mis d’accord pour me laisser partir, si ma mémé Rita n’était pas morte…
J’essaye de me montrer la plus sincère possible, je sais que je vais te faire de la peine en te disant tout cela et que tu vas trouver toutes ces questions inutiles. Pour moi, tout est beaucoup plus compliqué que tu le crois. Je voudrais ne pas tout casser, garder l’estime de ma famille pour venir te retrouver dans les meilleures conditions possibles.
Je t’embrasse, Louis chéri.
Photo Michel Rosse
