Rapi Ajax Search

"Dis, quand reviendras-tu" de Marie Christine ROSSE 71/103

📅 05 avril 2026
Episode 71/103

 

Vientiane, le 24 février 1966
Louis Hérault
Vientiane
 
Lucie Demontel
Paris

   Mon amour,

   Je viens de passer trois jours extraordinaires et insolites. Je t’écrivais la semaine dernière que je partais à la chasse au tigre à 300 km au sud-est de Vientiane. Il faut que je te raconte ce voyage.

   Nous sommes partis lundi matin avec trois voitures : deux Jeeps et une 2 chevaux camionnette que je conduisais avec un copain. Nous devions faire ce voyage en trois étapes. La Nam Nghun, où il fallait prendre le premier bac car il n’y a pas de pont sur cette rivière, Paksanne où était le second bac, Phon Tiou enfin, but de notre voyage.

   Premier incident : une crevaison au kilomètre 45. Évidemment, nous avions une roue de secours, mais pas de cric. Tant bien que mal, nous avons réussi à changer cette roue crevée. Nous sommes repartis sur cette route détestable, non goudronnée, pleine de trous et de cailloux. À Paksanne, nous avons essayé de faire réparer. Il fut impossible de trouver de chambre à air neuve. Comme le trou était d’importance, nous hésitions à faire mettre une rustine. Finalement, nous sommes allés à la mission catholique de la ville où l’on nous a donné une vieille chambre à air rapiécée. Nous avons bien perdu deux heures. La suite du voyage fut moins mouvementée. Le paysage de forêts et de montagne est magnifique. Nous avons traversé des petits villages avec leur maison de bambou sur pilotis très pittoresques. Il faut souvent s’arrêter pour laisser traverser un troupeau de buffles.

   Nous sommes donc arrivés à 18h à PhonTiou où nous avons été reçus par le directeur de la mine, un français qui vit ici avec 12 de nos compatriotes. Nous étions fourbus, rouges de poussière, et affamés. Une bonne nuit fut la bienvenue.

   Mardi matin : visite de la mine d’étain. C’est la première mine du Laos qui produit 750 tonnes par an de minerai à 60% d’étain. Visite très intéressante où nous vîmes différentes opérations, de l’extraction proprement dite à la concentration.

   L’après-midi, sieste et départ à 18h pour notre grande expédition de chasse. Bien sûr, il faisait nuit, je vais essayer de t’expliquer comment on chasse le fauve dans ce pays. Il faut une voiture découverte, un projecteur, une lampe de tête. On roule sur la piste à 15, 20 km à l’heure et, l’on balaye les deux côtés de la piste avec le projecteur.

   À 21h, nous étions sur le lieu de chasse. Il était 22h quand j’ai vu briller dans la lueur du projecteur des yeux verts. Aussitôt descendu de la camionnette, j’ai allumé ma lampe de tête, j’ai fixé le fauve et j’ai tiré, j’ai eu de la chance, je l’ai tué.  Tu imagines ma joie et ma fierté ! Voir cet animal à la fourrure magnifique allongé le long de la piste, je t’enverrai la photo que j’ai réussie. Jusqu’à 3h du matin, nous avons chassé. Résultat : deux tigres tués, un troisième, certainement blessé, que nous n’avons pas pu trouver. Les chasseurs laotiens m’ont dit qu’il me reviendrait la plus belle griffe du fauve et que je devrais la faire monter en collier pour ma fiancée, cela porte bonheur. Nous avons terminé la nuit dans une petite paillote abandonnée qui avait perdu son toit. À 8h mercredi, nous reprenions la route de Vientiane. À 13h, catastrophe. Un gros caillou a creusé une entaille de 10 cm dans notre pneu arrière. Toujours pas de cric et notre roue de secours est très dégonflée. Nous avons attendu une pompe pendant trois heures. Les deux voitures qui nous précédaient ne s’étaient aperçues de rien. Nous étions en pleine brousse, entourés de quelques types à l’air sympathique qui tiraient des oiseaux au lance-pierre. Dès qu’ils en tuaient un, ils allumaient un petit feu, les faisaient rôtir pour les manger.

   Ces braves gens nous ont finalement trouvé une pompe, tout s’est arrangé.

   À 20h, nous étions à Vientiane. J’ai fait des photos que je t’enverrai quand elles seront développées. Tu vois comme la région est calme, nous avons roulé pendant six cents kilomètres sans aucune escarmouche. Cela prouve que des ennuis se déroulent seulement dans le Sud et c’est très localisé.

   Je ne sais si je t’ai parlé d’un camarade d’Orléans. Je l’ai rencontré hier, il allait à l’aéroport chercher sa fiancée. Il est professeur à Savannakhet.

   Je voudrais tellement que nous ne gâchions pas tout en nous habituant à être séparés. Je finis toujours par te répéter la même chose. Je t’aime et j’ai cette soif de toi, je suis toujours autant ému par tes lettres, tout en toi me passionne.

   Des baisers chauds de ton Louis.

Photo Michel Rosse

louang prabang 2010 deb 017