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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 81/103

📅 10 mai 2026
Episode 81/103

 

Saïgon, le 1er avril 1966
Louis Hérault
Saïgon
 
Lucie Demontel
Paris

   Ma Lucie chérie,

   Je suis arrivé à Saïgon à 12h après un drôle d’incident à l’aéroport de Tân Son Nhut. Je faisais ce voyage en compagnie de mon ami Pan et de Som un fonctionnaire, ils sont tous les deux laotiens. À peine avions nous récupéré nos bagages que deux douaniers nous approchèrent et nous demandèrent de les suivre. Sans inquiétude, nous suivons ces messieurs qui nous font entrer dans une petite salle fermée. Ils nous prient aussitôt, de décrire le contenu de nos valises. On s’exécute en énonçant nos listes : objets de toilettes, linges de rechange, lecture. Nous sommes invités à ouvrir nos valises.

   La fouille commence et, à notre stupeur, six lingots sont extraits des trois valises. Ils nous interrogent sur leur provenance. Ils gesticulent nerveusement, exaspérés, coléreux et bien sûr je ne comprends rien à leurs cris.  Nos bagages ont déjà été ouverts au départ de Vientiane mais restés dans l’avion à l’escale de Paksé, est-ce là qu’ils auraient été piratés ? Pendant plus d’une heure, n’ayant aucune explication à leur donner, je me vois croupir dans une geôle vietnamienne entouré de dangereux trafiquants. J’imagine que les services consulaires français ont sûrement autre chose à faire que de s’occuper de ce genre de voyous. Je peux te dire que je n’en mène pas large. Compte tenu de la guerre, je sais qu’un trafic d’or existe entre le Laos et le Vietnam où le prix de l’or est amplement supérieur à celui du Laos. Au bout d’un moment, Pan engage une discussion vive avec Som à l’issue de laquelle mon ami demande à téléphoner à l’ambassade du Laos à Saïgon. Au bout de cette conversation, un gradé vietnamien finit par nous indiquer qu’il a confisqué l’or contenu dans nos valises et il prie Som de rester pour un nouvel interrogatoire.

   Nous partons enfin. Le soir, nous retrouvons Som à l’hôtel. Il nous avoue avoir placé les lingots d’or dans nos bagages pensant qu’on ne serait pas fouillé en débarquant. Je n’ai pas posé de question, cette histoire de corruption m’avait bien fait trop peur. Drôle de 1er avril tout de même !

   Je ne vais pas te mentir, les Américains sont partout dans l’aéroport. Leurs avions à réaction sont abrutissants, il y a un décollage et un atterrissage toutes les 15 secondes. On pourrait comparer cette densité au trafic d’une ville comme Chicago, par exemple ! Beaucoup de soldats se trouvent en ville aussi, il  y a  quelques sacs de sable et des jeeps de la Military Police. Je te rassure tout de suite, on ne se bat pas dans les rues. En revanche, des marchés improvisés sont installés sur les trottoirs où l’on trouve, pour trois fois rien, des marchandises détournées du PX. Je me suis acheté un Zippo à essence. La ville s’anime et la circulation devient à certains moments aussi intenses qu’à Paris. Saïgon est vraiment une très belle ville avec de larges avenues ombragées et des jardins fleuris. J‘ai découvert des quartiers où l’on se croirait dans le sud de la France. Le « Loi boulevard » ressemble à n’importe quelle promenade d’une ville du midi avec ses fontaines et ses jets d’eau. Il y a des terrasses de cafés accueillantes et des boutiques modernes. Ici, les vitrines sont décorées avec goût. On a vraiment l’impression de venir de la campagne quand on débarque du Laos. Il fait une chaleur incroyable beaucoup plus élevée qu’à Vientiane.

   Je suis content de pouvoir séjourner quelques temps dans cette ville. J’imagine qu’en temps de paix elle doit être délicieuse et je comprends que l’on soit attiré par elle.

   Le soir malheureusement tout change. Les barbelés font leur apparition, des rues sont complètement interdites à la circulation. Des convois de tanks prennent le chemin des lieux de combats et de temps en temps, on entend le canon. Le couvre-feu sonne à minuit et quiconque se trouve dehors après cette heure risque douze jours de prison. Cependant, dis à ton père qu’à Saïgon, il n’y a aucun danger.

   Avec Pan en ce samedi midi, nous avons été invités à déjeuner dans une plantation d’hévéas tenue par des français, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Saïgon.

   Il s’agissait d’apprendre un peu plus sur la situation et l’évolution de la guerre au Vietnam. Ce fut une discussion enrichissante. Le directeur de la plantation n’est pas inquiet, son exploitation n’arrête pas de prospérer, il recrute toujours du nouveau personnel. Nous nous régalions d’un repas délicieux avec des nems. On les enroule dans des feuilles de salade et du soja frais puis, on les trempe dans la sauce nuoc mam où nagent des éclats de piments oiseaux. Soudain, les hélicoptères de l’armée ont tourné autour de la maison faisant un boucan infernal. Ils étaient sûrement à la recherche d’infiltrations de Vietcongs. J’étais très impressionné et cela contredisait le discours rassurant de notre hôte.

   L’après-midi, on a visité les plantations d’hévéas qui s’étendent sur des kilomètres. Le liquide qui fera le caoutchouc est recueilli dans de petits gobelets placés sous l’entaille exécutée à même le tronc. Cela m’a intéressé de voir comment s’effectuait ce travail. J’ai parlé de ma formation à ce directeur, il a été particulièrement intéressé par mon profil d’ingénieur spécialisé en hydraulique. Il aimerait beaucoup que je prolonge mon séjour et il me proposerait un poste pour développer son exploitation en matière de procédés d’irrigation de ses terres.

   Malgré toutes ces choses nouvelles auxquelles je me trouve confronté, je pense sans cesse à toi.

   Je te quitte, je vais rentrer à l’hôtel pour prendre une bonne douche.

                                                                              Je t’aime. Louis.

        

Photo Michel Rosse

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