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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 86/103

📅 27 mai 2026
Episode 86/103

 

Paris, le 24 avril 1966
Lucie Demontel
Paris
 
Louis Hérault
Vientiane

   Louis Chéri,

  Je suis vraiment désolée de mon erreur. Florian m’a avoué qu’il avait choisi ces fleurs de Lotus pour me donner envie de partir découvrir le Laos. Heureusement qu’il est là pour m’encourager car côté famille, c’est toujours la même chose. J’ai entendu ma mère dire à mon père qu’elle partirait bien avec moi à Vientiane. Ainsi, elle s’assurerait de me voir bien installée et jugerait du calme régnant dans la ville et s’assurerait que je puisse supporter ce climat très éprouvant pour moi. Non j’arrête, je ne veux plus te parler d’eux.

   Je t’écris du Cabinet qui n’a jamais été aussi silencieux. Le calme règne, je suis seule avec beaucoup de responsabilités.

   J’ai des tas de recommandations quand je tiens le Cabinet seule. J’ai appris à connaître les clients qu’il faut soigner tout particulièrement au téléphone et la liste des rendez-vous de chaque collaborateur. Monsieur Canet invente tous les jours un nouveau cadeau. Il m’a apporté une règle graduée, je ne sais pas à quoi elle me servira ? Mais je trouve cela très gentil. Il a changé mon bureau de place. D’après lui, je n’avais pas assez de lumière, quand il était placé dans le coin. Ma pièce bureau est plutôt une chambre puisqu’il y a un lit et une grande fenêtre ouvrant sur un large balcon. Je laisse toujours ma porte ouverte, je me promène à loisirs dans les différents autres bureaux. Cet après-midi, j’ai un rapport sur différentes assemblées à traiter. J’ai aussi un porte-documents contenant des lettres que je dois taper à la machine à écrire avant de les remettre à Monsieur Canet pour qu’il les signe. Je vais finir très tard ce soir, je pense que les rapports vont me prendre beaucoup de temps. Je ne vais pas très vite, je m'applique, je montre une bonne volonté qui m’étonne moi-même.

   Tout en tapant sur ma machine, je chante à tue-tête, la chanson de Barbara : « Dis, quand reviendras-tu ? Dis au moins le sais-tu ? » J’adore cette chanson, mais elle ne colle pas avec mon histoire. Je me vois comme un marin sur le départ et non pas, une femme qui, attendant son marin, se meurt de chagrin.

   Les Canet sont particulièrement sympathiques et généreux. Chaque fois, qu’ils ont gagné un appel d’offre obtenant ainsi un nouveau client, ils organisent un pot chez eux avec champagne et amuse-gueules. Je me retrouve à boire avec les trois collaborateurs et les quatre stagiaires qui, bien sûr, se moquent de ma jeunesse et m’appellent la petite.   

   Je pense souvent que l’absence est plus difficile à supporter pour toi que pour moi car je suis restée dans mon milieu entourée de la tendresse de ma famille. Proust a dit : « Quand nous n’aimons pas, nous immobilisons. Le modèle chéri, au contraire bouge, on n’en a que des photographies manquées. » 

   Je me dis que tu dois te sentir bien seul. Tu n’as pas comme moi la ressource de faire renaître des souvenirs ? Passer avenue des Ternes, me fait rêver de ta petite chambre. Parfois, je t’imagine, tu viens à ma rencontre devant le café où l’on se retrouvait. Mais peut-être n’as-tu pas besoin de revivre ces moments-là ?

   Je continue à adorer le théâtre. Je suis allée avec Martine voir : « Des journées entières dans les arbres » de Marguerite Duras. J’avais tellement envie d’y aller que j’ai été un peu déçue. Même si Madeleine Renaud qui joue le rôle de la mère est époustouflante. Cette histoire où le fils adoré ayant vécu une adolescence oisive en Asie, au lieu de se réadapter au travail, tombe dans le vice du jeu et la dépendance à l’opium. Cela m’a fait penser à ton désir inquiétant d’expérimenter cette drogue.

   En ce moment je lis « Les fleurs bleues » de Raymond Queneau. Après « Zazie dans le métro » et « Les œuvres complètes de Sally Mara », je trouve des passages succulents. Les cochonneries que l’auteur a écrites sont tellement fines et délicieuses qu’elles me font rire dans le bus, et les gens me regardent bizarrement.

   J’aimerais avoir plus de temps pour lire, mais le soir je suis fatiguée de mes journées éreintantes, je m’endors tout de suite.

   Qu’as-tu en tête en ce moment ? Dis-moi si tes découvertes du pays continuent à t’occuper. Allez, je te quitte. Je te serre sur mon cœur. Lucie.

        

Photo Michel Rosse

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