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Paris, le 2 mars1966
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Lucie Demontel
Paris
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Louis Hérault
Vientiane
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Louis mon sauveur,
Cette nuit, c’est affreux. Je me suis réveillée affolée vers trois heures du matin ayant eu un cauchemar effrayant. Je ne sais pas ce que tu as fait samedi soir pour que, dans mon rêve, je passe une aussi horrible soirée en ta compagnie. Les images du rêve étaient très nettes et en couleur. Nous étions chez des amis, je parlais avec eux, ils me sollicitaient, je leur répondais en riant. Je m’amusais beaucoup. Toi tu ne disais rien, tu restais dans un coin de la pièce sur un fauteuil isolé, alors que nous étions tous installés sur deux canapés face à face devant une table basse de marbre. À un moment, je me suis levée pour te parler, je t’ai demandé si tu voulais que l’on rentre. Tu ne m’as pas répondu alors, je me suis mise à pleurer, à pleurer à chaudes larmes devant tous mes amis. Tu es sorti, je t’ai suivi, tu as dit : « Moi j’ai d’autres amis à retrouver. » Et tu m’as abandonnée seule en pleine campagne.
J’étais si perdue, si abandonnée que ce matin je te demande en mariage. Si nous demeurons presque un an au Laos, ne serait-ce pas une bonne idée de nous marier là-bas ?
En Angleterre tu te rappelles que l’idée de mariage nous était venue. On s’était mis à penser que ce serait habile pour convaincre papa de tes bonnes et honnêtes intentions.
Je ne tiens absolument pas à me marier d’une manière conventionnelle. Un mariage parisien comme celui de Martine me ferait horreur. Ses parents organisent une réception où ils invitent une centaine de membres de la famille, à laquelle, ils ajoutent une cinquantaine d’amis. Cela devient une fête onéreuse et les mariés n’ont pas leur mot à dire. Je déteste ces cérémonies, ces mondanités me paraissent absurdes.
Il y a aussi le problème de la religion. Un mariage à l’église m’effraie. Mon père qui me dit qu’il lui importe de me conduire à l’église alors que je ne l’ai jamais vu prier, ni se rendre à la messe, son hypocrisie me dépasse !
Lucas aussi me fatigue. L’autre jour, il a eu le culot de m’apostropher d’une manière vraiment vulgaire.
- T’as pensé Lucie que tu pourrais revenir du Laos avec un polichinelle dans le tiroir !
C’est vrai que je pourrais très bien tomber enceinte. Jusqu’à présent, nous avons eu beaucoup de chance !
J’ai envie d’annoncer à ma famille.
- Puisque vous ne cédez pas, je me marie toute seule au Laos !
Ce serait une forme de chantage et ils me laisseraient peut-être partir. Quant à tes parents, je ne sais comment ils réagiraient puisque je n’ai rencontré ta mère qu’une seule fois. Je te demande de réfléchir à ce nouveau projet.
Je ne sais pas si je suis plus fragile mais ma vie deviendrait tellement plus simple si, rentrée de mon travail, je ne tombais pas dans cette ambiance familiale horrible et pénible. Ils vont réussir à ce que je finisse par douter de notre avenir.
Les réactions de mon père me font beaucoup de mal. Il s’acharne à m’apporter chaque jour les plus mauvaises nouvelles sur la guerre au Vietnam et sur l’extension de cette guerre. Je déteste papa, je ne sais pas jusqu’à quel point il me ment. Il a été jusqu’à me raconter que les postes de coopération seraient supprimés d’ici peu. Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’une rumeur pour l’instant. Que de tracasseries !
Qu’en penses-tu ? Cela est-il réellement inquiétant ? Les journaux français grossissent-ils les choses ? Les articles dans le Nouvel Observateur sont terribles. Réponds-moi vite à ce sujet.
Je serais si heureuse que tu viennes me chercher, mais je crois cela totalement illusoire !
Des milliers de baisers. Ta Lucie qui t’aime.
PS J’ai honte, je t’envoie seulement aujourd’hui les photos d’Angleterre prises dans Kensington Garden. En fait, je voulais les garder !
Photo Michel Rosse
