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Vientiane, le 19 mars 1966
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Louis Hérault
Vientiane
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Lucie Demontel
Paris
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Mon petit cœur,
En lisant et relisant ta lettre, je suis resté sous le choc. Je suis consterné par l’événement tellement triste qui est survenu. Je t’imagine en pleurs, je voudrais te prendre dans mes bras, te bercer et te consoler.
En ce dimanche matin, je ne suis pas parti à la chasse, j’ai bien compris que cela te déplaisait. De passer du temps à l’appartement me permet de mieux me concentrer sur nous.
Je suis seul, un copain voulait m’entraîner pour une virée dans ces boîtes de nuit vulgaires. Je lui ai dit que je n’y trouvais aucun plaisir étant très amoureux de toi. Ta lettre m’a donné envie de pleurer et de tout envoyer au diable. J’ai envie de faire une bêtise qui me fasse expulser du Laos, afin de me retrouver près de toi. Je serais prêt à tout abandonner pour te redonner le sourire.
C’était le destin de ta grand-mère de partir, sa vie a été bien remplie je crois. L’amour que tu lui portais ne s’éteindra pas avec sa mort. Ce qu’elle t’a dévoilé doit forcément te bouleverser et je comprends que tu aies eu besoin d’un confident mais tu aurais pu me livrer ta détresse dans l’une de tes lettres. Cela me fâche que tu aies choisi une autre personne. Je suis loin mais je suis là.
Je trouve injuste que, dans une autre partie de ta lettre, tu me reproches de ne pas parler de ma famille. Non, je n’ai pas eu de grands-parents qui m’auraient gâté, ils habitaient trop loin. Je crois t’avoir confié des détails sur mon désarroi, lors de mes quinze ans, quand mes parents ont divorcé. Je t’ai parlé de ma jeunesse solitaire d’enfant unique. Je t’ai aussi décrit les vacances joyeuses passées à la campagne chez mon oncle, ma tante et mes cousins du côté de mon père.
Pendant le court weekend ensemble à Orléans, je n’ai pas trouvé opportun de faire une visite improvisée chez mon père ou chez ma mère. J’ai peut-être eu tort, mais bien sûr que tu connaîtras mes parents, je n’ai pas l’intention de te les cacher. J’ai écrit à maman la merveilleuse relation que nous entretenons, depuis que nous nous connaissons. N’oublie pas que c’est elle qui m’a prêté l’argent pour que je puisse prendre l’avion et venir te rejoindre à Londres. Tu verras ma mère est une personne généreuse et attachante.
Je trouve que tu te poses trop de questions sur ton origine. Entre nous, je ne vois pas comment cela pourrait changer quoi que ce soit à notre façon de nous aimer.
J’ai côtoyé beaucoup d’étudiants juifs à Supélec qui sont devenus de grands amis. Je me rappelle avoir lu « Les juifs » de Roger Peyrefitte pour me renseigner sur un sujet auquel nous sommes tous sensibles. J’ai trouvé ce bouquin touffu, pénible à lire. On ne voit pas très bien où l’auteur veut en venir. À force de vouloir combattre rationnellement l’antisémitisme, il semble prendre plaisir à dresser l’inventaire de tous les slogans et préjugés antisémites. Ce que cet auteur prend pour de l’habileté se retourne contre lui finalement et beaucoup d’antisémites trouveront là de quoi étoffer leur jugement.
Je me languis tellement de toi Lucie, je comprends bien sûr que ce n’est pas le moment de te redire que je t’attends. Mais ne tarde pas trop, ce voyage te ferait un bien fou, tu guérirais plus facilement ta peine ici et dans mes bras.
Louis
Photo Michel Rosse
