L’Altérité : Pouvez-vous nous parler de votre mère : dans quelles conditions est-elle arrivée en France ?
Charles Garatynski : Le père de ma mère est mort quand elle avait dix-sept ans. Ça a précipité le départ. Bruxelles d’abord, près du parc Astrid et du stade Constant Vanden Stock, pour les Beaux-Arts. Puis la France à vingt ans. Elle a obtenu des papiers qu’elle a immédiatement perdus dans un cambriolage. Quelqu’un lui a pris ses documents d’existence — ce ne sont pas des papiers, c’est la preuve qu’on a le droit d’occuper l’espace. Elle a vécu dans la plus grande discrétion pendant des années, avant l’espace Schengen. Elle n’a eu de véritables papiers à nouveau qu’il y a deux ans.
Sa famille a traversé beaucoup de pays, beaucoup de conflits. Le vingtième siècle dans ce qu’il a de plus ingrat. Mais ils ne disaient rien. Ils ne disent rien. Je ne sais rien. Ce silence est une forme de transmission. On hérite du mutisme comme on hérite d’un prénom. Et cette absence m’attire : quand on ne sait rien, mais que quelque chose existe quelque part, cela ne peut que vous correspondre — puisque cela ne repose sur rien. Une identité sans fondation.
L’Altérité : Comment avez-vous vécu l’absence du père ?
Charles Garatynski : J’aime beaucoup mon père. Je crois simplement qu’on s’est ratés — et le ratage, contrairement à la rupture, n’a pas de date.
Il n’était pas vraiment absent. Il n’était pas vraiment là non plus. Le fossé s’est creusé à la séparation de mes parents — j’avais dix ou onze ans. Avant, je le voyais peu. Après, moins encore. Aujourd’hui, encore davantage. Une progression régulière et mathématique. Le drame suppose un événement. Ici, il n’y a eu qu’une direction.
Je passais beaucoup de temps chez mes grands-parents. Je jouais seul. J’inventais des jeux. Je ne parlais pas, mais je me parlais beaucoup — ce qui n’est pas tout à fait la même chose que la solitude, et pas tout à fait autre chose non plus.
Je sais qu’un jour il va mourir, et je vais peut-être regretter. Mais les relations s’entretiennent à deux. Les constats sont les seules choses que je formule sans honte.
L’Altérité : Lors de votre arrivée, enfant, chez votre grand-mère paternelle, étiez-vous plutôt résigné ou indifférent ? Ce moment a-t-il contribué à votre rapport à l’identité ?
Charles Garatynski : Je ne me rappelle plus du moment où je suis arrivé chez mes grands-parents. Et si je m’en souvenais, il serait difficile de préciser le sentiment — beaucoup d’enfants ne nomment pas ce qu’ils éprouvent, ils le logent quelque part et continuent. J’en ai fait partie.
J’ai longtemps eu l’impression d’être précipité quelque part, sans avoir le choix de rien. Une capitulation permanente qui ressemble à de la douceur vue de l’extérieur.
Malgré l’amour qu’on pouvait me donner, j’ai grandi avec le sentiment d’être en trop. Personne ne me l’a fait sentir — c’est important de le dire. Je me suis toujours perçu ainsi, comme on se colle une étiquette avant que les autres aient le temps de le faire.
Ma grand-mère était à la fois gentille et sévère. Parfois d’une grande tendresse, parfois d’une violence dans les mots assez incroyable. On apprend à guetter les signes. On devient très attentif. C’est peut-être là que j’ai commencé à observer. Mon grand-père est la figure que j’associe le plus au bonheur, enfant. Il était cycliste. Il m’emmenait faire du vélo dans le bois C’est un taiseux qui s’émerveillait de tout. Le plus grand poète que j’aie connu qui n’a jamais écrit un poème.
J’ai souffert, sans raison que je juge valable — et c’est peut-être encore pire. Une souffrance qu’on ne peut pas justifier, on finit par la retourner contre soi. Je déteste mon enfance.
L’Altérité : Quel lien existe-t-il entre vous, vos grands-parents et le château de Grenade que vous évoquez dans une poésie ?
Charles Garatynski : Le château de Grenade est situé dans le village où j’ai grandi. On m’a souvent dit que, quand je suis né, mon père y travaillait — il y a là quelque chose d’originel que je n’ai pas vécu, une scène fondatrice dont je suis absent. J’y suis souvent retourné pour trouver ce qui me manquait. Je n’ai rien obtenu. Les lieux gardent tout pour eux. C’est peut-être pour ça qu’on continue d’y retourner.
La seule chose que j’aime, là-bas, c’est le labyrinthe de rhododendrons. Un endroit conçu pour qu’on se perde. J’aime les espaces qui ne promettent pas d’issue.
L’Altérité : Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec cet héritage dont vous avez été, en partie, tenu à distance ?
Charles Garatynski : J’ai longtemps cru que j’avais été tenu à distance d’un héritage. Maintenant je pense le contraire : c’est précisément ce dont on m’a privé qui m’a formé — avec une précision qu’aucune transmission directe n’aurait pu atteindre.
L’identité n’est pas ce qu’on reçoit, ni ce qu’on refuse. C’est la forme exacte de ce qu’on n’a pas eu. On ne se construit pas avec de la matière — on prend la forme du manque. Personne d’autre n’a eu exactement mes absences.
C’est pour ça que le silence de la famille polonaise me correspond mieux qu’une histoire racontée n’aurait pu le faire. Une histoire m’aurait donné une identité parmi d’autres. Le silence m’a donné une identité qui ne peut appartenir qu’à moi.
À sept ans, j’avais ce que j’appelais mon « monde imaginaire » : une sorte d’archipel où des roitelets se faisaient la guerre ou vivaient des aventures. Pas de cohérence narrative. Juste un endroit intérieur où je me rendais pour passer le temps. Il me fallait fermer les yeux et oublier. J’y vais encore — toujours avant de m’endormir.
Un jour, j’en ai parlé à ma grand-mère. Elle m’a dit que c’était un truc de malade mental. J’ai essayé d’imaginer la destruction de ce monde. J’ai tenu deux jours. Ensuite, j’y suis retourné, et ça n’a plus cessé.
On n’hérite pas de ce qu’on nous donne. On hérite de ce qu’on refuse de lâcher. Ce qu’on refuse de lâcher, c’est toujours ce qu’on a failli perdre : une identité.
L’Altérité : L’écriture vous paraît-elle aussi indispensable qu’elle l’est pour Émile Labat dans Ci-gît Émile Labat ?
Charles Garatynski : L’écriture me donne une bonne raison de ne pas accorder trop de considération à ma propre vie — une protection et une façon élégante de se négliger.
Je ne veux pas faire de la littérature de la complainte. Je veux faire de ce mal-être une force. En poésie. En prose, du bizarre, de la farce glauque. Quelque chose qui résiste à la pitié — la sienne, celle du lecteur.
J’écris trois à quatre heures par jour, le matin. Je lis soixante pages par jour, et je compose un poème avant de me coucher. Tous les jours, sans faute. Une dépendance bien organisée.
Rien n’est plus malsain pour moi que l’écriture, mais rien d’autre ne peut me sauver. Nous sommes tous pris dans quelque chose. J’ai choisi le mien. Ça ne le rend pas moins fermé.
Écrire, c’est jeter un peu de moi à la rivière. Sans savoir si c’est pour s’alléger ou pour disparaître — et sans que cette incertitude change quoi que ce soit au geste.
L’Altérité : Lorsque vous parlez de Witold Gombrowicz, notamment dans l’article que vous lui consacrez, on a parfois le sentiment que vous parlez de vous. Qu’en pensez-vous ?
Charles Garatynski : Probablement. Sa question — comment exister quand on est entièrement fait de ce que les autres ont déposé en vous — était là avant que je commence à lire. Je ne l’ai pas empruntée. Je l’ai reconnue.
J’ai l’angoisse de ce qui est interchangeable. Gombrowicz, Schulz, Witkiewicz : on ne peut pas les confondre. Il y a dans leur écriture quelque chose qui résiste — une façon d’avoir accepté d’être fait de manques sans en avoir honte.
Je leur suis endetté. Mais écrire comme eux serait rembourser la dette en monnaie de singe. J’écris avec et contre eux. Avec, parce qu’on n’invente rien seul. Contre, parce que la fidélité absolue est une forme de mort littéraire.
Ce qu’on emprunte à un auteur, c’est rarement une technique. C’est presque toujours une permission.
L’Altérité : Comment vous situez-vous par rapport à ce que vous appelez « l’expérience de l’entre-deux » ? Vous percevez-vous comme un équilibriste ?
Charles Garatynski : L’entre-deux, c’est le gris nécessaire à chaque individu. Une marge où l’on peut s’affirmer sans se montrer. Un refus des bords.
L’équilibriste cherche à ne pas tomber — il est entièrement défini par sa peur de la chute. Moi, je cherche à rester dans l’instabilité, à en faire un territoire habitable. L’un performe la maîtrise. L’autre essaie d’aimer le tremblement.
Je n’y arrive pas toujours. Mais la direction compte plus que l’arrivée — puisqu’il n’y en a pas.
L’Altérité : L’Europe peut-elle être un laboratoire critique de sa propre identité ? Et selon vous, en a-t-elle réellement une ?
Charles Garatynski : Je me sens attaché à l’idée européenne — mais à l’idée seulement. Mon lien avec la Pologne, ce que j’ai entendu dire de la Belgique, mon expérience de la France : chez moi nulle part, bien partout. Une appartenance en creux.
L’Europe se reconnaît dans ce qu’elle refuse d’être, dans ce qu’elle a honte d’avoir été. Une identité bâtie sur la culpabilité et la prudence — sa grandeur et son insuffisance à la fois. Elle aussi s’est construite en négatif. Elle prend la forme de ses catastrophes. C’est peut-être pour ça que je m’y sens chez moi — nous avons la même structure.
Suffisant pour faire un laboratoire. Pas pour faire une maison. On travaille mieux dans un laboratoire quand on n’y dort pas.
L’Altérité : Comment expliquez-vous ce retour au repli identitaire ?
Charles Garatynski : Le repli identitaire, c’est remplacer l’existence par une étiquette. Confortable, rassurant. Et la mort de la pensée — non pas parce que l’identité est un mensonge, mais parce qu’elle est une réponse trop courte à une question trop longue.
Le gris fatigue. Beaucoup veulent des couleurs franches. C’est humain — et c’est aussi ce qui rend possibles les grands désastres. L’humain et le désastreux se recouvrent souvent exactement.
Je garde souvenir d’une vague connaissance du passé qui disait : « je suis prolétaire, j’ai grandi depuis toujours dans la misère, cela m’a nourri comme révolutionnaire ». Son père était designer pour une grande marque et roulait en Porsche sur la côte basque. Ce n’est pas l’hypocrisie qui me choque. C’est le besoin d’une origine qui justifie ce qu’on pense — comme si penser ne suffisait pas.
Le repli identitaire, c’est la peur du moule en négatif. Les gens préfèrent s’inventer un héritage plutôt que d’habiter leur manque. Je les comprends. Le manque est froid. Mais c’est le seul endroit où on ne peut pas mentir sur soi.
On ne peut pas être plus menteur que quand on commence une phrase par « je suis ».
L’Altérité : Par quels moyens peut-on, selon vous, se dégager de « l’empire de la forme » au sens gombrowiczien du terme ?
Charles Garatynski : On ne peut pas. On s’extrait d’une influence pour retomber dans une autre. La liberté absolue de la forme, c’est une promesse d’avant-garde — et les promesses d’avant-garde finissent toujours par devenir des académismes.
La seule issue, c’est peut-être l’ironie comme discipline. Se tenir à distance de soi et du monde sans prétendre en être détaché. L’ironie honnête se retourne aussi contre celui qui l’emploie. Sinon, c’est de l’arrogance avec un sourire.
Gombrowicz le savait mieux que personne.
L’Altérité : Quelles sont pour vous les vertus de la lenteur et de la complexité ?
Charles Garatynski : La lenteur est la seule façon que je connaisse d’aller vite. On va loin dans ce qu’on traverse lentement. La complexité, c’est le refus du raccourci — ne pas croire qu’on a compris quelque chose parce qu’on l’a nommé.
Ce que je désire le plus, c’est de gêner. Pas d’éduquer ni de convaincre — gêner. Produire quelque chose qui résiste dans le corps du lecteur.
La première fois que j’ai lu Trans-Atlantique, j’ai vomi. J’ai adoré ce moment. Pas parce que c’était pénible — parce que c’était vrai. Une vérité physique et involontaire qui arrive avant qu’on ait eu le temps de décider si on l’accepte.
L’Altérité : Qu’entendez-vous par « zones de contact entre les littératures française et polonaise » ?
Charles Garatynski : Des individus pris entre les frottements de deux pays : Romain Gary, Roland Topor, Emmanuel Bove. Des êtres de friction, nés de l’émiettement. Pas des passeurs et encore moins des traducteurs — des corps où deux langues se heurtent et produisent quelque chose qu’aucune des deux n’aurait pu produire seule. Une collision.
Écrire est un geste profondément impudique. On se met à nu sans en avoir l’air, parfois sans s’en rendre compte. Si j’ai quelque chose à transmettre, c’est peut-être ceci : un éloge de la défaite. Le désespoir montré tel qu’il est — laid, non résolu, sans promesse de rédemption — et trouver là quelque chose qui ressemble, malgré tout, à de la dignité.
L’Altérité : Vous écrivez également dans la revue OuPoLi. Est-ce une manière pour vous de sortir des sentiers battus ? Et en quoi vous sentez-vous plus proche de l’OuPoLi que de l’OuLiPo ?
Charles Garatynski : L’OuPoLi, définitivement. Je ne me reconnais d’aucun courant littéraire — les courants finissent toujours par devenir des uniformes. Je suis un endetté d’une tradition dont j’essaie de me défaire, ce qui est une autre façon de rester lié à elle. On ne quitte pas vraiment ce qui nous a formés. On apprend, au mieux, à ne pas lui obéir aveuglément.
J’ai rencontré des gens qui m’ont beaucoup aidé, à qui je dois beaucoup — infiniment. Comme vous, d’abord, mais aussi Miguel Angel Real de l’OuPoLi, Yann Leblanc, Yan Kouton, Christophe Dauphin, Emma Boizet, David Vincent, Nadège Cheref, Aurélia Julia, Hocine Bouhadjera, Piotr Bilos, Dana Shishmanian, Émilie Ansciaux, Monia Boulila, Kamal Rawas, Sacha Zamka, Louise Langlois, Pascal Riverlah, Cass’ Magagnini, Baptiste Vidil, Marc M., Léo Benalbaze, Ester de Włocławek, la professeure Élisabeth Bathier, le professeur Jarosław Ławski, le professeur David Mertens, toute l’équipe de la revue Ypsilon de Varsovie, qui ont soutenu ma candidature au prix d’artiste de la diaspora polonaise de l’année.
L’équipe du café où j’écris : le Passage Saint-Michel. Toutes celles et ceux qui me relisent ou m’ont lu. Tous ces gens. J’en oublie.
Mais tout de même, une dernière chose : ma ville.
Charles Garatynski
