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"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 77/103

📅 26 avril 2026
Episode 77/103

 

Paris, le 15 mars 1966
Lucie Demontel
Paris
Louis Hérault
Vientiane

   Mon Louis chéri,

   Ne m’en veux pas de mon silence. Oui, il s’est passé quelque chose de grave dans ma vie, j’éprouve un énorme chagrin. Le 10 mars, ma chère mémé Rita est morte.

   Comment te dire mon désarroi. Mémé Rita n’était pas malade, elle avait juste le cœur fragile et le médicament que lui avait prescrit un cardiologue la fatiguait beaucoup.   Quand je lui ai annoncé que je partais au Laos, elle m’a dit en pleurant que je ne la reverrais plus. Je ne l’ai pas crue, je lui ai crié, « ne dis pas de bêtises Mémé ! Tu n'es pas malade ! » Mais elle a répliqué.

- Je sais que ma fin viendra avant ton retour, je partirai tranquille, ne t’en fais pas.

   Malheureusement, tu l’as très peu connue. Je l’ai aimée comme on aime une grand-mère qui vous gâte et à qui l’on confie des choses que l’on ne dit pas à ses parents.

   Ayant perdu Nils son mari vingt ans plus tôt, mémé Rita vivait seule. Tu es venu avec moi, lui rendre visite. À 80 ans, elle soignait les roses de son jardin, ramassait ses pommes à l’automne et cueillait ses cerises chaque printemps. Je passais souvent la voir dans son petit pavillon de Puteaux.

   Mémé Rita était d’origine italienne En bonne italienne, elle avait de nombreuses croyances dont celles de prévoir l’avenir. Ses superstitions étaient tenaces. Gare à toi, si tu ouvrais ton parapluie dans la maison, des chaussures sur une table faisaient forcément partir quelqu’un, le pain posé à l’envers portait malheur mais en jetant trois fois du sel derrière ton épaule tu conjurais le sort etc… J’adorais qu’elle me raconte les épisodes terrifiants de son enfance misérable en Italie, ses fugues puis son départ définitif de Rimini à 18 ans. Débarquée à Marseille, elle eut le choix entre un paquebot en partance pour l’Argentine ou un train pour Paris. Beaucoup d’italiens émigraient à Buenos Aires. Ma grand-mère, craignant d’être malade au cours de la longue traversée à bord du bateau, choisit Paris. Elle trouva du travail dans un atelier de couture. Après son mariage avec mon grand-père d’origine suédoise, elle apprit à travailler la fourrure avec lui. Ils ont été heureux jusqu’à ce que mon grand-père Nils s’engage volontairement à la guerre. Blessé, il fut rapatrié du front en 1917. Ayant reçu des éclats d’obus dans la tête, il ne retrouva jamais la vue. Il avait voulu remercier la France de lui avoir permis de s’élever socialement et de créer sa propre maison de fourrure Place de la Madeleine. Elle ne lui pardonna jamais de s’être engagé alors qu’il n’avait pas la nationalité française et n’avait aucune obligation à combattre pour la France.

   Depuis quinze jours, j’avais pris l’habitude de passer voir mémé en sortant du boulot, Puteaux n’est pas loin de Neuilly sur Seine. Mais je ne m’attendais sûrement pas à la confidence qu’elle me fit.

   Mémé Rita m’annonça un soir que ma mère n’était pas la fille de mon grand-père suédois mais d’un autre homme. J’ai pensé que ma grand-mère me contait l’une de ses histoires inventées sortie de la mythologie familiale élaborée par elle. Comme elle n’allait pas bien, je me suis dite qu’elle divaguait et je n’ai pas voulu la questionner. Il a fallu entendre le notaire nous lire le testament de ma grand-mère pour croire à cette révélation. Dans cette lettre, elle confessait avoir eu une relation extra conjugale en 1920 avec un certain monsieur Nathan Brodsky. Cet homme ayant été déporté mourut à Auschwitz. Ma grand-mère n’a eu aucun moyen de savoir si c’était lui ou Nils le père de maman.    

   Tu peux imaginer dans quel état cette révélation a plongé maman, elle est bouleversée, sonnée. Elle ne quitte plus sa chambre depuis l’enterrement. Je parle beaucoup avec elle, je lui répète que ce n’est pas si important que son père génétique ne l’ait pas élevée. L’homme qui l’a aimée, éduquée, celui qui a compté pour elle représente son vrai père et non pas celui qu’elle n'a jamais connu. Maman aurait préféré que ma grand-mère lui fasse cette confidence plus tôt, à sa majorité par exemple.

   Personnellement, je ne m’étonnerais pas d’avoir un ascendant juif. Brune comme je suis, avec mes yeux en amande, mes pommettes hautes, on m’a déjà dit que mon physique, ressemblait au type de jeunes Ashkénazes.

   Je me suis confiée à mon ami Florian Syldenberg. Dans sa famille poursuivie par les nazis, il y a eu tellement de douleurs, de secrets, de drames, de séparations qu’il ne pouvait qu’être attentif à mon histoire. Il a été rassurant, le cas de ma grand-mère n’était pas rare dans une époque de grande déstabilisation comme cette période de la guerre de 1914.

   Cet après-midi mon esprit voyage ailleurs, j’en suis désolée mon chéri. Mon esprit vole dans le passé car je suis en train de relire et de classer les lettres de poilus du grand-père suédois écrites à ma grand-mère. Nos lettres me paraissent presque impudiques tant leur époque n’était pas propice aux déclarations d’amour. Mon grand-père ne parle pas des horreurs qu’il est en train de vivre dans les tranchées. Il rend compte du plaisir qu’il prend à gober un œuf qu’il a volé, ou de la douceur d’une capote récupérée qui lui tient chaud. Il parle de sa prochaine permission, il est fier du courage de sa petite Rita chérie. Il était brancardier sur le front, il a pris des éclats d’obus à la tête dans la bataille du Chemin des dames en 1917.         

   Louis, j’espère que tu me comprends, il y a bien eu dans ta jeunesse un grand-père ou une grand-mère qui a dû compter pour toi. Tu ne parles jamais de ta famille et quand nous étions à Orléans, tu ne m’as même pas présentée à ton père.

   Mon pauvre chéri, j’ai l’intention d’aider maman à régler les problèmes d’héritage de ma grand-mère. Nous allons déménager le pavillon de Puteaux que maman veut mettre en vente. Je dois faire une visite avec un agent immobilier dans les semaines qui viennent. Je suis désolée mais tout cela risque de retarder ma venue au Laos.

   Ta Lucie qui souffre.

        

Photo Michel Rosse

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