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Vientiane, le 23 mars 1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Mon Louis chéri,
J’ai tant de choses à te raconter dans cette période troublée de ma vie. Maman et moi, pleurons beaucoup car nous passons tous nos weekends dans le pavillon de ma grand-mère.
Je vois mémé Rita partout. Je la vois, démêlant ses cheveux (cent coups de brosse pour les garder brillants), roulant la pâte pour les gnocchis, me servant un doigt de Porto (comme elle disait), ou encore me demandant de lui raconter des films etc…
Des déménageurs viennent emporter les meubles que nous garderons et entreposerons dans la maison de campagne. Le travail le plus dur consiste à vider les placards remplis de choses inutiles que nous jetons. Les personnes comme mémé, ayant vécu les deux guerres, ont toujours eu peur de manquer de tout. Il y a dans cette maison, trois services de vaisselle en porcelaine complètement démodés, des flûtes en cristal si fragiles que je n’oserai jamais les utiliser. Les passoires, les rappes, les écumoires enfin, tous les ustensiles de cuisine sont bosselés, tordus et les cocottes en fonte très lourdes. Je ne te parle pas de la quantité de linge de maison qu’elle accumulait. J’ai trouvé aussi des paquets d’élastiques enfilés sur des bouts de bois et des monceaux de sacs en plastique bien pliés qu’elle n’utilisait jamais pour ses courses. Cela m‘a portée à rire, malgré mon chagrin. Je garderai peut-être deux petits tableaux de natures mortes peintes avec de jolies couleurs.
Pour toi, le temps ne passe pas, alors que moi, je cours après le temps, je manque d’heures libres pour accomplir ce travail qui consiste à dire au revoir à quelqu’un que l’on a aimé. Faire tout trop vite, c’est vraiment la maladie du siècle (quel joli lieu commun !).
Quand nous serons ensemble, on essayera de ne pas se laisser « bouffer » par des occupations ménagères qui nous séparerons.
Je ne sais pas pourquoi, mais soudain, je pense au léger baiser que tu m’as donné sur le quai de la gare à Orléans. En te quittant dans le train de retour, je lisais Les fleurs bleues de Queneau et je suis tombée sur la phrase de Cidrolin : « encore un de foutu » il parle d’un mauvais repas mais pour moi, cette phrase a sonné comme une évidence. C’était « encore un de foutu » de petit copain. Je me disais : Louis n’est pas attiré par moi. Que j’étais bête ! C’était exactement le contraire, au lieu d’une fin, ce léger baiser signait le commencement de notre amour.
Je t’embrasse. Lucie.
Photo Michel Rosse
